Un coup de rasoir ?

Si je n’écris plus, certains vont croire que je suis mort. Et si j’écris ce que je pense, certains vont se poser une question analogue, à savoir si ma matière grise, avant de définitivement disparaître, n’est pas en train de se décomposer... Enfin, à vous de juger… Si je vous rase, si ce que vous allez lire vous déplaît, n’accusez pas vos yeux mais les miens, de ne plus très bien voir la réalité telle qu’elle est.

L’autre jour, le premier dimanche de Carême, j’ai admiré la brièveté de l’évangile selon saint Marc et pensé à la réunion que nous avions eue le 11 février dernier au Zinswald. Le repas et le dessert étaient parfaits. Et même s’ils ne l’avaient pas été, j’aurais quand même été fort heureux parce que la réunion m’avait permis de revoir des confrères un peu perdus de vue. Dommage seulement que certains n’aient pas pu venir... Quant au reste, la « Révision des Constitutions et Lois de la Société de 2003 », là aussi, dommage... qu’on n’ait pas trouvé mieux à faire.

En fait, il en allait, ce jour-là, comme presque en toutes les actuelles réunions : du papier, du papier et encore toujours plus de papier. Ce qu’a d’ailleurs fort bien souligné un confrère, qui croyait qu’on parlait encore le latin ! Je ne me souviens plus exactement de sa citation mais cela revenait grosso modo à dire : « Pluritas numquam est ponenda sine neccesitate », c’est-à-dire la pluralité ne doit pas être postulée sans nécessité. Une maxime ou principe connu sous le nom de « rasoir d’Ockham [1] ».

Si on multiplie de plus en plus les papiers comme on le fait aujourd’hui, c’est que des deux côtés - et de celui qui écrit et de celui auquel il est demandé de lire - on n’a rien compris, de sorte qu’on croit qu’il est absolument nécessaire d’expliquer et de préciser. J’en suis peut-être, en partie, la cause, puisque, je dois l’avouer, personnellement je n’ai pas bien compris le sens de ces grandes manœuvres. Pourquoi fallait-il cette « Révision » de nos textes ?

Si saint Jean n’a pas parlé des tentations de Jésus au désert, c’est qu’il devait être évident pour lui et ses lecteurs que, durant toute sa vie, le Christ a été tenté ou que le diable lui a, sans cesse, mis des bâtons dans les roues. Était-il nécessaire d’énumérer les tentations, d’aller jusqu’à préciser le contenu de chacune d’entre elles, d’ajouter et d’ajouter encore et toujours ? - Est-ce qu’il s’adressait, ou sont-ce nos Constitutions qui s’adressent à des gens totalement ignorants ?

Pour prendre juste un ou deux petits exemples : qu’est-ce qu’ajoute (à 27, 1 et 2) l’affirmation (27, 3) qui dit qu’« en outre, la liturgie des Heures est récitée intégralement chaque jour par (tous ?) les membres ordonnés » ? Pourquoi a-t-on cru nécessaire de devoir ajouter cette précision ?
Ou encore : fallait-il reparler de « retraite annuelle » en 62, 4, alors qu’il en était déjà question en 62, 2 ?
Quant à « l’accompagnateur spirituel » dont parle le même texte 62, 4, pourquoi ne pas parler de « tuteur » ? C’est fort à la mode aujourd’hui dans certaines paroisses. Autant ajouter à 63, 4 que les membres âgés des communautés doivent se munir d’une canne pour ne pas tomber ! D’ailleurs, à quel âge est-on un « membre âgé » ? Tant qu’à vouloir tout dire, il aurait aussi fallu le préciser !

On me dira, peut-être, qu’il ne faut préciser ce qui est évident que pour les gens qui n’y voient pas l’évidence... Ou qu’une évidence ne devient évidente qu’à force de répétitions. A-t-on parlé de la liturgie des heures pour apporter de l’eau aux moulins de certains prêtres qui rêvent, aujourd’hui, que leurs fidèles viennent tous les jours à l’église pour y réciter le saint office ? Le Christ serait-il venu sur terre pour transformer le monde en un vaste monastère ? Ou pour que tous marchent avec une canne ?

Je ne dis pas qu’il ne faut pas prier ou ne rien ajouter à un texte. Il peut exister des nécessités. L’intéressant serait précisément d’en connaître les raisons. Je me demande juste si on n’est pas en train d’ajouter une dizaine au chapelet, ou un chapelet entier au rosaire ? Si certains le croient absolument nécessaire, qu’ils le fassent. Mais, là aussi, je serais curieux de savoir pourquoi certains pensent ainsi, pourquoi ils le font ou veulent qu’on le fasse...

J’admire que certains confrères se soient coltiné ce travail de Révision, mais au lieu d’ajouter des textes, j’aurais franchement préféré qu’ils puissent « raser » ou en supprimer quelques-uns. Je pense, pour les excuser, qu’ils ont voulu faire mieux, construire la tour de Babel un peu plus haut ! Hier, volontairement ou par mégarde, on a supprimé ou oublié certains textes. Et aujourd’hui on trouve nécessaire de devoir en rajouter, mais était-ce si indispensable ? Et pourquoi ne pas continuer tant qu’on y est ! La tour de Babel doit-elle atteindre le ciel ? On devrait savoir ce qu’en pense Dieu !

Personnellement, je ne suis pas Dieu mais je pense qu’aujourd’hui, si pour approcher de la « vérité » on se voit obligé d’ajouter quelque chose à ce qu’on dit, il faut aussi avoir le courage de dire ou de révéler aux autres les raisons qui nous poussent à faire ce qu’on fait, quitte parfois à les faire douter et perdre une certaine fausse foi. Il ne faut pas seulement dire ce qu’on sait, mais aussi avoir le courage de dire qu’on ignore ou qu’on ne sait pas ! Aujourd’hui, le règne des « je-sais-tout » est terminé !
Évidemment qu’il faut du courage pour confesser son ignorance - ce que ne font généralement pas les curés quand ils prêchent... L’autre jour, au cours d’une prédication, j’ai entendu parler des souffrances du pauvre Job. Mais le véritable scandale n’était pas du tout là ! Qui n’a jamais souffert ? La véritable question, c’était de savoir pourquoi Dieu et le diable se sont-ils amusés à prendre Job pour un ballon, un punching-ball, avec lequel ils se sont mis à jouer ! L’idée venait du diable, mais pourquoi Dieu a-t-il cédé à cette tentation-là ? Etait-ce pour réussir à convertir le diable ? J’attends encore aujourd’hui la réponse !

Je ne vais pas insister plus longtemps et vous indisposer. Dans la pratique, ce que je dis ne changera quand même pas grand chose. Quant à moi, je suis et reste profondément persuadé que de devoir répéter une chose n’est jamais bon signe. Ni même de croire qu’il faut sans cesse répéter à une personne qu’on l’aime beaucoup ! Ce n’est pas bon non plus ! Donc, à moins de changer de sujet, je me vois logiquement obligé de devoir m’arrêter là...

Ciao !

[1] Guillaume d’Ockham était un moine franciscain qui a vécu vers 1285-1349.

Publié le 12 mai 2015 par Louis Kuntz