Souvenirs de mon séjour au Togo (n° 3)

Missionnaire et aumônier militaire

Je fus l’aumônier attitré du camp militaire de Lomé de 1952 à 1962, agréé par Paris et rattaché à Dakar. J’avais le grade de capitaine et étais reconnu comme tel par le corps militaire. Vicaire à la paroisse d’Amoutivé, je ne disposais que de peu de temps pour m’occuper à fond du camp. Il était dirigé à ce moment là par le capitaine Camus, qui dirigeait les cadres européens et l’armée Togolaise, environ 150 hommes.

Ce n’est qu’en 1956 qu’arriva de France un contingent important de gendarmerie sous la direction du Commandant Maitrier. L’armée Togolaise fut placée sous le commandement du commandant Dadjo. Des postes de gendarmerie furent ouverts dans les centres tels que Anécho, Tsévié, Atakpamé, Palimé, Sokodé etc. Je n’ai pu m’occuper du camp qu’à partir de cette année là, à mon arrivée au collège Saint-Joseph comme économe. Avec l’appui et le soutien du commandant Maitrier et du commandant Dadjo, j’ai alors réellement rempli ma fonction d’aumônier militaire.

La salle des fêtes fut mise à ma disposition pour les offices du dimanche. J’avais une armoire dans laquelle j’ai pu entreposer tout le nécessaire pour la messe. L’assistance allait en augmentation de dimanche en dimanche. Il faut dire que le commandant Maitrier et Madame donnaient l’exemple.

Un petit clocher a été construit à côté de la salle. Il ne manquait que la cloche. Je n’avais pas les moyens d’en payer une. C’est un groupe de gendarmes qui, à l’occasion d’une fête dans la salle, a eu l’idée de faire participer tout le monde à l’achat de la cloche. Il a été décide que chacun verserait une somme fixée à l’avance, mais à une condition !... Le porte parole des gendarmes a donc réclamé le silence et, d’un ton solennel, a donné la condition que voici : « Mon Père, nous sommes tous d’accord pour participer à l’achat de la cloche à condition que sur le champ vous sacrifiez votre barbe ! »
Surpris de prime abord, je m’y conformai pourtant volontiers. Cela fut fait, dans les règles de l’art. Un gendarme s’était déguisé en coiffeur. J’étais assis en plein milieu de la salle. En un quart d’heure, le coiffeur improvisé avait fait son travail d’une manière impeccable. Je me relevai sans barbe, souriant au milieu des applaudissements. Ce jeu n’a fait qu’amplifier l’ambiance de la fête. Peu de temps après, Monseigneur Strebler fit sa première visite au camp militaire à l’occasion des confirmations.

La messe de minuit

Le point culminant de mon ministère au camp militaire était sans nul doute l’organisation de la messe de minuit à Noël. Dès le mois de novembre, je donnais le programme des cantiques à la fanfare du camp. Il y en avait de connus, tels que Minuit Chrétien, chanté par un gendarme, Douce Nuit, Je crois en toi Mon Dieu etc. La messe de minuit se déroulait en plein air sur le stade du camp. Cette nuit-là, le camp était ouvert à tous. Je louais à cette occasion jusqu’à mille chaises pliantes, auxquelles les gendarmes ajoutaient les bancs du camp.

Le stade était rempli, beaucoup, de personnes restaient debout ; c’est dire qu’il y avait deux mille personnes, peut-être plus. Tous les ans nous faisions une crèche vivante, nous choisissions un couple africain de gendarmes ayant eu un enfant dans les deux mois précédant Noël. Même l’âne et le bœuf étaient réels. Tout le monde était en admiration devant cette crèche. Il est arrivé qu’en plein milieu de la messe l’enfant se mette à pleurer ; la maman lui donnait alors le sein, c’était d’un naturel saisissant. Et même, une année, l’âne s’est détaché de sa corde et a pris la poudre d’escampette autour du stade.
En général le monde arrivait déjà vers vingt heures. Je me tenais près de l’autel pour entendre les confessions. A minuit, lorsqu’éclatait le chant Minuit Chrétien, il se faisait un calme absolu. Et la messe se déroulait dans un recueillement profond.

« Nous n’avons pas besoin d’aumônier ! »

Au cours de l’année 1960, le Togo devint indépendant sous la présidence de Sylvanus Olympio. Il y eut alors comme un mouvement anti-français, mais cela ne dura pas. Début 1962, Paris avertit Monseigneur, de même que le président, que l’aumônerie militaire dépendrait dorénavant du Togo et non plus de Paris et de Dakar. Monseigneur me demanda donc de régler ce problème avec le président Olympio.
Le commandant Maitrier et moi-même demandâmes à être reçu par le président, qui nous reçut quelques jours plus tard. L’entrevue fut assez cordiale, jusqu’au moment où nous abordâmes le sujet de l’aumônerie. La réponse du président Olympio fut sans équivoque : « Nous n’avons pas besoin d’aumônier ! » Toute discussion était inutile. Je demandai donc une réponse écrite que je transmis à Monseigneur et à Paris. Le président y accéda et l’entrevue s’acheva. Sur le chemin du retour, le commandant Maitrier me fit part de sa déception. Au mois de juin 1962, je partis en congé ; j’étais remplacé au Collège par le Père Francis Kuntz. Au mois de décembre, à mon retour au Togo, je célébrai une dernière messe de minuit au camp, avant de me rendre à Nuatja, ma nouvelle affectation.

(à suivre)

Publié le 24 mars 2011 par Joseph Folmer