Ugo Bosetti : évangile de la joie et de l’humour

Le Père Ugo Bosetti a mis par écrit ses souvenirs. Il les a confiés au Père Rémond qui les a soigneusement dactylographiés : 112 pages intitulées « L’histoire d’une vie » ! Voici le chapitre deux de ces souvenirs de mission [1].

Affecté à Palimé, Ugo poursuit sa tournée des popotes
Je rencontrais M. Suhubiette, le douanier, en inspection sur les chemins de la montagne.
- Que faites-vous là, poussant votre bicyclette, et tout en nage ?
- Je vais voir une malade.
- Ça alors !

Il y avait Hadjopoulos, le Grec, acheteur de produits. Le Père Rimli, venant d’Agou, lui récitait l’Illiade, mais Hadjopoulos ne pouvait que répondre :
- Ça, c’est du grec pour moi !
Il était marié à une métisse libanaise et avait une grande fille que le Père Keimer admit à la première communion. Ce fut une grande fête. M. Hadjopoulos partit au Caméroun. Vingt ans plus tard, on se retrouvait dans les banques à Lomé.
- Que fait l’homme de Dieu dans le temple de Mamon ?
- Quand irez-vous revoir la Grèce ?
- Cela pourrait arriver, mais il faudrait que je fasse fortune ou que je sois complètement ruiné !

Temps de guerre au Togo
Les vicaires du Père Keimer, Furst Joseph de Weitbruch, Sthlé Antoine de Wir-au-Val, étaient mobilisés au Dahomey et venaient parfois en permission. Le Père Furst, sergent, mettait les élèves en ordre parfait ; ils partaient au pas cadencé niveler le stade près de la rivière Hahé. Maître maçon, il avait construit l’église de Nyive et son clocher. Il partit dans la division Leclerc et, durant l’hiver 1944-45, campa au sud de la Doller, d’où il aida à bombarder Pfastatt encore occupé par les Allemands [2]. Quand il put passer, il alla voir mes parents. C’est par lui que j’ai pu leur écrire plus longuement car la Croix-Rouge et le Vatican ne passaient que les cartes postales.

Le Père Stihlé fut retenu au Togo comme chef des « partisans ». Il était chargé de défendre la frontière pour Pétain, contre De Gaulle et les Anglais. Il dépendait du lieutenant Eymériat, qui a dressé la carte de la région. Il me l’a laissée à son départ et je l’ai encore. Il y avait aussi un « aspi » qui venait souvent à la mission, je le vois mais je ne sais plus son nom.
Le Père Stihlé prenait son travail au sérieux, il avait une bicyclette de course et allait le matin à Kpele Adeta, à 30km au nord, et le soir allait à Klo Mayomli, sur la frontière du Togo britannique, à 20km au sud. Quand vint De Gaulle, il fut démobilisé et vicaire à Palimé. Nous nous partageâmes le travail : il faisait la route d’Accra au sud – Kpadapé-Woame-Yéwiéfé ; je faisais la route d’Atakpamé et la montagne des Kuma. Les autorités diocésaines - dont le devoir est de prévoir… - lui demandèrent d’avancer son congé pour qu’à la fin de la guerre, quand nous voudrions tous aller en congé, il soit de retour pour assurer la relève. Il est parti mais il n’est plus revenu.

Revenons en 1940
J’avais mis ma bicyclette dans un camion pour monter à Kouma Tokplî faire un enterrement. C’était le père de Fidèle Nuadji, qui sera prêtre et qui, en ce temps, pouvait avoir 6 ans. Quand je rentrai, le soir, le Père Keimer me dit que l’Italie avait déclaré la guerre à la France. Normalement, on devait m’emprisonner [3]. Mgr Cessou intervint pour me maintenir à Palimé et l’on me demanda de signer de signer un document où j’acceptais de ne pas troubler l’ordre public, ce que je fis volontiers. J’avais un autre idéal que les frontières terrestres que les hommes se donnent bêtement.

