Tout doit disparaître…

Quel rapport y a-t-il entre les années 2000, 2003, 2006 et 2008 ? Eh bien ! Chacune d’elles aurait dû voir la Terre et l’humanité disparaître… Et ce ne sont pas les seules : un historien a répertorié 183 prévisions de fin du monde depuis la chute de l’Empire romain [1] ! Des coups dans l’eau, penserait n’importe quel esprit sensé…

La prochaine est annoncée pour le 21 décembre 2012 par les courants New Age et les sectes millénaristes. Les Mayas, qui spéculèrent beaucoup sur les mathématiques et l’astronomie, l’auraient prédit. De toute façon, si cette fois n’est pas la bonne, le codex de Dresde assure que ce sera en 2116 [2]. Mais rassurons-nous : certains ufologues [3] considèrent que le calendrier maya ne fait que présager le retour des dieux. Et, comme chacun sait, ces dieux sont les extraterrestres éclairés qui ont jadis révélé leurs secrets à nos ancêtres. Délirant, n’est-ce pas ?

La fin d’un monde et le début d’un autre
La plupart des civilisations antiques parlent de fin du monde. Elles expliquent ainsi l’existence du monde actuel : il succède à celui que les dieux ont détruit, lassés du mauvais comportement des hommes. La catastrophe prend assez souvent la forme d’un déluge. Le récit, raconté dans la Bible, en est bien connu. Il reprend une tradition plus ancienne qu’on trouve en Mésopotamie, où les crues du Tigre et de l’Euphrate recouvraient souvent toute la terre visible… en d’autres mots le monde tout entier.

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Poséidon. Musée National d’Athènes.
Photo Jean-Claude Heilig

Le thème du déluge existe aussi ailleurs [4], et il est assez surprenant de le trouver en Grèce. Là aussi, Zeus, horrifié par la méchanceté des hommes, décide de détruire la Terre. Il confie la tâche à son frère Poséidon, qui règne sur la mer. Orages et pluies font monter les eaux. Le monde est bientôt submergé et l’humanité noyée. L’eau n’est pas le seul moyen pour les dieux d’en finir avec nous. Dans la mythologie égyptienne, Rê, le dieu suprême, envoie Sekhmet, la déesse à tête de lionne dont la fureur sanguinaire fait des ravages parmi les hommes.

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Sekhmet et Hathor. Bas-relief du temple de Kom Ombo (Egypte).
Photo Marc Heilig

Les dieux savent pourtant se montrer magnanimes [5]. Rê arrête le carnage de Sekhmet et la transforme en son double bénéfique Hathor. Yahvé enjoint Noé de construire une arche, d’y recueillir des couples d’animaux et de s’y mettre à l’abri avec sa famille. Zeus permet que Prométhée dise à son fils Deucalion de se réfugier dans une embarcation avec son épouse. Les justes qui sont ainsi épargnés devront commencer un monde nouveau et meilleur. Après le retrait des eaux, les fils de Noé et les animaux de l’arche repeuplent la Terre ; Deucalion et sa femme obéissent à une voix divine et jettent derrière eux les « os de leur mère », c’est-à-dire les pierres de Gaia, la Terre, qui se transforment en hommes et en femmes. De plus, en promettant de ne plus jamais se livrer à de telles extrémités, les dieux passent une alliance avec l’homme [6]. Ainsi Yahvé, après avoir détruit l’ancien monde d’Adam, préfèrera-t-il sacrifier son propre Fils pour sauver le monde de Noé.

Après moi le déluge…
Que l’univers disparaisse intéresse toutefois assez peu les mythologies antiques. Pour les Egyptiens, le monde courait ce risque chaque nuit avec la disparition de Rê, le Soleil [7]. Les anciens Grecs, dont nous avons tant hérité, considéraient avec rationalisme qu’une catastrophe pouvait représenter la fin du monde, ponctuellement et, pourrait-on dire, localement. La disparition de l’Atlantide, par exemple, serait le souvenir, déformé par la légende, de l’explosion du volcan de Santorin. Et, en quelque sorte, il s’agissait là de la fin d’un monde : la civilisation crétoise ne s’en releva pas. L’intérêt du mythe est cependant tout autre puisqu’on ne dit pas que les Atlantes s’étaient mal conduits. La leçon qu’on doit en tirer est que la vie, aussi raffinée soit-elle, reste à la merci d’événements hors de portée de l’action humaine. La destruction de Pompéi et d’Herculanum devait en apporter la confirmation, comme une projection du mythe dans la réalité. N’est-ce pas aussi ce que le cynisme de Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, voulait signifier à Damoclès ? Il lui céda sa place dans un banquet et le fit traiter comme lui même. Lorsqu’il vit qu’une épée pendait juste au dessus de sa tête, Damoclès réalisa bien vite que la vie, même celle des grands, ne tient qu’à un fil.

