Qui va remporter la finale ?

Hier, quand gamins nous arrivions en gare de Villé, le contrôleur du train claironnait : « Terminus, tout le monde descend ! » C’était la FIN du voyage. Mais pas pour tous. Tout le monde descendait, mais certains continuaient, à pied, à vélo, ou étaient attendus et ramenés chez eux en voiture… Autrement dit, toute fin est relative. Elle n’est pas la même pour tous. Et même, y compris, la fin du monde.

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Le Déluge par Michel-Ange.
Free Christ Images

Le début de la fin
A croire certaines rumeurs, celle-ci surviendrait avant la fin de cette année [1] ! Mais faut-il s’en faire ? Ce n’est ni la première ni la dernière fois que la fin du monde est annoncée. D’autant plus, d’ailleurs, que certains échapperont à la grande rafle puisque, avertis, ils se seront mis à l’abri. Autrement dit, est-ce que ça sera la fin du monde ou la fin d’un monde ?

Quoi qu’il en soit, le coupable est connu. C’est Adam, qui voulait plus et mieux que le paradis. Dieu lui avait dit que s’il mangeait d’un certain fruit, il mourrait. Mais cet imbécile de végétarien a mangé la pomme parce qu’elle lui semblait bio, alors qu’il aurait mieux fait de nous débarrasser du serpent, de le rôtir et de le manger ! D’où, aujourd’hui, le résultat qu’on voit ! La mort, la fin…

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Le Déluge.
Gravure de Gustave Doré

Adam, qui a mangé le fruit interdit, n’est pas mort le jour même de son forfait, ce qui démontre bien, une fois de plus, la relativité de la fin. Les jours de Dieu étant de 1000 ans [2], Adam est mort à 930 ans [3], donc le « même » jour quand même… Donc, inutile de se lancer dans de savants calculs pour connaître la date exacte de la fin du monde… Qui vivra verra !

Saint Paul s’était imaginé qu’il verrait, de son vivant, le retour du Christ ou la Parousie du Seigneur. Mais il avait mal calculé son coup, ou son coût. Beaucoup de chrétiens ont pensé comme lui. Ils ont vendu tous leurs biens et se sont arrêtés de travailler ! Pourquoi encore trimer ? De sorte que saint Paul a dû leur dire que s’ils ne travaillaient plus, ils ne devaient plus manger non plus [4].

Et vice-versa
C’est qu’il n’est pas innocent de se poser la question de la fin ! A propos, c’est quand la fin des classes ou le début des vacances - ou de la retraite ? Ne devra-t-on pas calculer la « fin » en fonction du début ? En ne confondant pas les deux, la fin qui n’est que le déguisement d’un nouveau commencement avec la fin qui est l’ultime et véritable fin. La différence est d’importance…

Début et fin sont inséparables. Est-ce qu’on assiste à la fin d’une fermeture qui est ouverture, ou à la fin d’une ouverture qui est fermeture ? Voilà qui nous plonge une fois de plus dans la relativité de toute fin, un renversement digne du célèbre Möbius [5] ! Toute naissance est bien la fin d’un monde et le départ d’une aventure dans un monde nouveau. En serait-il de même de la mort ?

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Le ruban de Moebius.
Photo Marc Heilig

Le temps, comme l’eau, suit un sens. Ira-t-on de A vers B ou de B vers A ? Senones peut se lire dans les deux sens. Et ce n’est pas faire de politique que de dire qu’« élu par cette crapule »… peut se lire d’avant en arrière ou d’arrière en avant. Autrefois on aimait beaucoup ce genre d’exercices, ou palindromes. Qui n’a entendu parler de fameux carré magique qu’est SATOR [6] … Où est le début, où est la fin ?

On pourrait continuer encore longtemps à parler ainsi sans fin de « fin ». Arrive un moment où il faut quand même s’arrêter et choisir. Ou bien c’est la fin absolue et les carottes sont cuites - elles ne le seraient d’ailleurs pas que ça n’y changerait rien puisqu’après il n’y a plus rien. Ou alors la fin est suivie d’un futur et - que ça plaise ou pas - il faudra manger le plat tel qu’il a été préparé… Qui a gagné la coupe ?