Mais quand j’eus terminé mon cours d’éwé et que j’eus passé mon examen devant les Pères Anaté, Rimli et Keimer, je commençai à prêcher en éwé. Le Père Keimmer (Suisse) me fit remarquer que c’était imprudent : étant le seul Blanc à prêcher en éwé, les Français ne manqueraient pas de dire que c’était par inimitié envers la France. J’adoptai donc la méthode paresseuse de l’interprète, sauf dans les villages de brousse où le catéchiste ne comprenait que l’allemand. Je lui disais en allemand : « Dites ceci aux frères et sœurs ici présents… »

Vint le 18 mai, la proclamation de De Gaulle à Londres, l’armistice, la fin de la IIIe République, et l’Etat français avec Pétain. Les Français de Palimé étaient effondrés, le magnifique Docteur Deyt et sa dame faisaient pitié à voir. Ils n’avaient guère d’autre religion que la France, ils n’avaient plus de raison de vivre mais les appels des malades les ont rappelés à la vie.
Nous nous habituâmes aux restrictions. Le Père Keimer avait prévu six tines de kérosène (120 litres). L’église était éclairée alors que le commandant de cercle se contentait de son « ganamito », une boîte de sardines vide avec une mèche trempant dans l’huile de palme. Il y avait des bons d’achat pour les tissus rationnés, j’avais droit à un pneu de bicyclette par an. Mgr Cessou se faisait du souci pour les hosties, soupçonnant les commerçants de mélanger de la fécule de manioc à la farine de blé. Nous n’avons jamais manqué de vin, qui venait du Maroc, ni de vin d’Alsace, qui nous arrivait d’Afrique du Sud.
Les paysans togolais furent rançonnés pour l’effort de guerre. Ils devaient fournir du karitré et de l’huile de palme. Ceux qui n’en avaient pas allaient l’acheter en Gold-Coast pour le livrer au commandant de cercle. Et quand De Gaulle succéda à Pétain, le même effort continua dans les mêmes proportions.

Dès 1940, il y avait la France libre à Lomé. Les Curtat de la SGDG en faisaient partie. Ils venaient à Palimé et demandaient au Père Keimer :
- Etes-vous pour la France libre ?
- Je ne serais pas Suisse si je n’étais pas pour la liberté.
Vichy nous envoya toute une littérature et des portraits du Maréchal pour chaque classe, les enfants apprirent à défiler en chantant Maréchal nous voilà… Cela sonnait aussi faux que la dictée Nos ancêtres les Gaulois mais c’était ronflant. Mgr Cessou enseignait cantiques et chansons, il en a même fait une pour l’unité togolaise :
Enfants du Togo, d’Lomé, d’Anécho,
D’Palimé, Sokodé et de Mango, et vous de Kéta,
De Péki, de Bia, de Kpandu et de Ho, de Kratsi et de Yendi,
Chantons tous, mes chers amis, le Togo réuni.
Fi des barrières, le Togo des Togolais,
Togo non morcelé. Entier.

Monseigneur enseignait un nouveau cantique à Lomé, puis il entreprenait sa tournée de confirmations, et il était tout heureux de constater que son cantique l’avait précédé à Tomegbé, dans le Litimé. A Palimé, le Père Keimer avait une schola cantorum dirigée par Nicolas Agbetiafa. Le Père Fréring Aloyse, qui avait été vicaire à Palimé, lui avait appris à jouer sur un de ces petits harmoniums japonais que la FAO vendait. Le sommier et les anches étaient bons, mais les soufflets étaient en toile cirée et ne duraient qu’un temps. Les Japonais n’avaient pas encore compris que c’est la qualité qui paye. Quand le Père Rimlé voulait secouer ses paroissiens, il leur disait : « Vous n’êtes que des mauvais chrétiens, made in Japan ! » J’ai pu récupérer plusieurs de ces harmoniums en mettant des soufflets en cuir de chèvre filali rouge. Ce que voyant, le commandant de cercle, M. Meneau, se fit tailler des culottes en cuir. Il voulait lancer la mode pour parer au manque de tissus, mais on ne fit que se moquer de lui : « Nous n’allons pas nous habiller comme nos ancêtres des cavernes. Que va-t-il imaginer ? »

