Survol du monde… au fil des jours

Mes préoccupations… et que de questions !

Ces temps changent à une vitesse rapide et nous changent sous leur influence et celle des medias au point que je puis dire que « J’ai mal à ma pastorale ». Car il y a des doutes qui hantent nos sacristies et secouent nos marches héroïques. Il y a des questions qui se posent quant à notre crédibilité.

Dans les medias de ces derniers temps [1], j’ai ainsi relevé entre autres deux articles – intitulés Troubles dans la définition de l’humain [2] et L’anthropologie chrétienne est bousculée. Tout cela à propos du sexe et du genre, ce qui a fait couler beaucoup d’encre en son temps. D’après ces articles et d’autres [3], les évènements de la mondialisation nous précipitent vers une nouvelle humanité post-moderne et même post-humaine. Et la théologie s’affole.

Face aux mutations à tous les niveaux dans nos sociétés actuelles, on constate la faillite d’une certaine anthropologie traditionnelle [4] basée sur la sacrosainte loi naturelle. Cela perturbe les tenants (tenanciers) de l’immobilisme de la théologie pérenne et conservatrice héritée de Platon, avec son rigide dogmatisme séculaire.

L’Église a toujours eu du mal avec les nouveaux courants : ainsi Galilée et sa Terre qui tourne autour du soleil et n’est donc plus le centre du cosmos ; ainsi les Lumières et les encyclopédistes ; ou encore Darwin et son évolution, avec son homo erectushomo faberhomo sapiens (?) et, de nos jours, homo numericus et internautilis [5]… et son « homo » tout court.

Tout cela, l’Église dit souvent ne pas le connaitre, ou alors elle ne le reconnaît que difficilement, toujours au nom de la sacro-sainte loi naturelle ! Car l’homme doit rester tel qu’il est sorti des mains du créateur, selon la théologie traditionnelle immuable. La loi naturelle en est la « référence », et tant pis pour l’agneau qui se fait bouffer par le loup et le règne violent et agressif du mâle dominant… Le rêve du prophète était pourtant qu’un jour l’agneau dorme à coté du loup [6] et que la loi naturelle devienne plus humaine, donc plus ouverte, et que l’homme ne soit plus un loup pour l’homme.

On entend de plus en plus fréquemment le slogan : Il faut sauver les valeurs chrétiennes. Mais il n’y a pas de valeurs chrétiennes. Il n’y a que l’évangile et ses béatitudes, avec son enseignement sur la suivance de Jésus : si tu veux me suivre, laisse ta tunique et tes sandales… arrache les « chaînes » de ta TV qui te tient et qui te lie et t’empêche de bouger. Alors tu pourras vraiment prendre ta croix pour me suivre, sans te déguiser en « marcheur » tout gabarit pour des valeurs soi-disant chrétiennes.

On veut bien faire une marche pour mettre la croix sur le dos d’un « autre » parce qu’il est « autre », parce qu’il n’est pas constitué comme nous et ne vit pas comme nous. Mais on refuse de se démettre de ses propres œillères pour voir clair. Jésus, pourtant, va bien plus loin dans ce domaine : si tu veux voir clair, arrache ton œil qui de toutes façons est aveugle, et jette-le au feu, et alors tu verras !

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’humanité a muté ou va muter, mais cela suppose que l’on sorte de son enfermement commode et des catégories du passé qui sont « dépassées. » La grande mutation de l’humanité, et peut-être la seule vraie, c’est l’incarnation du Verbe. On a vite sacralisé les alentours pour que ce Verbe, pourtant fait de la même chair que nous, devienne « intouchable » pour le simple laïc, profane et pécheur. On a sacralisé la « chair » du Christ, et ce faisant on l’a trahi. Or il est venu pour tout partager avec nous sauf le péché ; pour cela, il nous invite à une mutation permanente que l’on appelle conversion. Au super marché de la vraie « metanoïa », il y a toutefois bien peu de clients.

Alors, frères théologiens de la pastorale, n’ayez pas peur ! Sortez de vos officines et de vos sacristies et allez sur les places publique pour rencontrer des hommes comme Zachée le riche qui est devenu « pauvre » en partageant généreusement ses biens - enfin pas tout à fait, me direz-vous ! Ou comme cette Cananéenne que Jésus traite si durement en la comparant aux « petits » (?) chiens et qui résiste.
Laissez tomber la « pérennité » de vos dogmes et revenez au vieux Thomas l’Aquinate qui est allé chercher chez la concurrence qui s’appelle Aristote [7] des ouvertures contre le blocage et le fixisme des héritiers de Platon. Il leur a donné une dynamique interne qui, tôt ou tard, les faisait éclater vers une vision plus adaptée à la réalité humaine et naturelle. Comme le disait Heidegger, Dieu rentre en philosophie avant d’entrer en théologie.

