Souvenirs de mon séjour au Togo

A mon retour de congé, fin 1967 Monseigneur Atakpah m’a confié l’Est-Mono. Je connaissais déjà tout ce secteur pour y avoir fait de nombreuses visites car il dépendait de Nuatja. Il comprenait cinq grandes stations : Tohoun, Tado, Ahassomé, Kpékplémé et Ountivou. Tado était central, car de Tado, et de là on gagnait Tohoun, près du Mono, Ahassomé, plus à l’ouest, Kpékplémé et Ountivou au nord.

Mon installation à Tado

Je décidai donc de m’installer à Tado, d’autant plus que le chef avait offert un grand terrain à la mission, presque au centre du village. Une case m’a été donnée provisoirement, près du terrain de la mission. Le catéchiste Gabriel, un Losso, était très actif et se réjouissait de voir le Père s’installer là.

S’installer, c’était beaucoup dire, car il n’existait rien sur le terrain de la mission. Il a fallu tout créer. Je partis donc à Lomé commander ciment et tôles. Cela me fut livré par Nassif de Nuatja. A l’Ecole Professionnelle de Lomé j’ai pu avoir deux moules métalliques pour faire des agglos. Il fallait encore du sable et de l’eau. Le fleuve Mono nous fournissait les deux, mais il était à vingt deux kilomètres. Un maçon de Nuatja m’avait suivi à Tado. Aussi je lui confiai le travail de faire les blocs au bord du fleuve. C’était la saison sèche, l’eau du Mono était basse.

Ce maçon, le seul ouvrier que je payais, était assisté de manœuvres bénévoles fournis par le catéchiste. C’est là que j’ai pu admirer l’ardeur et la foi de ces gens à travailler pour la mission. L’hospitalité est sacrée chez les Africains, et l’équipe qui travaillait près du fleuve trouvait facilement asile chez l’habitant. De l’endroit où l’on fabriquait ces parpaings, on voyait à quatre cents mètres les hippopotames se dorer au soleil.

A mesure que les jours passaient, les agglos s’amoncelaient. Je devais réfléchir à les ramener à Tado. Je pensai au camion que j’avais acquis pour la construction de la maison des sœurs à Nuatja, et que j’avais laissé à Monseigneur Atakpah à mon départ en congé. Je lui en fis la demande. Il m’accorda volontiers camion et chauffeur. Ce problème était donc réglé.

Mais il en restait un autre. Vingt deux kilomètres, c’était beaucoup. Avec le catéchiste et un groupe de bénévoles, nous avons frayé un passage à travers une brousse inculte jusqu’au fleuve. C’était beaucoup plus direct : on gagnait cinq kilomètres sur l’autre piste, c’était appréciable. Le camion put y passer. Et c’est ainsi que tout ce matériel put être transporté à Tado.

Avant de renvoyer le camion à Atakpamé, j’en profitai pour acheminer une quantité assez impressionnante de sable en vue de la construction de la mission et de la future église.

Des « bénévoles » bien dévoués

Je parle toujours des bénévoles qui participaient à ces travaux et qui étaient recrutés par le catéchiste Gabriel. Qui étaient-ils ? Les villageois de Tado étaient des gens simples, vivant de peu, cultivant de quoi survivre, ignames, maniocs, arachides et coton, piment etc. Ils élevaient souvent cochons et poules, qu’ils laissaient en liberté dans le village. Ils étaient de surcroît très serviables. Aussi accordaient-ils de leur temps pour aider la mission. D’où ce terme de « bénévoles » qui revient souvent dans mes écrits.

A me lire on pourrait penser que les questions matérielles prenaient le dessus de mes occupations au point d’oublier l’essentiel de mon ministère : évangéliser, faire connaître le Dieu, bon et miséricordieux, à l’écoute de tous, son Fils Jésus-Christ, Marie sa mère et notre mère. Non, je ne négligeis pas ce côté-là. Mes tournées dans les stations, je les faisais comme avant ! En mon absence, je confiais le travail matériel au maçon et à mon catéchiste, en qui j’avais entière confiance.