A mon arrivée à Palimé, M. Agbetiafa était malade et le Père Keimer me demanda d’exercer la schola pour la grand messe de la Pentecôte, qui la fête patronale à Palimé. C’était un plaisir de faire répéter ces enfants, ils prononçaient bien le latin et avaient de belles voix. Mais Agbetiafa, le jour de la Pentecôte arrivé, était guéri et le Père Keimer me demanda de chanter la grand messe. J’ai compris alors que ce n’était pas mon rôle d’être maître de chant. Il y avait d’ailleurs quatre chorales à Palimé, et autant d’organistes. Bien plus tard, l’un des choristes, devenu directeur d’école et père d’un prêtre, me dit que l’Eglise avait perdu un trésor en abandonnant le plain-chant. Plain-chant chanté par la schola cantorum du Père Keimer, c’est certain !

Maladie et obsèques du Père Keimer
Parmi les stations secondaires, le Père Keimer s’était réservé Hanygba Todzi, perché au sommet de la montagne et pays de cocagne. La plus petite banane y pèse une livre, les montagnards sont courageux et la chrétienté était bien plus fervente qu’à Hanygba Dugan, dans la plaine. C’est après sa dernière visite à Hanygba Todzi, en juillet 1942, que le Père Keimer tomba malade. Il passait ses nuits sur la véranda, dans sa chaise longue. Le Docteur Duthil venait le voir. La fièvre s’installa, le Père eut des hémorragies intestinales (il avait eu la typhoïde en Egypte). Le Docteur Duthil le fit évacuer sur Lomé ; une draisine vint le prendre. Une semaine après, nous avons appris sa mort, le 11/8/42. Je fis creuser sa tombe au cimetière à l’endroit qu’il m’avait indiqué, près du Père Van Leuven Jacques, décédé à Palimé en 1934. Mais Mgr Cessou téléphona de Porto Novo où, il était en réunion avec les évêques de l’AOF, de l’enterrer à côté de l’église, là où il cultivait ses fleurs. Le cercueil arriva par le train du mardi et l’enterrement fut un triomphe. A toutes les gares il y avait des délégations de chrétiens qui chantaient des cantiques. Le Père Riebstein, qui présidait aux funérailles voulut que ce soit moi, son 16ème et dernier vicaire, qui bénisse la tombe. Le Père Keimer, après avoir enseigné 15 ans au Collège de Tantah, en Egypte, est venu au Togo en 1926. Il a tenu deux ans le cours supérieur à Lomé, puis il est monté à Palimé, où il a été curé, et souvent pro-vicaire remplaçant Mgr Cessou, jusqu’en 1942, sans jamais prendre de congés.

En ce temps-là, je ne savais pas évaluer les assistants ; en tout cas, il y avait foule, les anciens élèves, les sportifs, le personnel des Missions protestantes d’Agou et Palimé… Le Pasteur Mallet fit un discours comparant le Père à un grand arbre. Il y avait une vingtaine de Pères qui, le lendemain, reprendraient le train du retour sur Lomé, et je réussis à trouver un lit à chacun. Il y eut la rue Hermann Keimer.

Le Père Victor Werlé monta de Noépé pour la succession et, pendant 18 mois, lui et moi avons dit les messes demandées tous les jours pour le Père Keimer. Avant les matchs, les sportifs venaient prier sur sa tombe. De son vivant, il avait été le délégué aux sports, c’est lui qui organisait les compétitions pour la région. A 60 ans, il s’était mis à étudier les règles du foot, du basket et du tennis.

