Tibéhirine : « Des hommes et des dieux »

Avec Tibéhirine, on est loin de l’image traditionnelle des grands monastères qui impressionnent par le nombre de leurs moines, la beauté de l’office divin, la splendeur de leur liturgie, le dynamisme de leurs entreprises et le rayonnement de leur accueil et de leur spiritualité. La pauvreté, la précarité, le danger, ont obligé nos frères de Tibéhirine à ne pas s’appuyer sur des institutions et des moyens humains, mais sur Dieu seul, et à faire le saut de la foi et de la confiance.

JPEG - 207.4 ko
Photo du film Des hommes et des dieux. Olivier Rabourdin
© Marie-Julie Maille / Why Not Productions / Armada Films

Le film, d’ailleurs, montre très bien la vie toute simple des moines de l’Atlas. Entre chants, prières, tâches ménagères et travaux agricoles, les journées des moines se succèdent de la manière la plus banale. Leur dévouement à la population algérienne. Leur amitié avec les uns et les autres : les « frères de la montagne » et les « frères de la plaine ». Mais, petit à petit, on sent sourdre et enfler par petites touches la menace qui se rapproche. La guerre civile est aux portes du monastère. Le doute, la peur, l’angoisse, le faut-il rester ou faut-il partir, deviennent lancinants jusqu’au moment où, après en avoir débattu collégialement et pris la décision de rester, la paix se fait enfin dans les cœurs et se traduit par un repas aux relents de Sainte Cène. Le choix qu’ils ont fait n’a pas été celui du martyr ou de mourir… le choix qu’ils ont fait a été celui d’aimer et d’honorer leur engagement en restant.

JPEG - 135.3 ko
Photo du film Des hommes et des dieux. En haut : Lambert Wilson, Jacques Herlin, Loïc Pichon, Michael Lonsdale, Philippe Laudenbach / en bas : Olivier Rabourdin, Jean-Marie Frin, Xavier Maly
© Why Not Productions / Armada Films

Une des valeurs qui se dégage aussi de ce monastère, c’est la solidarité qui régnait entre les moines et la population locale. Ils prenaient part aux fêtes religieuses musulmanes de leurs voisins du village. C’est aussi la tolérance et la compréhension de l’islam et du Coran, allant jusqu’à la main tendue à l’ennemi islamiste et à la discussion avec lui à coup de versets du Coran. Frère Christian de Chergé était imbibé de ce respect de l’autre et son testament en est une bonne illustration :
« S’il m’arrivait un jour d’être victime du terrorisme… Je ne saurais souhaiter une telle mort… Je ne vois pas comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payer « la grâce du martyr » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam… Dans ce merci où tout est dit de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui… et pour toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux, ce merci, et cet « à Dieu » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. Amen ! Inch’Allah !... [1] »

JPEG - 174.5 ko
Photo du film Des hommes et des dieux. Au centre : Michael Lonsdale
© Marie-Julie Maille / Why Not Productions / Armada Films

Beaucoup a été dit de ce film, mais il n’est ni une apologie de la foi ni une bondieuserie. Si son succès a été si fulgurant, c’est parce que, comme le notait un critique de cinéma, « il remet les pendules à l’heure. Alors que les médias véhiculent les valeurs de la consommation, de l’argent, du succès, ces hommes ont fait le choix du dénuement, du don, du partage, de la fidélité et du courage. Et au nom de ces valeurs, ils sacrifient leur vie. »

[1] Extraits, Tibhirine, 1er janvier 1994.

Publié le 29 mars 2011 par Claude Rémond