Souvenirs de mon séjour au Togo (n° 4)

District de Nuatja 1962 à 1967

Aménagement à la mission
Fin décembre 1962, j’arrivais à Nuatja où m’attendait le Père Conrad Walkowiak. Il était heureux de trouver un confrère car il y vivait seul, de même que le Père Edmond Gasser avant lui. N’ayant que peu de ressources, il avait laissé la mission telle que l’avait laissée le Père Gasser. Celui-ci avait construit une grande église, malheureusement il ne put l’achever par manque de moyens. Elle était restée sans toiture. Il avait même entamé la construction d’un nouveau presbytère, mais les fondations étaient restées à ras du sol.
Pour ma nouvelle affectation, il faut dire que j’ai eu beaucoup de chance et beaucoup d’aide du camp militaire. Le commandant Maitrier a fait monter un camion avec une chambre à coucher entière, grand lit, armoire, commode, chaise et, très précieux, un frigidaire. Les gendarmes qui avaient accompagné ce chargement ont pris les mesures de l’église pour faire éventuellement une charpente. Le Père Furst m’avait légué quelques fermes métalliques et tout un stock de ferrailles pouvant servir à monter de nouvelles fermes. Les gendarmes ont jugé qu’il y avait de quoi faire la toiture de l’église. Tout fut amené au camp, et c’est dans l’atelier du camp que tout fut échafaudé. Peu après mon arrivée, le Père Walkowiak partit pour un congé bien mérité.

L’assassinat du Président Olympio
Début janvier 1963, il se produisit un fait nouveau qui changea la face du Togo. En effet, le deuxième dimanche de janvier, après ma messe dans l’ancienne chapelle, le postier m’attendait pour me dire qu’on m’avait appelé du camp militaire de Lomé. Au bureau de poste nous avons essayé d’avoir Lomé, mais la liaison était coupée. Je demandai donc au postier s’il y avait moyen d’avoir le camp militaire avec son appareil portatif, en le branchant directement sur les fils à la gare. Il me dit « oui », ce qui fut fait. J’ai donc pu avoir le commandant Maitrier qui m’annonça que tôt dans la matinée le Président Olympio avait été descendu en fuyant vers l’ambassade américaine. Ensuite il me demanda si quatre des gendarmes, dont il me cita les noms, étaient chez moi, car ils manquaient à l’appel. Je lui dis que non. Je l’appris plus tard : ils étaient en visite à Tsévié.
La nouvelle de l’attentat se répandit vite dans tout Nuatja. Moi-même je suis allé l’annoncer au chef de circonscription, qui me dit, affolé : « Que dois-je faire ? » Je lui dis : « Rien, attendez les ordres de Lomé, mais par précaution, désarmez vos gardes pour éviter toute histoire ! » Il disposait de quatre gardes.
Le soir même tout Nuatja fut en effervescence. Beaucoup d’opposants au régime vinrent se réfugier à la mission, pour ne citer que les Gayibor. Ils me disaient : « Le lieutenant Assila, originaire de Nuatja, est venu de Lomé et cherche les opposants au régime ! » Peu de temps après, le lieutenant arriva à la mission accompagné d’une troupe. Il avait bu et se tenait col ouvert, débraillé en quelque sorte. Je lui dis : « Lieutenant Assila, est-ce une tenue pour un lieutenant de l’armée togolaise ? Vous déshonorez l’armée ! Rentrez chez vous et que je n’entende plus rien, sinon je ferai mon rapport à vos supérieurs ! » C’était un ordre que je lui donnais, il le prit comme tel ; il savait que j’étais en haute estime auprès de ses supérieurs. La soirée se passa dans le calme.

Un grand meeting à Nuatja
Le dimanche après, ce même lieutenant Assila revint de Lomé, chargé de mission pour organiser à la circonscription un grand meeting pour toute la population. En bons termes avec moi, malgré ce qui s’était passé le dimanche précédent, il était venu me voir pour demander le concours de ma sonorisation pour l’occasion. J’y consentis de bon cœur, j’avais en effet un amplificateur alimenté par la batterie de ma voiture, des hauts parleurs fixés sur la voiture et un micro. Le meeting se déroula dans un calme parfait ; il y avait un monde fou. Moi-même j’étais assis dans ma voiture à l’écart de la foule. Quand tout à coup j’entendis au dessus de moi, dans les hauts parleurs : « Maintenant, un tel et un tel, deux ouvriers de l’usine vont être cravachés devant tout le monde, pour s’être opposés ouvertement au régime ! » Immédiatement j’ai coupé le micro et je suis allé devant le lieutenant Assila. Je lui ai dit : « Je ne suis pas venu pour cela, je rentre à la mission ! » J’ai mis le micro dans la voiture et suis revenu à la mission. Peu de temps, après j’ai appris qu’Assila avait clos le meeting en disant : « Le Père est contre, on arrête tout ! »

Un renouveau de foi et de pratique dans tout le secteur
Au mois de février, la charpente de l’église fut posée. Puis vint du camp militaire toute une équipe de peintres et en une journée l’église fut peinte intérieur et extérieur. La chrétienté n’en revenait pas et a chaleureusement remercié les gendarmes. Il faut dire que tous ces évènements depuis mon arrivée ont fortement impressionné la population. Cela s’est surtout ressenti par un renouveau de foi et de pratique.
Le secteur de Nuatja était grand. Il comprenait vers le nord Chra et vers l’est, l’Est-Mono, auquel on ne pouvait accéder qu’en saison sèche. Vers le nord, je pouvais visiter Rodokpé et Chra en une journée. Vers l’Est-Mono, c’était une autre paire de manches. Je faisais une tournée de six jours d’affilée. Je partais en général le lundi pour ne revenir que le samedi. J’avais sept stations principales avec catéchiste : Rodokpé, Chra, Tohoun, Tado, Ahassomé, Kpekpleme, et Ountivou. Elles étaient plus florissantes les unes que les autres. Partout il y avait de petites chapelles ; pour certaines stations, elles étaient même trop petites. Il fallait donc y remédier.