Ainsi a-t-il inventé la puissance qui propulse l’acte pour aller plus haut, plus fort et plus loin vers son accomplissement : de actu ad potentiam et de potentia ad actum… Ouf ! Cela peut se dire banalement : il y a dans l’homme le pouvoir de faire ce qui le dépasse et de se dépasser ainsi lui-même. C’est la leçon du pape François, qui a créé sa dynamique pastorale. Il fait comme le Christ,il va vers tous ceux qui sont en attente et en appel, à commencer par les enfants. C’est la seule pastorale encore ouverte qui ne soit pas bloquée par un rituel trop rigide et trop dévotionnel.

C’est là où se situe la nouvelle mutation : dans le « tout faire » pour rester un homme fidèle à soi-même, parce que fidèle à l’évangile. Le reste suppose un nécessaire dépouillement [8]. Arrêtons de penser à la place de l’autre pour lui imposer nos valeurs soi-disant « chrétiennes [9]. » C’est un faux altruisme missionnaire, comme le dit le journal Le Monde : « les Français veulent inculquer aux étrangers ex cathedra leur système de valeurs. » Il est vrai que d’autres ferment carrément leurs frontières avec un mur haut de 8 m. Et si le Christ revenait, avec ses façons de SDF sans domicile fixe, on lui dirait : Es-tu intégré ?... Tu es en « délit de faciès »… Montre tes papiers… Sur un ton sec, naturellement.

A nouvelle anthropologie, nouvelle théologie ! L’homme change, évolue, et la théologie doit le suivre au nom de l’incarnation qui n’est pas univoque et figée. Cela veut dire qu’il faut sortir du passé et de la routine. On a ainsi fait une année de la foi, une année de la nouvelle évangélisation, une année de la diaconia… Qu’en est-il sorti ? Une nouvelle communauté ecclésiale, plus proche de l’évangile parce que plus simple et plus humble, comme le désire le pape François ? Une nouvelle anthropologie diaconale (diaconia) ? Une nouvelle théologie ? Une nouvelle mission ?... Ou un nouvel enfermement dans nos performances ataviques et archaïques ? Le nouveau président de la conférence épiscopale, le Père Ponthier, a dit au journal Le Monde [10] « qu’il voit sa fonction avec une vraie humilité car il a tout à apprendre, surtout les questions de société. » Ses prédécesseurs étaient souvent convaincus d’avoir la plénitude de l’Esprit-Saint dans la plénitude de leur épiscopat et de leur sacerdoce. Humble, simple et pauvre est la trilogie chère à François pour faire face à toutes les mutations anthropologiques, parce qu’il reste humain, comme Jésus le Verbe, dans sa chair, venu pour lancer la vraie dynamique anthropologique dans une humanité aux mille visages et en perpétuelle migration.

Notre pastorale s’est limitée pendant des siècles à un pinaillage sur cette question : est-il ou n’est-il pas « digne [11] » ? A-t-il ou n’a-t-il pas la foi ? Peut-il ou ne peut-il pas aller communier ? Nous jouons aux juges comme lmes gardiens d’un temple qui n’existe plus, alors que nous devrions être des bergers qui cherchent les brebis perdues et tous les exclus pour leur ouvrir grand la porte du bercail. Une pastorale victime de notre théologie pérenne et d’une centralisation à outrance… De potentia ad actum ! Ici encore il faudrait faire des gestes de compassion et de bienveillance, comme Jésus l’a fait avec la femme adultère sur laquelle il aurait dû jeter la première pierre - mais il ne l’a pas fait ! - et avec tous ces lépreux qu’il aurait dû éviter et exclure - mais il les a guéris.
La pastorale de Jésus, comme celle de François, est ce qui s’appelle une pastorale de proximité. Ou, comme on disait dans les temps « existentialistes et humanistes » : il est homme, cela suffit… en ignorant l’aire « canonique » et platonique rattachée à des principes immuables mais non viables et qui excluaient une partie importante du peuple pour sauvegarder une sacralité vide. Car Jésus a rompu le pain pour tous, il a invité à son repas, selon la parabole, les gens des grands chemins pas particulièrement intégrés. Hélas ! La pastorale de l’Église n’a jamais permis cela.

