Quatre questions au nouvel évêque

1. François, nous avons été privilégiés d’apprendre en direct ta nomination comme évêque de Dassa-Zoumè alors que tu étais en visite chez nous. Ce fut une joie pour nous, une joie pour toi. Je voudrais te poser la question rituelle d’introduction : quel est ton sentiment par rapport à cette nomination ? Joie, action de grâce, mais encore ?

Réponse : J’aimerais tout d’abord vous exprimer ma reconnaissance pour m’avoir invité à visiter le District de Strasbourg à une occasion propice où j’ai pu rencontrer tous les confrères réunis. Les questions que vous me posez me plongent dans les réalités socio-culturelles et religieuses telles qu’elles s’observent présentement au Bénin, surtout dans le milieu ecclésial.
Être appelé à une si grande, sublime et noble charge au service de l’Église m’avait d’abord saisi de frayeur. À vrai dire, je ne me sentais pas à la hauteur d’une si grande responsabilité, ce fut là mon premier sentiment. Je pense que personne ne peut se prévaloir être digne de l’épiscopat. Mais, petit à petit, la nouvelle a commencé par prendre corps en moi, et je réalise qu’avec la grâce de Dieu et le soutien de la SMA à laquelle je suis fier d’appartenir, le défi sera possible à relever. Alors la crainte a laissé place à la confiance en Dieu et en mon entourage. J’ai longtemps ruminé cette pensée : « le Seigneur n’appelle pas les qualifiés mais il qualifie ceux qu’il appelle à son service. » Je me dis que c’est la charge du Seigneur qu’il me fait porter en me donnant tous les atouts nécessaires pour le faire. C’est donc humblement, mais avec dignité et action de grâce, que j’accepte de tout cœur cette noble et combien délicate et précieuse charge que le Pape François vient de me confier pour le service de la famille de l’Église dans le diocèse de Dassa-Zoumè.
Depuis l’annonce de cette grande nouvelle, je suis en action de grâce. Je prie chaque jour pour toute l’Église de Dieu au Bénin et, de façon particulière, pour les serviteurs de l’évangile, les agents pastoraux et tous les chrétiens du diocèse de Dassa-Zoumè que je confie à Dieu par l’intercession de notre Dame d’Arigbo, le sanctuaire national dont j’hérite par providence divine.
Dans un autre registre, j’accueille cette nomination comme une reconnaissance que l’Église Universelle témoigne à la SMA dont l’Église du Bénin est fille. Qu’il nous souvienne que notre illustre Fondateur, le Serviteur de Dieu, Mgr de Brésillac, voulait aller au Dahomey dont les côtes étaient alors comptoirs du commerce d’esclaves. C’est sur la côte du Dahomey, à Ouidah, que le 18 février 1861 les premiers missionnaires (Borghero et Fernandez) ont commencé leur expédition missionnaire, bravant le spectre de la mort. Cela fera de toute l’Afrique de l’Ouest un terrain fertile à la Bonne Nouvelle, où se dressent aujourd’hui de magnifiques églises qui accueillent tous les dimanches de milliers de fidèles.

JPEG - 125.2 ko
La cathédrale de Dassa-Zoumè, au Bénin.
Photo cartemarialedumonde.org

2. Ce diocèse est plutôt récent. Il est assez riche en prêtres et a produit au moins deux évêques qui ont été nommés ailleurs. A part l’équipe sma, il y a peu de religieux hommes. Mgr de Brésillac, que tu admires beaucoup et auquel tu aimes te référer, disait que le missionnaire devait planter l’Église et aller ailleurs [1]. Face à tout cela, comme te situes-tu ? Comment vas-tu procéder pour t’insérer dans ce diocèse nouveau pour toi, que tu connais très peu ? Ta nomination n’est-elle pas un retour en arrière ?

