Regard sur la Côte d’Ivoire

Tout le problème est dans les lunettes, dit mon ami : tu vois la réalité selon la couleur des verres que tu portes !

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Panorama d’Abidjan.
Photo André N’Koy Odimba

Souvent j’aime m’arrêter au kiosque des journaux pour passer en revue les titres du matin. En bon « titrologue » (lecteur des titres des journaux exposés), j’espère chaque fois avoir un regard rapide et global sur la vie du pays. En fait, je reviens avec les idées encore plus confuses : je trouve tout et son contraire. Pas facile de savoir ce qui se passe réellement en Côte d’Ivoire. Nous avons encore en bouche le goût amer de la récente crise post-électorale, et dans le ventre la peur que cela puisse revenir : fin octobre nous aurons les élections présidentielles.

Certes, le pays connait un fort développement des infrastructures : autoroutes, ponts, usines, barrages… sont régulièrement crées. Près du Foyer SMA d’Ebimpé, une entreprise chinoise a démarré la construction d’un nouveau stade olympique de 60.000 places. A côté de la maison régionale, nous voyons pousser une cité où 7.500 familles pourront s’installer dans de modernes habitations à étages, œuvre d’une société marocaine. Les investisseurs étrangers, qui avaient quitté la place lors des événements dramatiques de 2004 et 2011, reviennent maintenant en grand nombre. L’aéroport d’Abidjan vient d’obtenir l’autorisation pour des vols directs de la Côte d’Ivoire vers les États-Unis, pays qui reste ici le modèle par excellence de prospérité et démocratie.

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Campagne électorale en Côte d’Ivoire.
Photo André N’Koy Odimba

En même temps, les prix des produits de première nécessité ne cessent d’augmenter : riz, médicaments, essence, électricité, eau, gaz… Chaque trimestre les factures sont revues à la hausse. Mais les salaires des ouvriers n’augmentent plus depuis fort longtemps. Sans compter les milliers de jeunes au chômage, ni ceux qui ne reçoivent pas régulièrement leur paye. La pauvreté est plus que jamais visible dans nos quartiers. Je connais plusieurs familles qui s’épuisent à assurer la scolarité de leurs enfants ou qui n’arrivent pas à acheter les médicaments en cas de paludisme, qui reste toujours ici la première cause de mortalité. Où se cachent donc tous les milliards que nos dirigeants promettent pendant les meetings ?

La justice, locale et internationale, détient encore en prison l’ancien président de la république et plusieurs membres de son gouvernement, tandis qu’aucun des membres ou des sympathisants du pouvoir en place n’est jugé ni mis en examen, bien que de nombreux crimes aient été commis de chaque côté. Et pour compléter ce panorama, un nombre grandissant de sectes et d’Églises de toute dénomination, avec prophètes, apôtres et évangélistes, s’installent partout. Une maison inachevée, une bâche placée au bord de la route, un garage… tout est bon pour en faire au plus vite un lieu de culte. Même le bateau-bus devient un temple de prédication pendant les 15 minutes qu’il faut pour traverser la lagune !

Faire de la Côte d’Ivoire un pays émergeant à l’horizon 2020, tel est le slogan qu’on entend partout. Le président sortant souhaite avoir un deuxième mandat pour réaliser ses projets de développement. Et le premier des objectifs reste la cohésion sociale, l’entente entre les Ivoiriens. Sans un climat social serein de réconciliation où les droits de tous les citoyens soient réellement respectés, comment travailler et arriver à cette émergence dont on parle chaque jour ? L’État a demandé à un évêque catholique, Mgr Paul-Siméon Ahouana, de présider la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes (CONARIV). Travail costaud… mais l’archevêque de Bouaké, en homme de foi, porte toujours un regard positif sur la réalité sociale. Il a accepté de jouer ce rôle avec courage. Notre communauté elle aussi se sent engagée à œuvrer pour la paix et la réconciliation. La priorité n° 1 de la dernière Assemblée Régionale SMA dit : Préparons les fidèles à des élections paisibles en s’engageant dans la pastorale de la réconciliation et la cohésion sociale. Nous nous proposons de profiter de tous les moyens à notre disposition, homélies, catéchèses, recollections, CEB… pour contribuer à créer une société plus juste dans un climat pacifié. Mission impossible ? Je ne me cache pas les difficultés, mais quand d’autres voix présentent un futur aux couleurs sombres, je reste optimiste. On a connu d’autres situations bien plus compliquées.

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Église harriste à Abidjan.
Photo André N’Koy Odimba

Il y a 100 ans, vingt ans après l’arrivée des premiers missionnaires en Côte d’Ivoire, nos confrères vivaient des temps très durs. Plus de la moitié des Pères étaient partis, appelés aux armes à cause de la grande guerre qui dévastait l’Europe (1914), et plusieurs donnaient un bilan pessimiste de l’évangélisation. La moisson était bien maigre, les Ivoiriens ne répondaient pas à l’appel de l’Évangile, beaucoup étaient découragés. Fallait-il fermer la Mission sur cette terre ? Et voilà qu’arrive un phénomène inattendu : William Wade Harris. Cet instituteur, d’origine protestante, que personne ne connaissait ici, se mit à parcourir le littoral du pays annonçant l’Évangile. Et les églises, catholiques et protestantes, se remplirent alors que personne ne s’y attendait.

Aujourd’hui encore je fais confiance à l’Esprit. C’est bon de se laisser conduire par lui car il ne cesse d’agir. Il nous donne créativité, courage et audace pour mener au mieux sa mission. Et la vie prend une autre couleur.

Publié le 21 août 2015 par Dario Dozio