U. Bosetti : évangile de la joie et de l’humour

Le Père Ugo Bosetti a mis par écrit ses souvenirs. Il les a confiés à Claude Rémond, qui les a soigneusement dactylographiés : 112 pages format A4, intitulés « L’histoire d’une vie » ! Ralliement est heureux de vous faire profiter de ces souvenirs de mission.

Départ pour l’Afrique (1940)

Les bateaux partant pour l’Afrique Occidentale Française tenaient leurs heures de départ secrètes à cause des sous-marins allemands. J’ai rejoint le Père Micoud à Marseille. Il y avait bien le Piususki en partance, mais Micoud m’embarqua un mois plus tard sur le Banfora. Micoud avait été professeur au Caire, il avait une belle bibliothèque et guidait mes lectures.

Il tomba malade, une mauvaise grippe, aussi m’envoya-t-il dans les agences pour les prochaines expéditions. Je tombai malade à mon tour et il me soigna avec de bons grogs.

Venu de Valbonne où il soignait sa lèpre, le Père Haas est venu passer quelques jours et m’a donné des livres sur le Congo. Meine Urwald Neger et Neger Psyché, que j’ai lus et relus. Je ne sais plus dans quel déménagement je les ais perdus. Le Père Imholz, de Bollwiller, était aussi en partance pour New York et m’a fait acheter le seul médicament pour le mal de mer : la bénédictine verte, que le Père Keimer appréciera à Palimé. Je finis par m’embarquer. Il y avait à bord un Père italien du Sacré Cœur allant à Foumban au Cameroun. Le Banfora était comme tous les bateaux faisant la côte occidentale d’Afrique, un cargo mixte : 12000 tonnes de marchandises et 100 passagers. Escale de deux jours à Alger, puis à Casablanca avec défense aux Italiens de débarquer [1]. Escale à Dakar. Je ne sus qu’à Lomé que le Père Jean Fuchs, curé de Noépé, venait d’y mourir le 6 mars 1940. Il avait fait la guerre à Atigali [2], qui le rendit fou, c’est du moins l’opinion du Père Keimer. Celui-ci était avec lui pour les soins, à Palimé, chez le docteur Deyt, qui ordonna le rapatriement du Père Fuchs sous la garde d’un infirmier qui le trouva mort dans sa cabine.

Je lui succédai à Palimé et le Père Keimer me donna tout ce qui était dans sa chambre, bicyclette comprise, ce qui était une fortune en ce temps de guerre. Le Père Fuchs m’a appris qu’il faut laisser mourir les fétiches de leur belle mort car ceux qu’il avait détruits à Noépé ont été reconstruits en ciment, et même reconstruits avec goût. J’ai encore son Gofiné (catéchisme) et son Mader, les 4 évangiles édition 1911. (…)

A Sassandra, nous embarquons les Krou qui assurent les services à bord, trop pénibles pour les Blancs sous ce soleil ; au retour ils seront débarqués. Escale à Grand Bassam et deux jours après nous étions en vue de Lomé. C’était le 1er avril 1940. Au lever du jour, une dame à côté de moi s’exclamait : « Que c’est beau cette cathédrale gothique à deux tours ! » Voire, est-elle à sa place sur cette plage de sable ? Elle serait mieux entourée de sapins de 60 mètres. L’Architekt am general Raht des Pères S.V.D. à Steyl a dessiné et réalisé la même au Japon et en Argentine...

Telle qu’elle est, elle est devenue la cathédrale de Lomé et, en 1902, quand Bruder Johannes la construisait, elle était un magnifique acte d’espérance. Il n’y avait pas 1000 baptisés au Togo quand Monseigneur Albert (SMA), vicaire apostolique de Cape Coast, vint la consacrer. En 1907 fut bâti le temple protestant avec sa tour carrée, il cadrait mieux avec le paysage, mais la population s’est dit : « La catholique a deux tours, c’est là qu’il doit y avoir la vraie religion... ! »

Arrivée à Lomé

Je montai dans le panier à quatre sièges avec mes bagages, une grue me déposa dans une barcasse qui fit les 500 mètres qui nous séparaient du wharf (une jetée métallique) [3]. Une grue du wharf me leva le plus qu’elle put, l’opérateur se leva, s’écarta de ses leviers et se mit au garde à vous pour me souhaiter la bienvenue, puis se rassit pour me déposer sur le wharf. La douane fut vite passée et je me mis en marche avec un « kekevi » [4] vers l’Ecole Professionnelle. Le Père Blondé, directeur, ne m’attendait pas, mais il ne perdit pas le nord. Tout de suite il me demanda : « Qu’est-ce que tu bois ? » Il régla les porteurs puis me conduisit chez Monseigneur Cessou.

