Scènes de la vie togolaise

Un « Merci » hors norme
Sur les routes du Togo ou d’ailleurs, que je sache, on ne se répand pas en remerciements. Bon, ce petit mot qui ne coûte rien, merci, ne fait pas partie de la « culture » commune. Le visiteur se fait sans problème à son absence, même là où il serait en droit de l’attendre. Il se montrera d’autant plus surpris quand il entendra soudain son interlocuteur d’un moment lui sortir un « Merci ! » franc et décidé. Mais je ne lui ai rien donné ! Attendrait-il quelque chose de moi ? Pourquoi donc, ou pour quoi m’a-t-il remercié ?

Même en cherchant un peu, il ne trouvera pas de raison. Pas d’autre raison que celle-ci, qu’il est amené à se formuler en lui-même, à reconstituer : cette personne aura remercié l’étranger de lui avoir adressé la parole. De l’avoir abordée, de lui avoir demandé un renseignement. D’avoir tenu compte de sa présence sur son chemin. Un « merci » qui sort de la norme. Qui est en avance sur les règles universelles de la courtoisie. Et qui l’incitera lui, le visiteur, l’étranger, à prendre plus souvent l’initiative.
Il est bien possible que je m’abuse. Le sociologue, ou l’autochtone, trouvera probablement d’autres explications. Qu’il veuille bien me les donner ; je l’en remercierai franchement.

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Les embarras de la circulation à Lomé
Photo Jean-Pierre Frey

Cette rage de dépasser l’autre
Voulez-vous encore une observation un peu pointue, un peu critique, prise sur les routes du Togo, du Bénin ou d’ailleurs ? Un de ces mini-comportements qui révèlent au quotidien quelque chose de l’âme de ces lieux ? Alors, ceci : la rage de dépasser.

Je ne sais plus l’appeler d’un autre nom. Une rage. Une impulsion irrésistible qui prend le chauffeur dès qu’un véhicule le précède. Il semble alors ne plus obéir qu’à une seule loi : rattraper ce rival, le battre, le doubler à tout prix. Et ce sera pour se relancer aussitôt dans une même course avec la voiture qu’il va trouver devant lui. Car on n’est jamais seul sur les routes. On finit – habituellement – par arriver, mais on sentait bien tout du long que l’objectif n’était pas d’arriver, de se rendre d’un point à un autre, de déposer les passagers là où ils doivent aller. L’objectif était d’effacer un concurrent, d’aller plus vite, de neutraliser l’autre. De dépasser pour dépasser. On ne supporte pas d’être derrière.

Ne serait-ce pas là, en effet, l’état d’esprit de pas mal d’hommes au volant : le besoin de n’avoir personne devant soi ? Ce n’est pas le chauffeur qui décide de sa vitesse, ni ses clients, ni l’état de la route ; c’est ce besoin irrésistible et irréaliste. A force de se régler sur des paramètres extérieurs à lui et indépendants de lui, ce n’est plus vraiment l’homme qui conduit ; il se laisse conduire, il se laisse mener. C’est en ces termes, du moins, que je me figure à peu près l’homme au volant.

Ah ! Si c’était seulement l’état d’esprit des hommes au volant… N’y a-t-il pas des raisons d’y flairer une tendance beaucoup plus générale, un penchant congénital à se montrer plus fort que le voisin, à se poser comme le chef, à agrandir son territoire. Difficile, sur ces bases, d’en venir à l’idée de s’accorder avec le rival. Pour le bien de tous.

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Les embarras de la circulation à Lomé
Photo Jean-Pierre Frey

Tiens, mais que m’arrive-t-il avec le « zémidjan » qui vient de me prendre ? Vous savez, l’un de ces innombrables taxis-motos qui déterminent maintenant le paysage urbain, - voyez-les s’élancer aux feux rouges ! Tellement pratiques, et tellement décriés. – Quoi ! Tu montes sur ces deux-roues sans papiers, et si peu sûrs ?
Eh bien, mon « zem » du moment a tout pour m’édifier. Et vous détromper. Il a l’air de savoir maîtriser, lui, ses envies de puissance ; il cale sa conduite sur la moto qui nous précède, il ne cherche pas un instant à la dépasser ; il va jusqu’à réduire sa vitesse, oui, c’est bien cela, il la réduit ! Aucune inquiétude. Je peux même détourner les yeux du boulevard maritime que nous longeons et admirer en toute tranquillité les eaux turquoise du Golfe de Guinée.

Publié le 5 septembre 2012 par Raymond Mengus