Réponse : Je voudrais préciser que les récentes statiques que je viens de recevoir de Propaganda Fide font état de 92 prêtres, dont 21 sont aux études ou en mission hors du diocèse, 41 paroisses et beaucoup de congrégations religieuses, féminines et masculines. Pour un diocèse qui n’a que 20 ans d’existence, c’est considérable. Mais vu la taille et la population de ce diocèse qui touche le Togo à l’Ouest et le Nigeria à l’Est, on peut imaginer que les prêtres ne sont pas sous-employés.
L’Église est par essence missionnaire et la SMA s’inscrit parfaitement dans la dimension de sa mission universelle. Notre Société reste fidèle à l’esprit de notre cher Fondateur, dont je suis fier d’être un modeste héritier. Sa recommandation n’est pas figée : c’est à mon avis une recommandation intelligente et évolutive qui s’adapte aux signes des temps. Les Pères des Missions Africaines, pionniers et fondateurs des Églises un peu partout en Afrique, ont veillé à ce qu’elle soit respectée, je pourrais même dire un peu trop à la lettre. Ils ont veillé à ce que les Églises soient solidement enracinées au point d’être capables de se prendre en charge, selon la volonté de Mgr Brésillac. Celle-ci a été pleinement réalisée : les Églises africaines ont atteint leur maturité, même s’il reste du chemin à parcourir car la mission n’est jamais finie. Nous devons éviter une interprétation littérale de la pensée du Fondateur, au risque de glisser dans un déphasage béat des réalités actuelles de la mission de l’Église : « Il n’y a de foi inébranlable que celle qui peut regarder la raison face à face à tous les âges. » Le Seigneur, Maitre de la mission, nous dit : « On demandera beaucoup à celui à qui on aura beaucoup donné, et on fera rendre un plus grand compte à celui à qui on aura confié plus de choses [2]. » À mon avis, le temps est venu pour que les Églises africaines, dont la fondation s’est faite du don de vies humaines et au prix du lourd sacrifice des pionniers, participent à leur tour aux besoins de l’Église Universelle. Là où l’Église nous appelle, nous devons répondre « Oui ». La SMA fait partie du corps du Christ, qui est l’Église ; en ce sens elle a le devoir de participer au développement du corps dans son ensemble, prenant à cœur de répondre à l’appel de l’Église Universelle.
Le missionnaire est toujours prêt à relever le défi de l’inconnu. C’est-à -dire aller où le vent de la mission le pousse. Celle-ci est aussi une aventure, elle nous mène vers des terres inconnues qui deviennent pour nous, par la foi et l’engagement, terres d’accueil et d’enracinement. Nombreux sont les missionnaires attachés aux peuples évangélisés et vice versa. Aller en mission, c’est aller à la découverte de réalités nouvelles qui nous font grandir dans la foi au contact des plus abandonnés.
Comment m’insérer dans ce diocèse nouveau pour moi ? Je pense que nous recevons toujours en retour de ce que nous donnons aux autres. L’insertion se fait par amour et par accueil de l’autre. Il y a d’abord un temps d’observation réciproque. C’est le temps de se connaître. Les gens découvrent qui nous sommes si nous parlons au nom du Christ et vivons avec eux le message que nous leur annonçons de façon authentique. Cet aspect de nouveauté et de témoignage de l’évangile me motive et excite mon zèle missionnaire. Cela me fait comprendre que je ne vais pas dans un schéma du déjà établi, du déjà fait, mais sur un terrain où m’attendent des défis à relever dans la mouvance de la mission de l’Église. Ainsi, ma nomination s’inscrit plutôt dans la marche en avant de la SMA. Ma nouvelle mission ne contredit pas nos critères d’envoi en mission. Étant donné que ce diocèse est à large pourcentage terre de mission de première évangélisation [3], je crois fermement que la SMA garde sa raison d’être en étant présente dans ce diocèse qui besoin d’elle pour sa marche en avant.

JPEG - 97.5 ko
Mgr François Gnonhossou, Évêque de Dassa-Zoumè.

3. Le Pape François demande une exigence totale aux évêques, qui ne doivent pas être des évêques d’aéroport, mais des pasteurs prenant soin des brebis perdues et blessées. Tu portes toi-même le beau prénom de François, qui est tout un programme. Comment envisages-tu ton ministère ? Quelles seront tes priorités, ton programme si on peut parler ainsi ?