En quoi consistaient ces tournées dans les stations secondaires ?

En général je partais pour quatre-cinq jours et allai d’une station à l’autre. Je passais en général une journée par station. J’y arrivais vers seize ou dix sept heures. A mon arrivée, je m’entretenais avec le catéchiste et nous faisions ensemble le programme du lendemain : confessions, messes, baptêmes quand il y en avait et interrogation des catéchumènes. Le tout me prenait en général trois à quatre heures. Ensuite je visitais les malades. Les repas m’étaient donnés soit par la femme du catéchiste soit par une chrétienne : en général un bon foufou bien pimenté avec du poisson séché ou de l’agouti, et j’aimais ça. C’était souvent accompagné d’une bière tiède, que j’appréciais.

Pendant ce temps, les travaux de la mission avançaient. Quand j’étais là, je contrôlais et supervisais les travaux et prodiguais mes conseils. Les soucis, surtout du côté financier, ne me quittaient pas. Mais j’avais confiance.

Je prenais le temps d’écrire à mes nombreux bienfaiteurs de France pour les intéresser à mes activités missionnaires. Heureusement, ils me répondaient avec générosité. Je ne manquais pas de remercier pour ces dons Saint Joseph, le g arant de ma bourse. J’ai toujours pu régler mes factures.

L’église de Tado

Alors que la maison s’achevait, je traçais déjà les fondations de l’église. J’en avais moi-même fait les plans. La tour représenterait un siège royal, copie d’un siège royal africain. En creusant ses fondations, à près de trois mètres de profondeur, nous avons trouvé des pierres noires, comme des scories. Il avait dû y avoir autrefois des fours de je-ne-sais-quoi à cet endroit. Bien que j’aie questionné les anciens du village, personne ne put m’en donner l’explication.

Cela me donna l’idée de faire la mappemonde du chœur de l’église avec ces pierres noires et des galets du Mono en dalles carrées de 0, 50m de côté. La croix, dont le pied part du Togo, domine cette planisphère : elle en marbre du Togo et a été réalisée à la marbrerie de Lomé. L’église est dédiée au Christ-Roi.

A mesure que la construction avançait, les gens venaient de plus en plus nombreux et mettaient tout leur cœur et leur enthousiasme à aider. Les hommes assistaient le maçon, les femmes et les enfants allaient chercher de l’eau, toujours en chantant. Il n’y avait que l’eau du marigot, qui est éloigné de près d’un kilomètre. C’est d’ailleurs cette eau là, couleur café au lait, que les gens employaient pour boire sans la filtrer. La construction ne se fit pas sans peine, surtout à cause de l’eau. Le manque d’eau est d’ailleurs un problème majeur de l’Afrique. Il y règne deux saisons : une saison sèche et très courte saison des pluies. Pendant la saison sèche, il peut se produire des tornades subites, de courte durée, souvent dévastatrices.

Visite au « roi de la terre »

J’aime bien raconter cette anecdote qui s’est passée au cours de ces travaux. A Tado, il y avait le « roi de la terre ». C’était un personnage respecté par la population, un peu comme un chef de village. Les gens allaient surtout le trouver pour avoir la pluie. Ils se disaient qu’il pouvaient bien la leur donner puisqu’il est le « roi de la terre ». Comme tout bon féticheur, il acceptait pour cela une contribution, un poulet, quelques ignames, des fruits aussi, ananas, bananes, pamplemousses, avocats ou mangues etc. En réponse, il leur disait sans trop se mouiller [1] : « Bientôt, bientôt... » Les gens étaient contents et attendaient.

Je suis donc allé le trouver moi aussi pour lui faire la même demande. Sans y croire, bien sûr, car je me disais : « Il n’est pas plus devin que moi. » Mais enfin, j’y allai au culot. Il fut étonné de ce que je vienne le trouver. Je lui parlai de la construction et des besoins en eau. Il me répondit : « Pas encore, pas encore… »

Or il se trouvait qu’à cette époque j’avais quelquefois des rhumatismes dans le genou, surtout par mauvais temps. Comme je les sentais un peu, j’y allai au culot et lui dis :
- Puisque vous ne pouvez pas me donner la pluie, je vais demander à mon patron.
- Mais qui est votre patron ? me demanda-t-il.
- Mais c’est le Bon Dieu.
- Ah ! fit-il.
Là-dessus, je le laissai. En le quittant, j’ai bien vu qu’il avait été honoré de ma visite.

