Question d’actualité en Église : le présent ou le passé ?

Jésus a insisté : « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir. » Ce qui est une dynamique que l’Église, depuis quelques années, est en train d’invertir.

Avec Jean-Paul II, on a réveillé le passé chrétien par des canonisations en masse, de parfaits inconnus pour la plupart [1]. Chaque couvent ou congrégation voulait « son » saint, dont on étudiait soigneusement la vie et les agissements passés. Mais s’est-on jamais posé la question de savoir quel était leur impact sur l’actualité moderne de l’entité issue de ce saint(e) et générée par lui (elle) ? Alors, à défaut de la béatification attendue, on continue de réveiller le passé par des anniversaires en pagaille de fondateurs et de fondatrices, à commencer par celui de leur naissance, avant même celui de la fondation. On continue à réveiller toujours et encore le passé par le retour aux anciens – voire antiques – rites, dévotions, habillement (col romain, exposition du Saint-Sacrement, procession du même Saint-Sacrement…) et la multiplication des offices et des pèlerinages. Tout cela ne dynamise guère le peuple pour qu’il reconnaisse l’étranger et aille en mission sur le périphérique, comme dit François.

Or ce n’est pas ce que veut l’évangile, qui nous invite plutôt à un dépassement à toujours renouveler et actualiser. Jésus nous dit : il vous a été dit.. Eh bien ! moi, je vous dis : je ne suis pas venu pour abolir mais pour aller plus loin et ailleurs. Certes il ne faut pas abolir, mais pas davantage rester confinés dans une position archaïque, avec des gestes et des rites vides et d’un autre âge. Ainsi, pendant ces dernières années, on a fait des recherches pour découvrir la vie et la spiritualité du fondateur ou de la fondatrice de tel ou tel institut… Pour voir comment on pourrait éventuellement vivre selon son esprit aujourd’hui. On attend surtout sa canonisation pour continuer à ronronner.
Il se trouve que, durant les années passées, on ne nous a guère parlé de la personne d’un fondateur ou d’une fondatrice. On avait trop à faire avec le présent et ses urgences et, quand celles-ci ont perdu leur pointe dynamique, on s’est retourné vers le passé pour découvrir une spiritualité. On y avait vécu depuis longtemps en silence, mais efficacement, sans se poser de questions historiques superflues.
Rester fidèle à l’esprit du fondateur, c’est de la dévotion ; mais montrer combien il dynamise aujourd’hui l’actualité, et donc nous-mêmes, voilà de la mission. L’un est statique, l’autre est dynamique. Cela commence avec Jésus le Christ : on vénère ou bien le doux Jésus et sa couronne d’épines « dorée », ou bien le prophète de Galilée en lutte avec les pharisiens [2], mourant sur la croix et proclamant qu’il n’est pas le roi de ce monde [3].

Il faut dire que l’Église, dès le début de son existence [4], après s’être empêtrée dans les filets de l’Empire romain, s’est créé un échafaudage dogmatique sur lequel il fallait grimper sous peine de péché, et donc du danger d’être précipité dans un enfer de géhenne ou une géhenne d’enfer. Avec tout cela, on a occulté l’actualité de l’évangile et de l’Écriture pour l’histoire du moment, trop occupé que l’on était à chasser les sorcières et les hérétiques, à reconquérir le tombeau du Christ et à défenestrer le protestant, à la Saint Barthélémy entre autres.

La pensée commune de masse est aujourd’hui dépassée car chaque individu a des idées bien arrêtées sur la religion aussi bien que sur la politique, c’est-à-dire sur la marche même de l’Église et de la société. Alors, est-ce que l’on veut encore des modèles du passé, fussent-ils canonisés ? Je ne pense pas, à moins de montrer en quoi ils dynamisent le présent, et pas seulement de vénérer une châsse. C’est cela que l’on appelle l’anamnèse : prendre le passé pour ensemencer l’avenir, sinon l’on reste enlisé dans le passé et l’on n’« accomplit » rien, dans le sens biblique du terme.
J’ai cru comprendre que les réponses aux fameuses 39 questions de François sur la famille et le mariage ont effaré les officiels de l’Église. Ils ne croyaient pas que le peuple soit aussi éloigné de la pensée « officielle ». Mais, depuis deux décennies déjà, on remplace la vraie réflexion par de grandes manifestations bien chaudes et bien fraternelles. Que reste-t-il du contenu et du véritable engagement chrétien pour les actuelles questions sociétales ? Ah ! Les media sont contents de ces manifestations, cela fournit de la matière à leur journal.
J’ai toutefois un peu peur que la fuite, cette fois-ci, ne se fasse vraiment vers l’arrière. Car le présent bloque les esprits et paralyse les concepteurs et décideurs face aux problèmes insolubles du monde moderne. Ceci suppose un changement de vie bien plus radical qu’une assistance à la messe à Marienthal ou un pèlerinage à Medzugorgé. Et donc cela appelle à une difficile conversion.