Réponse : Je suis avant tout un héritier de Mgr de Brésillac, et donc un maillon de la chaine sma qui continue de se déployer au service de la mission de l’Église Universelle. J’accueille cette responsabilité avec un sentiment de reconnaissance à l’Église notre Mère et à la SMA qui a fait de moi ce que je suis. Je ne vois pas la charge épiscopale comme un titre, encore moins comme un pouvoir quelconque, mais comme une plénitude de grâces pour le service plus exigeant du peuple de Dieu. C’est donc avec dignité, mais humblement, que je voudrais porter la charge que le Pape François m’a confiée.

JPEG - 180.6 ko
Mgr François Gnonhossou, Évêque de Dassa-Zoumè.
Photo André N’Koy

4. L’Église du Bénin est souvent décrite, à raison, comme une Église vivante, qui chante et qui prie, une Église très cultuelle. Mais il y a bien d’autres aspects de la vie du pays et de l’Église qui sont plus sombres : pauvreté, injustice, corruption, faiblesse de la scolarisation, autosuffisance financière pour l’Église, fléaux sous-jacents et toujours présents de l’esclavagisme, de la sorcellerie, de la vengeance… Que faire face à tout cela ?

Réponse : Serviteurs de Dieu, nous sommes appelés à être des porteurs d’espoir, des veilleurs de conscience des peuples, où que nous soyons. Pour ce faire, il faudrait que nous-mêmes, nous nous laissions éclairer par la lumière du Saint Esprit, que notre vie soit exemplaire, reflétant l’image du Christ à travers la Bonne Nouvelle. Nous ne pouvons donner que ce que nous avons. Un peuple travailleur, priant, créateur de richesse, fait naître une Église à son image. Le peuple béninois, dans un récent passé, était reconnu comme vaillant, avec un clergé sérieux, un épiscopat fort, uni et respecté dans la sous-région ouest africaine. Aujourd’hui, toute proportion gardée, on peut dire que la donne a changé. Le Bénin, comme tout pays qui grandit, traverse un moment difficile sur les plans économique, social, politique et religieux. La situation n’est pas si alarmante qu’on verse dans un pessimiste sans issue. Le peuple béninois est estimé pour sa capacité à transcender les moments difficiles. Il sait, le moment venu, trouver à ses problèmes des solutions adéquates et même surprenantes. Le clergé béninois à besoin de se ressaisir pour redonner espoir au peuple qui lui a toujours fait confiance, le respecte et accueille son message d’invitation à l’unité.
En réponse aux points que vous soulignez, je crois que nous devons toujours être vigilants et faire confiance à Dieu, tout en sachant que la prière seule ne suffit pas pour trouver la solution appropriée à nos difficultés. Il revient à chaque Béninois d’être patriotiquement responsable et de travailler pour le bien commun de sa patrie. La sorcellerie est un phénomène lugubre qui retarde dangereusement le développement de tout le continent africain, et notamment du Bénin. Face à cet obscurantisme, il faut une Église forte, un clergé qui ne cherche pas à chasser des démons par des « messes de guérison » mais des prêtres dévots, priants et qui aient le souci d’accompagner leurs fidèles dans un style conforme aux orientations catholiques. Les prêtres doivent apprendre à leurs paroissiens à prier et découvrir en eux-mêmes le pouvoir de la grâce baptismale et de l’Eucharistie vécue et adorée selon la prescription officielle de la liturgie catholique. Se déclarer exorciste, ou prétendre avoir des dons de guérison pour s’attirer l’attention des fidèles dans le but de s’enrichir de leur naïveté, est une pratique que je qualifie d’anti-rituelle, anti-liturgique, et qu’il faut vigoureusement décourager avant que cela ne s’impose aux chrétiens néophytes.

Propos recueillis par Jean-Marie GUILLAUME

[1] Ne cherchez pas à être curé, ou évêque, une fois l’Église établie, allez ailleurs…

[2] Luc, 12, 47-48.

[3] Comme me l’a notifié le cardinal Filoni, Préfet du dicastère pour l’évangélisation des peuples.

Publié le 8 avril 2015 par François Gnonhossou