Thomas, mon frère, j’ai des doutes

Parmi tes camarades, disciples ou apôtres, et pendant le laps de temps que vous avez vécu avec le maître, comme les autres tu as vu et tu as vécu… Oui ! Tu as vu les uns faire obstruction et même renier le maître, les autres être sceptiques sur ce qu’il disait ou se trouver agacés par des cris de femmes qui imploraient la guérison, ou affolés à l’idée des pains à fournir à la foule affalée et affamée, ou la trouille vécue au fond d’une barque qui était sur le point d’être avalée par la mer.

Mais c’est toi qu’on a mis en épingle, ton nom est devenu une métaphore : Thomas , c’est l’homme qui a douté [1]. Ferais-je ton apologie pour autant ? Une apologie de l’apôtre Thomas, qui a osé affubler le passage du maître par le doute ? Non, mais un plaidoyer car tu as des éléments à ta décharge en ces temps d’affolement général de ce temps pascal.

« Il vit et il crut », dit l’Écriture en parlant non pas de Thomas, mais de Jean, le disciple « bien-aimé » : face au tombeau vide, il « croit » parce que dans son cœur il sait. C’est l’amour qui lui a parlé à l’oreille et au cœur, alors que Pierre n’a rien vu parce qu’il n’avait encore rien compris. Mais Pierre est un secondaire, il lui faut du temps. Dans les Actes, il pètera la flamme !

Effectivement, en cette période de Pâques, à partir de la fuite du Jeudi Saint, il faut savoir « voir », et même regarder de près pour reconnaître cette nouvelle réalité : Jésus de Nazareth, le Fils de l’homme, est mis à mort et, trois jours après, le Fils de l’homme glorifié est ressuscité. Le tombeau est vide ! Cela engendrera toutes les rumeurs et les bobards qui circulaient parmi les fuyards à la foi chancelante du Jeudi qui paniquaient. Il y avait certes matière à doute et à confusion. Madeleine l’a pris pour le jardinier, c’est mieux que le fossoyeur. Les deux compagnons qui retournaient chez eux à Emmäus ne l’ont reconnu que quand ils ont « vu » la fraction du pain bien qu’en route leur cœur fût brûlant. Mais les cœurs ne sont-ils pas souvent brûlants pour un « oui » ou un « non » ?

En fait, ce Thomas, mon frère qu’on appelle « l’incrédule », s’est déjà comporté en moderne. Dans ces temps-là, on vivait encore dans l’esprit qu’on appelle prélogique : c’était, et c’est toujours, un esprit crédule. Avant l’heure et hors de son temps, Thomas était un homme réaliste tendu vers la génération des « lumières [2] » qui viendra bien plus tard. Oui ! Il veut vérifier par lui-même en bon observateur, avec un regard à l’horizontale autour de lui et non à la verticale tourné vers les brumes du haut : si déjà résurrection il y a, il faut que cela saute aux yeux de la raison. Si Ressuscité il y a, il doit être crédible et non pas seulement impressionner les femmes !

Erreur, me direz-vous… La foi ne saute pas aux yeux mais on peut éventuellement « voir » les signes de la foi : le miracle par exemple ; ou le martyr, l’engagement, la profession de foi, le courage d’accueillir un frère migrant… Oui, si la foi doit être le moteur du comportement d’un vrai témoin qui interpelle l’autre, elle doit aussi être plausible, et donc réaliste.

Il faut dire que bien des bobards avaient circulé en ce matin et en ces jours de Pâques, et agitaient le groupe des disciples en fuite. Ceux-ci avaient déjà rejeté, au matin du 1er jour, la bonne nouvelle les femmes affolées et néanmoins joyeuses venaient leur annoncer au retour du tombeau vide. Ce sont eux qui, dès l’aurore, ont jeté le « doute » dans le groupe, avec leur pastorale de boutiquier, enfermés dans leurs arguments tout faits en criant : on ne ressuscite pas ainsi sans avertir et en faisant peur aux gens ; ou encore : pourquoi apparaître aux femmes et non pas à nous, les solides disciples ? Un brouhaha de bavardages [3] ! Mais attention ! Car le voilà, montrant ses mains et ses pieds en leur faisant des reproches sur leur petite foi si facilement saisie par le doute. Combien de fois ne leur a-t-il pas fait ce reproche de son « vivant » !

Or, Thomas était absent ce dimanche, et il ne comprend pas, l’honnête apôtre, ce qui s’est passé. Qui lui prouvera en effet, à lui Thomas, que le Ressuscité était bien là et qu’ils l’ont tous vu ? Alors que la semaine dernière encore il se trouvait, lui, Thomas, au milieu d’un ramassis de peureux et d’incrédules… Entretemps Jésus leur avait montré ses mains et ses pieds pour les sortir de leur doute, et les voilà exubérants de joie pour faire leur annonce à leur frère « incrédule ».

Mais peut-être Didyme avait-il un autre visage et un autre cœur… Peut-être était-il plus méditatif de la Parole dite par le maître pendant leurs périples à travers la Galilée et la Judée. Ou peut-être même avait-il déjà médité la parole du Psaume 16 que dira Pierre au matin de la Pentecôte [4] : Tu n’abandonneras pas mon âme dans le séjour des morts, et tu ne permettras pas que ton Saint voie la corruption.

Tout est possible en ces jours où le doute flotte et où la foi véritable vacille… En tout cas, Thomas veut son face à face avec le Ressuscité, il veut toucher pour vérifier si la parole des témoins était solide et leur affirmation crédible : si je ne touche pas je ne crois pas. Et tout se passe comme prévu. Il touche et il est touché ! Alors seulement sa foi éclatera, et même explosera. En toute humilité, il se jette à genoux pour un intégral cri de sa foi : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

Ce cri résonnera à travers toute l’Écriture, car peu sont allés aussi loin pour pousser un tel cri de foi ! Je ne vois que le brave centurion qui, témoin de la mort en croix de Jésus, pousse le même cri à la découverte de sa foi : Le centurion qui se tenait devant lui, voyant qu’il avait ainsi expiré, dit : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu [5] ». Certes, ils sont bienheureux, ceux qui croient sans voir. Tout est dans le signe et le témoin ; mais tout est également dans l’accueil du signe et du témoin. Le doute est pourtant toujours possible.

Jésus a passé sa vie à former des « signes » crédibles et des témoins fidèles. Ces derniers l’ont allègrement abandonné en cette nuit de l’emprisonnement et en ce matin de la résurrection, tant ils étaient perturbés. Thomas était l’un d’eux, comme eux et parmi eux.

Il faut sans cesse recommencer à cheminer. Non plus derrière, mais avec le maître, côte à côte, sur le même chemin. Il faut surtout être solidement et humblement perspicace lorsqu’on nous dit de croire sans voir. Mais il faut surtout se convertir pour mieux aimer, comme Jean le disciple bien-aimé : c’est l’amour du maître qui a allumé sa foi et lui a ouvert les yeux et le cœur au matin de Pâques, car une foi sans amour est comme un foyer éteint, un bégaiement inaudible, une parole creuse. Thomas l’avait compris. Il jubile, comme dit l’hymne : Ce matin, alléluia ! Notre lumière a jailli du tombeau. Alléluia ! Alléluia ! Jésus est vivant.

Pour le reste, on attend l’Esprit…

[1] J’aime le mot allemand : der unglaübige Thomas.

[2] Aufklärung.

[3] Comme le mien !

[4] Cf Ac 2. 22-28.

[5] Mc 15. 39.

Publié le 23 août 2016 par Jean-Pierre Frey