JPEG - 83.2 ko
Le panier de déchargement du port de Lomé.
Ancienne carte postale
JPEG - 99.3 ko
Le wharf du port de Lomé.
Photo sma est

Je ne sais plus si l’on m’a conduit chez les dix sœurs de l’Ecole de la Plage, maison héritée des Allemands et sise au début de la rue Notre-Dame des Apôtres qui va, toute droite, à la gare de Bè. Toute droite et très large aussi, et qu’il eût fallu goudronner, mais le goudron a préféré longer les rails d’Anécho. Je me rappelle Sœur Gallican, Sœur Georgette et une Sœur de Bollwiller que nous appelions la « Veuve Joyeuse »... mais le motus était : « Sermo sit rarus, brevis et austerus ».

A la table de la cathédrale, il y avait Monseigneur Cessou, les Pères Riebstein (Fadavi), et Koeltz (vicaire). L’abbé Kwakumé (le premier prêtre du Togo français) était de passage. Il m’emmena voir la maison de sa mère derrière l’Ecole Professionnelle, dans la rue du chemin de fer. Le chemin de fer pour Anécho passait là et c’était la limite de la ville ; de l’autre côté du rail, c’était la brousse. A l’Ecole Professionnelle, il y avait le Père Blondé, le Père Girard, et le Frère Canisius Zosso, imprimeur et mécanicien en tous genres. Jean Maurer et Martin Bato (menuisiers) ne sont arrivés à l’Ecole Professionnelle qu’en 1941.

Les deux Frères hollandais de la forge sont ceux qui, constatant la pénurie d’essence, ont fait les moteurs gazogènes en les équipant d’une fournaise à charbon de bois. Ils ont transformé ainsi une centaine de camions. On parcourait 10 km, puis il fallait s’arrêter pour recharger et activer le feu et ça marchait. Je suis allé ainsi plusieurs fois de Palimé à Atakpamé : 100 km pour lesquels il fallait la journée ! On s’arrêtait en s’égaillant, puis au moment voulu le chauffeur criait : « En route, bande de salauds ! » Tous rappliquaient et on repartait... Avant de monter à Atakpamé, il s’arrêtait pour ramasser l’argent du voyage. Il mettait les sous en poche et les billets sous sa chaussure pour les défroisser.

Première affectation

Le P. Keimer était seul à Palimé et Pâques approchait. Je reçus ma nomination comme vicaire coopérateur à Palimé, à titre essentiellement provisoire et révocable : j’y restai 8 ans et revins faire encore une année en 1949. Plus tard, j’appris que Mgr Cessou voulait me mettre à Tomegbé pour cacher cet Italien le plus loin possible et que le P. Szmania était destiné à Palimé.

Mais ce dernier n’arriva que deux mois plus tard et le Père Keimer dit à l’évêque : « J’ai maintenant un vicaire et je n’en veux pas d’autre ». Le Père Szmania, grand, plein de vie et de joie, monta à Atakpamé chez le Père Jacques Knaebel. Boleslas [5] ne pouvait avoir meilleur éducateur. Il s’intéressa d’abord à la ville, puis trouva plus de qualités aux villages de brousse. Il prenait le train de Glei et de là allait à Bassé. C’est lui qui a fondé la chrétienté chez ces Sé, originaires de l’embouchure de la Volta. Ils fuyaient les chasseurs d’esclaves ashantis et sont allés vers l’est ; mais ils rencontrèrent d’autres chasseurs d’esclaves à Abomey, tels que Glele et Béhanzin. Ils s’établirent entre les deux. Il y a ainsi plusieurs Sé au Togo sud : Sé Godzè, Sé Dzogbedji, Sé Ana, un quartier d’Adangbe, Bassé... La plupart ne parlent plus que l’éwé mais ils ont gardé leurs coutumes et, ayant émigré, vu du pays, se sont ouverts au christianisme. Szmania prenait aussi le train pour Akaba vers le nord et partait 15 jours dans l’Akébou.

Le pasteur Delors, de la Mission Evangélique de Paris, faisait la tournée de l’Akébou lui aussi avec une petite chorale et chantait des cantiques et buvait de l’eau. Szmania le suivait avec une caisse de gin ; le soir, il buvait le papranku (vin du palmier raphia à 2° ou 3° et très diurétique) avec les cultivateurs venus des champs. Chacun apportait sa calebasse et disait un proverbe pour boire. Le Père Szmania voulait s’établir à Vhé Nkunya où il avait fait les fondations en dur de la chapelle, mais Tomegbé l’attirait où se trouvait le Père Cottez. Il y tuait le cochon et faisait des saucisses que les fourmis magnans adoraient... Cottez aimait bien Boleslas, mais ce dernier allait de temps en temps au Ghana où il trouvait l’armée polonaise unie aux Anglais et, un jour, il quitta le Togo et se fit aumônier militaire à Luzaka, en Zambie.