La chapelle Notre Dame des Tecks
Ainsi Rodokpé, petite localité sise dans les tecks, à une dizaine de kilomètres de Nuatja, sur la route d’Atakpamé. Ses habitants étaient exclusivement lossos, venus du nord pour cultiver la terre. Ils étaient fervents catholiques. La case qui servait de chapelle étant trop petite, ils décidèrent de s’attaquer à plus grand. J’élaborai un plan de 15m x 8m. De prime abord, vu le cadre dans lequel se trouvait cette future chapelle, je la dédiai à Notre Dame des Tecks. Tout de suite les habitants se mirent au travail. Avec l’aide d’un maçon que je rémunérais, ils fabriquèrent des parpaings et des claustras avec des moules métalliques que j’avais fait faire à l’Ecole professionnelle de Lomé. Le stock des parpaings et claustras s’amoncelait. Je décidai donc, avec le chef de circonscription de Nuatja et avec les autorités locales, de poser et de bénir la première pierre le 18 août 1963. Un an après, la chapelle Notre Dame des Tecks était achevée et avait fière allure avec son clocher attenant. Monseigneur Atakpah, évêque d’Atakpamé, vint l’inaugurer et la bénir. Pour son sermon, il s’était inspiré du portail d’entrée. C’était une grande porte à deux battants, en fer ajouré, représentant sur chacun des vantaux, une biche en fer forgé s’abreuvant à un ruisseau. Les Paroissiens de Rodokpé étaient fiers de leur chapelle. Leur communauté grandissait en nombre et en ferveur. Beaucoup de gens de passage s’arrêtaient pour visiter cette chapelle si accueillante, au milieu des tecks.

De l’eau pure grâce au Pasteur protestant
Quelques mois plus tard, le Pasteur protestant d’Atakpamé me fit part de son admiration pour la chapelle de Rodokpé. Il en admirait la ligne et le cadre dans lequel elle se trouvait. Le symbole de la porte d’entrée l’avait séduit. Il avait reçu d’Allemagne, d’un organisme d’aide aux missions, tout le matériel pour monter des citernes souterraines pour recueillir l’eau de pluie des toitures pendant la saison de pluie. Il entendait par matériel tout le fer à béton, prêt à l’emploi, et le ciment ; il l’avait reçu deux mois plus tôt, et le ciment avait même quelque peu durci. Il savait que les gens de Rodokpé allaient à près d’un kilomètre chercher l’eau au marigot. Bien sûr, l’eau n’était pas toujours bien propre. Il me proposa donc ce matériel avec les plans. Je sautais sur l’occasion et l’en remerciai. Il fallut presque deux mois pour creuser, car en un endroit on tomba sur de la roche. Le coffrage put donc commencer. Ce n’était pas une mince affaire, vu la taille de la citerne (8 x 3 x 3m), qui pouvait contenir près de 75000 litres d’eau. Quand tout fut prêt, on fixa le jour du travail de coulage. Tout le monde devait se rendre disponible, hommes, femmes et enfants. Ne disposant pas de bétonnière, il nous fallait tout faire à la main. J’avertis le Pasteur, car il tenait à assister à l’opération. Le jour venu, le travail commença dès le lever du jour. L’important était de couler le béton en une seule fois. Il fallait en effet éviter tout raccord qui aurait nui à l’étanchéité. Nous avions formé cinq équipes de cinq hommes pour les mélanges. Les femmes et les enfants portaient le béton dans des récipients ou des calebasses. Tout se faisait au rythme du tam-tam et des chants. Le Pasteur lui-même, arrivé vers les dix heures, trouva cette ambiance formidable. A midi, je l’avais invité à un repas sous l’apatam tout proche. Un bon foufou à l’agouti bien pimenté. Les femmes lossos pimentaient en effet plus que les femmes éwés du sud. Ce fut un repas succulent, accompagné d’une bière un peu tiède, mais bonne.
Pendant ce temps, le travail se poursuivait, inlassablement. Les équipes se relayaient à tour de rôle pour prendre le temps de manger et aussi pour un temps de répit, car le travail de mélange était fatiguant. Tout fut achevé vers les 17 heures. Tous exprimèrent alors leur joie par des danses endiablées, et les hommes y allaient de leurs coups de sodabi. Ce n’est que huit jours après que fut coulée la dalle, avec une ouverture de 0,70 x 0,70m pour accéder à l’intérieur et nettoyer. Il fallait en effet que la citerne soit dans le noir total, pour que l’eau ne moisisse pas. Une pompe Japy, installée sur le dessus de la dalle, permettait de puiser l’eau. Après la première saison de pluie, nous avons constaté que tout avait fonctionné comme prévu.

(A suivre : Est-Mono 1967 à 1972)

Publié le 9 juin 2011 par Joseph Folmer