Quelques jours plus tard, je ressentis un peu plus mes rhumatismes. A l’horizon en effet, le ciel s’obscurcissait de plus en plus. Il y eut une tornade, avec un vent violent et une pluie battante. De la porte de mon bureau, j’ai vu la toiture en tôle de ma petite chapelle s’envoler à une vingtaine de mètres. Cela dura près d’une heure, laissant de nouveau place au soleil.

Et qui vis-je arriver, habillé en grand apparat, entouré de sa suite, l’un portant le parasol, un autre le siège royal ?... Le « roi de la terre » en personne ! Il me dit :
- Il est fort, ton patron !
Je lui répondis avec le sourire :
- Un peu trop fort ! Voyez ma chapelle décoiffée !
Voilà cette histoire de ma rencontre avec le « roi de la terre ».

L’Est-Mono en saison des pluies

Que dire encore de l’Est-Mono ? En saison sèche il n’y avait pas de problème de circulation. Un radier permettait de passer le fleuve car l’eau était très basse. On pouvait donc se rendre facilement à Nuatja, la piste était assez bonne. Quand le Mono était haut, un bac remplaçait le radier.

En saison de pluie par contre, on ne pouvait pas traverser. Il n’y avait pas de pont. On ne pouvait donc sortir que par le Dahomey dont le gros village d’Aplahoué est en face de Tohoun. De là on se rendait à Grand-Popo, puis à Cotonou, et l’on gagnait enfin Lomé. Mais ce n’était pas le seul problème ! En effet, à mi-chemin entre Tado et Tohoun, un bras du Mono débordait souvent, couvrant la piste sur quinze à vingt mètres. Il y avait quelquefois de quinze à trente centimètres d’eau. En y allant doucement, toutefois, la voiture pouvait passer.

Parfois, des gamins et des jeunes gens creusaient un fossé en travers de la piste pour se faire un peu d’argent. Les voitures arrivaient, avançant doucement à travers l’eau, puis les roues avant tombaient soudain dans ce fossé. L’eau arrivait jusqu’au capot, le moteur calait. Du fourré voisin ils accouraient alors :
- Monsieur, vous voulez qu’on vous aide à sortir de là en vous poussant ?
C’était si gentiment présenté que l’automobiliste acceptait avec le sourire. Arrivé au sec, ils tendaient les mains, et le voyageur ne pouvait qu’y déposer quelques francs CFA. Je le savais pour y avoir eu droit comme les autres.

Nous avons un jour manqué de ciment car l’eau avait monté et aucun camion ne pouvait passer. Nous en avions deux tonnes stockées à Tohoun. Je voulus alors arrêter les travaux. Mais le catéchiste et les gens du village en décidèrent autrement : ils iraient chercher le ciment. Porter un sac de cinquante kilos ne leur faisait pas peur, les Africains portent souvent de lourdes charges sur la tête. Le lendemain, une soixantaine de gars costauds partit pour Tohoun. Quelle ne fut pas ma surprise de voir les premiers arriver à midi avec leur sac de ciment sur la tête ! Incroyable mais vrai, pas un sac ne fut mouillé !

La construction de l’église se termina. L’édifice avait vraiment belle allure : 12m x 28m, un clocher dominé par une croix en béton armé, un tabernacle sur un socle à l’image d’un siège royal africain… Comme l’église était dédiée au Christ-Roi, il fut décidé de la faire consacrer par Monseigneur Atakpah le jour du Christ-Roi de l’année 1971. Ce fut une fête grandiose. En plus des autorités locales, j’avais invité le chef Adjallé de Lomé-Amoutivé, qui est un ami personnel de longue date.

[1] C’est le cas de le dire ! (Ndlr)

Publié le 20 juin 2011 par Joseph Folmer