A la fin de la guerre les évêques de Pologne ne lui permirent pas plus à lui qu’à nos autres confrères de repartir. Le catéchisme sous le régime communiste ne se faisait plus qu’à l’église et les évêques voulaient le plus possible de prêtres catéchistes. Quelques uns réussirent à passer en transitant par Rome, ainsi Walkowiak et Kapuscik pour le Togo, Swierkowski, Romaniak et le Frère Zielinski pour la Côte d’Ivoire.

Je dus me présenter à la police de Lomé, le commissaire était français quoique s’appelant Reinhart. Je pris le train pour Palimé, il montait deux fois par semaine : le mardi matin, départ 6 h arrivée à Palimé vers midi ; il descendait le mercredi. Le samedi il faisait l’aller et retour. Il y avait, à la saison, des trains de cacao et de café et le train de marché, le vendredi, pour Agou.

Avec un billet de troisième j’avais droit à la 1ère classe où il y avait une glacière qui pouvait contenir de la glace quand le gouverneur voyageait ; on pouvait aussi se l’apporter mais à quoi bon. Les palmiers des terres rouges défilent : Sanguera, Noépé, Assahoun... Puis 40 km de terre noire et maigre, puis on voit le pic d’Agou et c’est la grande forêt avec en sous-bois cacaoyers et caféiers.

Je m’étais trop penché pour voir et, la locomotive chauffant au bois, j’avais une escarbille dans l’œil en arrivant à Palimé. Le P. Keimer était là avec ses boys, il en avait toujours une trentaine, les internes. Nous montâmes à la Mission en traversant le marché qui se tient le mardi et le samedi. Nyamessi Cléophas de Kuma Baia, était le plus déluré ; sur un signe du P. Keimer, il me souffla dans l’oeil et je fus soulagé .

Les parents de Cléophas ne payaient pas sa pension, il était renvoyé, mais il était toujours là. Le dimanche après la messe, le Père Keimer divisait la quête en 30 petits tas et chacun se servait sauf Cléophas et... moi. Il est devenu directeur d’une école officielle.

Je fus présenté à M. Francis Séku, maître d’école du temps des Allemands et maintenant catéchiste principal. Le Père Witte en partant en 1917 lui avait dit : « Francis, si tous s’en vont, toi tu dois rester. » Il enseignait l’éwé aux Pères allemands. Lui-même était anglon de Dénu, il a donc enseigné l’éwé classique à tous les vicaires du Père Keimer, j’étais le 16ème. Ce fut une chance pour moi de trouver un maître compétent et expérimenté. J’assistais à son catéchisme et je m’asseyais entre Godefroy et Charles Baka qui criaient leur leçon. Gentils, ces Baka, anglons eux aussi, plus tard je les rencontrerai à Lomé et ils me demanderont de les aider à envoyer leurs enfants à l’Université du Bénin... Hélas, je n’avais de relations qu’en brousse.

Palimé était la petite ville coloniale riche, sise au pied des Monts Fétiches qui vont jusqu’à l’Atakora, au nord du Dahomey. Terminus du chemin de fer de 114 km, elle était le centre d’achat du cacao jusque vers 1930 quand ce centre se déplaça à Hohoé au Ghana. Puis ce fut Kedjebi, puis Papase, mais les camions livraient toujours en gare de Palimé. Ils arrivaient à midi et devaient repartir à 14 h, la route étant à sens unique. J’ai souvent mis ma bicyclette dans ces camions qui retournaient à vide. Arrivé au sommet des monts à Klouto, j’allais au nord dans les Kuma, au sud à Hanygba Todji. La descente était un plaisir sur 10 km, sauf quand j’avais un abcès amibien au foie. C’était la meilleure façon de le détecter : les trous ne manquaient pas sur la piste.

Tournée des popotes

La politesse coloniale prescrivait au nouvel arrivant de faire le tour des popotes. Le Père Keimer me présenta d’abord à M. Meneau, le commandant. Il y avait les vrais administrateurs sortis de l’école des colonies et les agents des services civils qui intervenaient pour boucher les trous ou faire adjoints du commandant de cercle. Le vrai commandant était à Atakpamé. M. Meneau était Catalan et madame Mexicaine. Elle disait : « J’ai quatre garçonnes et pas oun fille. » L’aîné viendra chez moi pour des leçons de français et il sera un moment banquier au Crédit Lyonnais au Dahomey. Le second conduisait la camionnette du cercle quand les Blancs de Palimé, une dizaine, étaient invités à Missa-Hôhe, la résidence du commandant de cercle à mi-côte dans la montagne. Les derniers, des jumeaux, étaient encore au biberon.