Passages ouverts
Ce n’est pas tout à fait le genre de « fins » que proposent les religions. Pour elles les « fins du monde » ne sont que des passages. La dernière fin ou fin dernière laisse généralement planer sur les croyants, quels qu’ils soient, l’épée de Damoclès du Jugement Dernier. Et cette der des ders ne promet pas forcément la paix. Si vous loupez votre examen de passage, c’est le feu de l’enfer au lieu du feu de l’amour…

Certains ont prédit que le jour où l’Eglise ne parlera plus de l’enfer, elle disparaîtra. On aurait pu dire « le jour où elle ne promettra plus le paradis »… Mais la peur, le moteur à réaction qui pousse par derrière, est jugée plus efficace que l’hélice qui tire en avant… Bref, ici, la fin de l’un signe la fin de l’autre… A moins que survivent tous les deux dans un autre monde : une Eglise glorieuse et un enfer désastreux…

Reste quand même à savoir si la fin dernière est vraiment dernière, s’il y a réincarnation ou pas, si l’enfer est éternel ou pas… Dieu étant infini, il est mystère d’une fin sans fin et donc éternelle ouverture. Tandis qu’à l’opposé l’enfer serait une fin sans futur, sans évasion possible, l’absence de toute espérance, le dernier mot d’une histoire jadis commencée et définitivement achevée…

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Le Déluge.
Gravure de Gustave Doré

Le mot de la fin
Pour le moment, ici-bas, c’est l’avenir qui nous intéresse, la fin située au-delà de toutes les fins. Mahomet a déclaré qu’il était, lui, la fin, le Sceau, le dernier des prophètes envoyé par Allah, la brique qui manquait jusqu’à présent à l’édifice de Dieu. « Je suis la bonne nouvelle de mon frère Jésus [7]. » Mais avoir ainsi le dernier mot, ou le mot de la fin, n’est-ce pas piéger et enfermer ses lecteurs et/ou auditeurs ?

Le Christ ne s’est pas présenté ainsi. Il a dit qu’il était le « chemin » [8] ou la « porte » de la bergerie [9] ou de l’édifice que peut être une religion. Donc une fin qui n’est pas vraiment une fin puisqu’elle est ouverture et vie. Ce n’est certainement pas pour rien que le Christ a ouvert les textes d’une Ecriture finie aux courants d’air sans fin de l’Esprit Saint…

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L’arche de Noé.
Gravure de Gustave Doré

Sans fin les choses n’ont pas de sens. Mais la fin de la fin, ou une fin sans futur, n’a pas de sens non plus. Autrement dit, c’est l’ouverture sur le mystère, un certain vide, une ignorance, l’ouverture sur le non-fini ou l’infini, qui fait de l’homme une personne à l’image de Dieu. L’absence de cette absence correspond à la fausse plénitude qu’est l’orgueil de tous ceux qui sont bouchés…

Aujourd’hui on ne devrait plus pouvoir terminer ou mettre fin à une conférence ou un prêche sans laisser l’envie et le droit de poser des questions… Ce mot de la fin ne sera donc pas une fin, mais une invitation à continuer à vous poser des questions, sans fin. Le vrai savoir se trouve là. Pas dans des dogmes qui vous cloueraient le bec ! Autrement dit, non au point final et place aux points de suspension…

P.S. : de récentes nouvelles laissent entendre que des dinosaures s’apprêteraient à revenir [10] ! Est-ce la fin ou l’annonce d’un éternel retour ?

[1] Exactement le 21 décembre 2012 ! - date qui correspondrait à la fin d’un cycle maya qui a débuté le 11 août 3114 avant notre ère (cf. Dossier dans « Le Monde des Religions » n°50, de novembre - décembre 2011 – p. 20).

[2] Cf. 2 Pi 3, 8 : Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour.

[3] Gn.5, 5 : Adam vécut en tout neuf cent trente ans et mourut.

[4] Cf. 2 Th 3, 10 : (…) si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plu !

[5] Le ruban de Möbius n’a qu’une seule face, contrairement à un ruban ordinaire, qui en a deux. On l’obtient en joignant bord à bord les deux petits côtés d’une bande rectangulaire après lui avoir fait subir une torsion d’un demi tour.

[6] S A T O R le semeur (ou le créateur)
A R E P O à partir de la pousse des plantes
T E N E T possède
O P E R A la mise en œuvre
R O T A S des roues de l’univers

[7] Ibn Hichâm, La biographie du prophète Mahomet, Fayard, 2004. Voir aussi le livre fort intéressant Jésus et Mahomet, profondes différences et surprenantes ressemblances, de Mark A. Gabriel, ex-professeur d’histoire de l’islam à l’Université Al-Azhar du Caire, éd. Ourana, 2007.

[8] Cf. Jn 14 ,6 : Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.

[9] Cf. Jn 10, 7 : En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis.

[10] « Ils peuvent revivre - Le génie génétique au bord de l’exploit » in Science & Vie n°1131 de décembre 2011, p. 54-73, avec son avant-propos, p. 3 : « Une vie SANS FIN ».

Publié le 6 juillet 2012 par Louis Kuntz