Si la vie m’était contée…

Le conte, bien connu des grands et des petits et fort à propos en ces temps de Noël, a souvent été taxé de genre de seconde zone, d’historiette pour enfants ou de littérature de quat’sous… Pourtant, nombre de savants en tous genres, de grands auteurs et de théoriciens du langage se sont penchés sur les archétypes ou sur les structures de ce type de récit.

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Peinture sur toile de Korhogo.
Collection de l’Espace Africain, Haguenau
Photo Marc Heilig

Qu’est-ce qu’un conte ?
De l’approche structuraliste à l’approche psychanalytique, en passant par l’ethnologie ou l’anthropologie, la liste des têtes chercheuses en la matière est longue et il existe une littérature très importante sur les contes d’Europe, d’Europe du Nord et d’Europe de l’Est en particulier, dont nous ne dresserons pas la liste ici. Le travail a commencé, en Occident comme ailleurs, par une collecte systématique. A partir du XIXe siècle, cette quête de contes traditionnels a permis de réunir de nombreuses histoires qui, malgré leur diversité, présentaient de grandes ressemblances d’un pays à l’autre, voire d’un continent à l’autre…
Toute pensée repose sur des images, fruits de l’imagination humaine. Lorsque celle-ci génère un dynamisme et une organisation, lorsque certains éléments reviennent comme des leitmotiv, on parle d’archétype. La pensée symbolique sert à caractériser toutes les sphères culturelles initiatiques des hommes, toutes civilisations et toutes époques confondues. Le conte, contrairement au mythe, n’investit pas obligatoirement une croyance. Il est une expérience réelle, vécue, incarnée et décrite, qui intègre divers éléments de la vie quotidienne mais qui s’affirme naturellement comme fictif en se situant dans un passé extrêmement lointain, si ce n’est hors du temps.
En Afrique, ethnologues et missionnaires ont contribué à la collecte, à l’écriture et à l’interprétation des contes qui ont d’abord été abordés sous leur aspect anthropologique. Les archives des Missions Africaines de Strasbourg possèdent plusieurs recueils de ces contes et proverbes. Les Pères Alphonse Kuntz, Jean-Paul Eschlimann ou Silvano Galli ont fortement contribué à ce recensement et à l’interprétation des sagesses populaires de certains pays d’Afrique. Alphonse Kuntz s’est notamment penché sur les proverbes et dictons bassar du nord Togo, J.-P. Eschlimann a publié un ouvrage consacré à l’archétype de l’araignée chez les Agni Bona de Côte d’Ivoire et Silvano Galli poursuit un travail remarquable sur les contes kotokoli et anyi du Togo et de Côte d’Ivoire.

Encadré par une formule d’introduction traditionnelle et immuable (Il était une fois…), le conte a pour vocation de faire entrer l’auditoire directement dans l’imaginaire. Après cette captatio benevolentiae vient le conte en lui-même, structuré d’une façon prédéfinie : présentation du contexte, apparition d’un élément perturbateur de l’ordre de la société (très souvent il s’agit d’une quête que le héros doit accomplir), diverses péripéties accomplies par le héros pour réparer cette perturbation afin que tout rentre dans l’ordre, le tout entrecoupé de parties chantées. Avant de sortir du conte, la morale peut être clairement annoncée mais aussi rester implicite. Le conte africain n’est structurellement pas très différent du conte européen.

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Peinture sur toile de Korhogo.
Collection de l’Espace Africain, Haguenau
Photo Marc Heilig

Le conte africain
L’Afrique est une terre traditionnelle d’oralité et le conte en est le miroir : il reflète les mentalités, les codes et rapports sociaux établis. Il agit comme un révélateur et cette tradition très forte et très présente est liée à son essence profonde, à sa mémoire, à son savoir… L’échange de messages ne se fait pas seulement dans l’instant présent, il s’étire entre le passé et le présent, véhicule d’une identité, d’une société. L’oralité africaine ne se révèle pas nécessairement liée à l’absence de l’écrit.
Le conte africain est à mi-chemin entre la parole ordinaire et la parole sacrée, qui est soumise à des lois très strictes. Anciens, sages, et griots sont les détenteurs de l’histoire, de la généalogie et des épopées de leur peuple. Le conte, même si n’importe qui ne peut pas jouer au conteur, est plus démocratique. Certains contes sont réservés à certaines parties de la population : il en existe pour les hommes, d’autres pour les femmes, que seuls les intéressés sont autorisés à conter et à écouter. Dans certaines ethnies, tout un chacun peut intervenir pour conter lors des veillées, à condition de respecter certaines règles : ordre de passage selon une hiérarchie et parfaite maîtrise de son texte sous peine de s’attirer les foudres de l’auditoire… Le bouleversement des sociétés traditionnelles permet aujourd’hui à tous de conter mais c’est le talent du conteur qui sera salué. Comédien, musicien, chanteur, l’artiste doit improviser à partir du même cadre défini, s’adaptant à son public et à ses attentes.
La mémoire joue un rôle considérable dans la transmission du patrimoine. Le cadre, rigide et structurellement défini, est connu de tous. C’est le talent de l’orateur qui permet de le transcender. La littérature orale est très rythmée et souvent accompagnée de chants et de musique. Le conte africain assume une dimension pédagogique qui n’est pas réservée qu’aux plus jeunes, sauf dans le cadre des contes d’initiation, mais ouverte à tous, proposant des solutions à différents problèmes qui sont fréquemment rencontrés, avec en fond une petite leçon de morale.
Ce contenu social et pédagogique, distancié par l’utilisation de symboles, met en scène diverses formes, humaines mais aussi animales, végétales et même surnaturelles. Les humains sont souvent identifiés par la place qu’ils occupent dans la société : le Roi, l’Homme, la Femme, la Belle Mère, l’Enfant, La Vieille Femme etc. Ainsi que par leur statut symbolique : bon, mauvais, rusé, sot… Selon leur statut, les êtres surnaturels vont pouvoir aider ou au contraire retarder le héros dans ses aventures. Le rôle des animaux est assez particulier. Pour des yeux européens, ils ressemblent aux animaux des fables, doués de parole avec un trait de caractère très marqué. Mais, à l’inverse, ils évoluent dans le monde des humains, avec qui ils peuvent même avoir des liens de parenté. En Afrique de l’Ouest, on retrouve souvent la Hyène, brutale et malhonnête, qui échoue toujours, ou le Lièvre, rusé mais rarement honnête… Tout cela n’est finalement pas si éloigné de nous !

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Peinture sur toile de Korhogo.
Collection de l’Espace Africain, Haguenau
Photo Marc Heilig

Pour aller plus loin :
Le Père Silvano Galli a mis une grande partie des contes collectés à Kolowaré sur les sites mentionnés précédemment.
Denise Paulme, La mère dévorante : essai sur la morphologie des contes africains, Collection Tel, Gallimard, 1976.
S.M. Eno Belinga, La littérature orale africaine, Les classiques africains
Des auteurs tels que Amadou Hampaté Bâ, Bigaro Diop et Bernard Dadié contribuent à faire passer et connaître la parole traditionnelle vers la culture occidentale.
Les éditions Karthala et l’Harmattan se sont spécialisées dans la publication de documents concernant les pays du Sud et offrent une collection de contes et légendes.
D’autres éditeurs, plus généralistes, publient des recueils de contes africains : L’aube des peuples chez Gallimard ou La mémoire des sources et contes des Sages au Seuil.

Publié le 16 mars 2015 par Valérie Bisson