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Les civilisations disparaissent tour à tour
Montage Pointillés

Ce sentiment d’impermanence est une constante, toujours et partout. Il constitue le fondement même des cosmogonies précolombiennes. Elles décrivent une succession de mondes, appelés Soleils, qui sont inéluctablement anéantis par des cataclysmes. Les prêtres, ceux des Mayas en particulier, élaborèrent de savants calendriers pour connaître la durée de ces cycles et déterminer l’imminence de la fin. Les Aztèques pensaient ainsi vivre dans le cinquième Soleil. La destruction par les Espagnols de leur magnifique capitale Ténochtitlan a peut-être marqué pour eux la fin de ce monde-là.

En réalité, l’important était le monde qui vient après la mort de chacun. Les Egyptiens, plus que d’autres, ont poussé cette conception très loin, préparant sans relâche leur existence dans l’au-delà. On souhaitait y jouir de l’aisance matérielle, mais le défunt n’y avait accès qu’après la pesée de son âme par les dieux, ce qui déterminait des épreuves plus ou moins longues. Ce jugement existe aussi chez les Grecs, bien que l’homme vertueux ne doive s’attendre, au mieux, qu’à un éternel ennui dans les Champs Elysées [8].

On s’en trouve ainsi ramené à l’individu. La mort, ou la fin de la vie comme on voudra, est sans doute pour chacun de nous la véritable fin du monde. Pour le reste, on verra ensuite… Point n’est besoin de se réfugier à Bugarach, ce village de l’Aude qui, prétend-on, sera le seul épargné par l’apocalypse de décembre 2012. Il paraît que des vautours y proposent une place de bunker avec 5 ans de vivres pour un loyer mensuel de 35 000 € ! Des charlatans vendent même à prix d’or des cailloux du patelin, avec certificat d’authenticité ! Délirant, vous dis-je…

[1] Luc MARY, Le mythe de la fin du Monde, éd. Trajectoire, 2009.

[2] Les frères Böhm l’affirment à partir de ce codex maya et des études de l’archéologue américain Thompson, qui a beaucoup travaillé sur le déchiffrement de l’écriture maya dans les années 30 mais dont les théories ont depuis longtemps été remises en question.

[3] Ufologue est un terme un peu barbare qui signifie soucoupevolantologue.

[4] En Chine, le monde est aussi détruit par un déluge, sans pourtant que le comportement des hommes soit mis en cause. L’un des mondes successifs des cosmogonies précolombiennes est anéanti par les eaux, les autres par le feu ou par des séismes.

[5] Cette magnanimité est fréquente. On se souviendra que, dans la Bible, Dieu se laisse toucher par l’intercession d’Abraham en faveur de Sodome : il épargnerait la ville si l’on y trouvait 50 justes, et même s’il n’y en avait que 10 (Gn 18, 22-33).

[6] Cf Gn 8, 21 : « Je ne maudirai plus jamais le sol à cause de l’homme. Certes, le cœur de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse, mais plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. » Et plus loin, en Gn 9, 11 : « J’établirai mon alliance avec vous : aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n’y aura plus de Déluge pour ravager la terre. »

[7] Durant les ténèbres nocturnes, Rê affrontait le serpent Apophis, qui représentait les forces du chaos, et sa victoire n’était pas acquise d’avance. De l’issue de ce combat dépendait le retour du jour sur le monde. Aussi les prêtres restaient-ils vigilants, passant en prières les heures incertaines de la nuit.

[8] Dans les Enfers, le monde des morts, les Champs Elysées étaient réservés aux âmes vertueuses. Les mauvaises « jouissaient » d’une existence post mortem plus mouvementée dans le Tartare. C’est un peu ce que l’on retrouve dans nos anciennes églises : l’Enfer suscite une imagination bien plus débordante que le Paradis.

Publié le 6 juillet 2012 par Marc Heilig