La vie continue
J’eus à m’occuper des écoles. Palimé était école régionale et recevait les élèves d’Assahoun, d’Agou et d’Adéta. Le cours moyen était à Palimé, c’est là qu’on drainait l’intelligence car, en ce temps-là, ion pensait « élites » comme à l’enseignement officiel pour former les cadres. Et nous avons réussi le ministre Paulin, ministre sous Sylvanus Olympio [4]. Nous avons réussi le Docteur Vovor, agrégé de la Sorbonne, ainsi que le Docteur Dakey, de Danyi. L’école des Petits Clercs du Père Keimer a réussi Mgr Atakpah, évêque d’Atakpamé… Personne ne pouvait succéder à un pédagogue né comme le Père Keimer. Il disait : « Das ist mein métier. » Mgr vint inventorier sa bibliothèque, il avait tous les Pères de l’Eglise.
Mgr emporta la plupart des livres pour le séminaire de Ouidah, c’est ce qu’il y avait de mieux à faire. Il me restait la bibliothèque des Pères SVD et j’eus de la lecture pour 7 ans. Les Pères qui nous ont succédé ont fait mettre ces livres dans des caisses au rez-de-chaussée, pour faciliter leur travail aux termites… J’ai pu dire au Père De Soos (OSB) d’aller voir ce qui restait pour l’emmener à la bibliothèque du couvent de Dzogbégan. Il y avait surtout le coutumier des Pères SVD et du Père Ollier, les cartes Sprigade de 1907 (16m2) dressées par les administrateurs allemands pour tout le Togo, avec tous les kopés (hameaux ou fermes) et tous les ruisseaux. Ils allaient à cheval et voyaient bien mieux que ceux qui leur ont succédé et qui étaient assis au volant de leur voiture. Dans les années 1960, j’ai demandé à revoir ces documents. Personne ne savait que cela avait existé. J’ai soupçonné le Père Paul Muller, qui a fait l’Histoire de l’Eglise au Togo, en 1956, j’ai pu le rencontrer mais ce n’est pas lui l’auteur de ce larcin. Il y avait les plans de la ferme de Kpadafé de 1905 qui avait compté un kilomètre carré de kolatiers réservés pour la mission. En ce temps-là, les richesses de l’Afrique étaient le sel, l’or, le caoutchouc et les noix de kola. Tout cela a disparu, bonne leçon pour ceux qui rêvent toujours d’établir le règne de Dieu sur des biens matériels. Quaerite primum Regnum Dei…

Le Père Werlé resta jusqu’en 1946. Il fut opéré une nuit par le Docteur Ajavon pour un ulcère à l’estomac, rentra en France, revint quelque temps puis alla s’établir dans le Doubs, où il trouva les actuels Bourguignons de la Province de l’Est. En 1946, mes compagnons de cours, qui eux avaient fait la guerre en Russie et ailleurs, vinrent au Togo. Les Pères Louis Noël, Paul Fréring, Joseph Dastillung, vinrent à Palimé, et aussi le Père Aloyse Blanck, qui resta jusqu’au jour où je le conduisis avec son boy Christophe Nyangaya à Agadji pour prendre la station du Père Bedel. C’était en 1947. Le Père Blanck est resté 10 ans à Agadji. Il a réanimé la paroisse, assurant l’essentiel du ministère. Quand il était en chaire, l’Esprit Saint parlait, disaient ses paroissiens, et on l’entendait à un kilomètre à la ronde. Il ne savait pas monter à bicyclette et le directeur d’école Paul Seshie, qui était grand et fort, le liait sur son porte-bagage et le pédalait dans toutes les stations le long de la route de Patakoutou à Adiva. Quant aux stations de la montagne, il y allait à pied deux fois par an, et c’étaient des tournées de deux à trois semaines. Le Père Jacques Knaebel, qui avait fait toute la guerre tout seul à Atakpamé, se sentit soulagé et se mit à ouvrir Kpategan et d’autres stations qui étaient sur la liste d’attente.

[1] La première partie de ces souvenirs à paru dans notre numéro 6 de 2001.

[2] La famille du Père Bosetti était établie à Pfastatt. NDR

[3] Le P. Bosetti était de nationalité italienne. NDR

[4] Le Père Gbikpi, avec sa chorale, réussit à l’emmener au Dahomey pour l’enterrement de Sylvanus Olympio à Agoué.

Publié le 25 juin 2012 par Ugo Bosetti