En effet, il ne suffit pas de faire une procession à travers un campement de Roms pour régler l’impossible problème de leur intégration, alors que dans la tête de beaucoup de chrétiens bien pratiquants, les Roms sont d’avance, comme le furent les lépreux du temps de Jésus, classés à éviter parce que définitivement inclassables et « inintégrables »… et voleurs par-dessus le marché.
C’est un problème parmi tous ceux qui engendrent toujours la même indifférence dans le milieu du peuple. Ce qui me frappe, quant à moi, c’est que le brave chrétien, ou même le prêtre reste dans l’ensemble indifférent à ces problèmes de société qu’il confie pieusement à l’État, quitte à faire de la « marche pour tous » contre la solution politique proposée. Ces gens-là sont d’ailleurs fondamentalement bien intentionnés mais très mal éclairés. C’est le propre de toute croyance ou idéologie [5]. Je sais qu’il y a des exceptions, et elles sont nombreuses. Il y a effectivement des gens qui se dévouent pour régler ces problèmes, mais ils sont toujours ailleurs et non pas au cœur de nos paroisses ou de nos communautés, sauf exception. Certes, on fait des manifs pour sauver les soi-disant valeurs chrétiennes. Cela devient un folklore irrationnel qui confine aux cortèges des carnavals rhénans d’antan, d’autant plus que ceux-ci ne sont plus qu’un retour culturel du passé.

Aussi je crois que ce qu’il faut, ce ne sont pas ces réveils tournés vers le passé [6] mais un vrai retour à un authentique esprit évangélique, au-delà de tous ces sacrements et dévotions initiatiques, pour vraiment aller au périphérique. Jésus a fait de même en allant vers les foules, loin de tous les temples avec leurs scribes et pharisiens enfermés dans leurs dogmes et leur purifications rituelles et dévotionnelles. Mais cela, il ne faut pas le dire, ni surtout l’actualiser. La vraie réforme est là, et François le sait. Ce qu’il désigna par le périphérique, l’évangile l’appelle les Béatitudes [7]. Ce qui est sûr, c’est que désormais le pape ne sera plus un Pontifex Maximus mais un pasteur proche des plus petits.

A nous de nous libérer de tous ces « rets » religieux qui nous emprisonnent, pour aller librement ailleurs, comme Jésus nous le demande [8], et pour vivre vraiment l’évangile [9].

Bon voyage !

[1] Or la sainteté devait être reconnue par l’ensemble de l’Église – universelle. D’où le temps que l’on prenait pour introduire les « causes » sous la pression des miracles surgis et reconnus. Aujourd’hui les miracles ont tant de mal à venir... Il y a un hic !

[2] Mt 23, 1-12.

[3] Mt 27, 11 et Jn 8, 33-37.

[4] Les fameux conciles œcuméniques des IVe et Ve s. (Nicée, Constantinople, Ephèse, Chalcédoine), qui ont figé l’élan de l’évangile dans des professions de foi glacées, ou brûlées selon le cas.

[5] A ce propos, j’aimerais signaler deux livres au titre suggestif : La démocratie des crédules, de Gérard Bronner, et un livre en anglais, The Myth of the Rational Voter, de Bryan Caplan.

[6] Je ne pourrais pas « pérégriner » vers le passé pour célébrer un anniversaire, mais j’aimerais voir comment ce passé peut dynamiser le présent dans une vraie fraternité. Bien que, dans ce domaine, on ait fait peu d’études concrètes.

[7] Mt 5, 3-17.

[8] Mc 1, 38.

[9] Lc 4, 17-21 et Mt 25, 31-41.

Publié le 13 juin 2014 par Jean-Pierre Frey