C’est ici et maintenant qu’il faut dire que les temps de l’accomplissement sont venus où la loi sera enfin faite pour l’homme dans toutes ses faiblesses – misereor super turbam. Il nous le dit encore et toujours : Donnez-leur vous-mêmes à manger ! Notre réponse relève souvent d’une paralysie canonique qui ne permet pas la compassion active : elle est comparable à celle des deux « religieux » de l’Évangile, incapables de soulager la victime des bandits. Ici doit intervenir sous toutes ses formes la nouvelle « mutation anthropologique », ou « nouvelle évangélisation », comme un accomplissement fait pour l’homme… « Post-canonique » parce que le prêtre est d’abord un berger qui guide et nourrit le troupeau : l’Église – mater et magistra [12] - doit lui en donner les moyens sinon elle n’est qu’une marâtre stérile.

Enzo Bianchi a intitulé son dernier livre : Les béatitudes, chemin d’humanité. C’est ce que fait François, comme un humaniste évangélique. Il ne faut pas viser d’abord le sacré mais chercher l’humain : le Verbe ne s’est fait chair ni dans un palais ni dans un temple, mais dans la plus banale des grottes, parmi les gens qui vivaient là et nulle part ailleurs et qui étaient considérés comme « impurs ». On a ainsi sacralisé la croix sans assumer la folie de Dieu qui se fait chair par son dépouillement et son abaissement afin de se faire semblable à l’homme jusque dans sa mort. Une mort violente mais qui, selon Pilate, était une mort royale [13] et qui, d’après le centurion, était la mort du Fils de Dieu. Ils rejoignent ainsi le prologue de Jean : c’est bien le Verbe qui s’est fait chair.

S’il faut parler de « Dieu à l’ère de l’internet [14] », il faut d’abord aborder l’homme à l’ère de l’internet. Car c’est lui qui accueille « l’incarné », le Verbe fait chair dans l’identité de l’homme post-moderne. Mais cela affole la théologie comme titre encore La Croix [15] en faisant allusion à l’antique « disputatio » autour du « genre » et du « sexe » : l’anthropologie chrétienne est bien bousculée… « Si les nouvelles techniques de l’information peuvent être mises au service de l’évangélisation, elles transformeront aussi la pratique religieuse [16] ». Et je dirais même toute l’approche missionnaire [17].

De leur côté, les défenseurs de la laïcité ont également leurs doutes au milieu de leur agnosticisme. Ne voilà-t-il pas que Luc Ferry sort un livre intitulé Lumières de la religion [18]… Étrange, non ? Cela montre que les esprits éclairés eux-mêmes sont peut-être plus perturbés dans leur recherche que l’on ne pense. Car voici également, toujours d’après La Croix [19], qu’on se lance dans le « management [20] » pastoral pour mieux gérer notre témoignage et notre action. Ce serait alors le temps de la pastorale à « maintenance » évangélique et humaniste… post-canonique et post-moderne !

Mais où allons-nous, mes frères ?

[1] La Croix par exemple, dans son forum-débats du 15-11 2013, p. 12.

[2] Lire L’homme superflu, de Patrick Vassort, éd. Le passager clandestin.

[3] Dont celui d’un enseignant, prêtre à Bologne, du nom de Frederico Baldiali.

[4] Manifestée par les marcheurs contre le mariage gay.

[5] L’homme numérique et l’internaute.

[6] Is. 11, 6.

[7] Et chez d’autres comme Averroès ou Avicenne, qu’il contredit tout en s’en inspirant forcément.

[8] Car on peut aussi se dépouiller d’une certaine religion.

[9] Cf. Le Monde du 16 novembre 2013, Culture et idées, article La religion et l’intégration.

[10] Le Monde du 6 nov. 2013, p. 11.

[11] Cf. la question posée par l’évêque ordinateur au supérieur du séminaire : Scis hos dignos esse ? mais on n’est jamais digne !

[12] L’Eglise, « une mère qui aime et une mère qui enseigne », titre de la 1ère encyclique de Jean XXIII.

[13] « Rex judeorum », comme il était écrit sur le panneau de la croix.

[14] La Croix du 24-10 2013.

[15] La Croix du 12-11 2013, p. 14.

[16] La Croix du 24-10 2013, p. 16.

[17] La Croix du 24-10 2013.

[18] Septembre 2013.

[19] La Croix du 17-10 2013, p. 19.

[20] Dans le temps on disait : apostolat ou mission.

Publié le 22 avril 2015 par Jean-Pierre Frey