Puis nous allâmes chez le Docteur Deyt qui tenait l’hôpital de Palimé et visitait les dispensaires. Il y avait encore le pian, la maladie du sommeil ; le lépreux sentait encore l’odeur caractéristique de la lèpre. Deyt était le dévouement même, sa jeune femme était comme lui de Tolosé, et ça chantait le français. Ils nous invitaient souvent et le Père Keimer apportait ses choux et ses salades. Plus tard viendra Suhubiette, le douanier, avec sa femme et sa fille. Ils étaient basques et venaient à la mission faire réparer leurs lampes à gaz de pétrole, des Coleman, des Pétromax.

Je rencontrais M. Suhubiette en inspection sur les chemins de la montagne :
- « Que faites-vous là poussant votre bicyclette et tout en nage ? »
- « Je vais voir une malade. »
- « Ça alors ! »
Il y avait Hadjopoulos, le Grec, acheteur de produits. Le Père Rimli, venant d’Agou, lui récitait l’Illiade, mais Hadjopoulos ne pouvait que répondre : « Ça, c’est du grec pour moi ! » Il était marié à une métisse libanaise et avait une grande fille que le Père Keimer admit à la première communion. Ce fut une grande fête. M. Hadjopoulos partit au Cameroun ; vingt ans plus tard, on se retrouvait dans les banques à Lomé :
- « Que fiait l’homme de Dieu dans le temple de Mamon ? »
- « Quand irez-vous revoir la Grèce ? »
- « Cela pourrait arriver, mais il faudrait que je fasse fortune ou que je sois complètement ruiné ! »

Temps de guerre au Togo

Les vicaires du Père Keimer, Furst Joseph de Weitbruch et Stihle Antoine de Wir-au-Val, étaient mobilisés au Dahomey et parfois ils venaient en permission. Le Père Furst, sergent, mettait les élèves en ordre parfait ; ils partaient au pas cadencé niveler le stade près de la rivière Hâhé. Maître maçon, il avait construit l’église de Nyive et son clocher. Il partit dans la division Leclerc et, durant l’hiver 1944-45, campa au sud de la Doller d’où il aida à bombarder Pfastatt encore occupé par les Allemands. Quand il put passer, il alla voir mes parents. C’est par lui que j’ai pu leur écrire plus longuement car la Croix Rouge et le Vatican ne passaient que les cartes postales.

Le Père Stihlé fut retenu au Togo comme chef des « partisans ». Il était chargé de défendre la frontière pour Pétain, contre de Gaulle et les Anglais. Il dépendait du lieutenant Eymériat qui a dressé la carte de la région. Il me l’a laissée à son départ et je l’ai encore. Il y avait aussi un aspirant qui venait souvent à la mission ; je le vois, mais ne sais plus son nom. Le Père Stihlé prenait son travail au sérieux. Il avait une bicyclette de course et allait le matin à Kpele Adeta, à 30 km au nord, et le soir allait à Klo Mayomli, sur la frontière du Togo britannique, 20 km au sud. Quand vint de Gaulle, il fut démobilisé et vicaire à Palimé. Nous nous partageâmes le travail : il faisait la route d’Accra au sud, Kpadapé - Woame – Yéwiéfé ; je faisais la route d’Atakpamé et la montagne des Kuma. Les autorités diocésaines, dont le devoir est de prévoir, lui demandèrent d’avancer son congé pour qu’à la fin de la guerre, quand nous voudrions tous aller en congé, il soit de retour pour assurer la relève. Il est parti, mais n’est plus revenu.

[1] Le Père Bosetti avait la nationalité italienne. Ndr.

[2] Atigali est une entité du panthéon animiste. Ndr.

[3] A l’époque, le port de Lomé n’était pas aménagé comme il l’est aujourd’hui. Le relief sous-marin remonte brusquement et la mer forme une barre très dangereuse tout le long de la côte du golfe. Les bateaux à fort tirant ne pouvant approcher de la terre, ils restaient au large et déchargeaient passagers et marchandises au moyen d’un panier qu’une grue déposait sur une embarcation à fond plat. C’est dans cette barcasse qu’on franchissait la barre et qu’on gagnait le wharf métallique qu’on avait construit perpendiculairement à la côte. Ndr.

[4] Le kekevi est une sorte de pousse-pousse.

[5] Boleslas était le prénom du Père Szmania. Ndr.

Publié le 3 février 2012 par Ugo Bosetti