Un nouveau regard sur la détresse des malades mentaux

L’Association St-Camille

Grégoire Ahongbonon, catholique engagé, est le fondateur de l’Association Saint-Camille [1] pour le soin des malades mentaux. Né au Benin, il émigre en Côte d’Ivoire en 1971 pour faire fortune. Il commence par la réparation des pneus, puis réussit à monter une entreprise de transport. Mais il fait faillite et, accablé de dettes, il entre en dépression et contemple même le suicide.

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Grégoire Ahongbonon
Photo Association St-Camille

Dans cet état de misère et d’abandon social, il prend conscience de la condition déshumanisante des malades mentaux dans les rues de la ville de Bouaké. Accompagné par des missionnaires (il parle avec affection et gratitude des missionnaires SMA), il discerne comme un appel au service de ceux qu’il appelle « les plus oubliés de la société ». Avec le soutien indéfectible de sa femme Léontine, il parcourt les rues de Bouaké pour leur apporter de l’eau et les écouter.

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Photo Association St-Camille

Cette modeste activité grandit, des bénévoles s’y associent et, progressivement, l’association Saint-Camille voit le jour. En une trentaine d’année, plusieurs centres d’accueil et de soins sont créés en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Togo. Une caractéristique de l’approche de Grégoire, c’est la place qu’il réserve aux anciens malades : ils interviennent à tous les niveaux dans les centres et s’occupent de ceux qui arrivent. Son engagement lui a valu les prix Franco Basaglia et de l’OMS pour la lutte contre l’exclusion sociale. Nous lui laissons la parole dans ce témoignage adapté d’interviews à la radio.

Libérer les enchaînés

En 94, une dame est venue me demander de l’aide pour son frère qui était mentalement malade. J’arrive dans son village, mais le papa me refuse l’entrée en disant que son fils « est déjà pourri ». Et moi de répondre : « Un homme pourri ! Même s’il est pourri, je veux le voir ! » Après l’intervention du chef du village, on ouvre la porte. L’homme était bloqué au sol comme Jésus sur la croix. C’était la première fois que je voyais l’image d’un homme vraiment décomposé. Avant d’entreprendre cette aventure, je ne savais pas qu’on enchaînait les malades. Mais il faut le dire : les malades sont enchaînés !

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Un centre St-Camille
Photo Association St-Camille

On découvre alors dans les villages comment des malades étaient bloqués dans le bois. Parfois c’est les pieds, parfois les bras, parfois le cou. Dans nos pays d’Afrique, les malades mentaux sont les derniers des derniers. Pourtant, quand je vois un malade enchaîné, je dis toujours que ce n’est pas la faute des familles. Elles n’ont pas d’autre moyen et ne le font pas par plaisir. Je ne leur en veux pas. Mais ce qui fait mal, ce qui révolte, c’est que certains, dans les camps de prière, utilisent le nom de Jésus pour maltraiter leurs semblables. Le traitement consiste à faire souffrir le corps pour que le démon sorte : il faut enchaîner les malades sous les arbres, sous la pluie, sous le soleil, il faut les bastonner. C’est impensable ! Et cela, aux yeux de tout le monde !

Lorsque nous sommes arrivés au Bénin, on a créé le premier centre dans le sud, à côté de Porto-Novo. Des malades venaient de partout depuis le nord. Il fallait décentraliser. On a ouvert le deuxième centre à Bohicon, puis nous sommes allés à Djougou. Aujourd’hui, il y a trois grands centres dans le pays où le malade peut se faire soigner. Les gens qui souffrent de maladie mentale doivent prendre des médicaments, parfois à vie, sans interruption. On a remarqué que c’était difficile pour ceux qui rentrent en famille. Alors nous avons lancé ce que nous appelons des centres de relais. On a appelé toutes les communautés religieuses et toutes les religieuses qui ont des dispensaires. Avec l’aide d’un psychiatre d’Europe, on leur a donné une formation. Et aujourd’hui, nous avons 25 centres de relais au Bénin. D’où qu’ils soient, les malades peuvent avoir leur médicament et poursuivre leur traitement comme il faut. Les Sœurs font un travail formidable.

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Dans un centre St-Camille
Photo Association St-Camille

La St-Camille est appuyée par l’Église. L’archevêque de Cotonou nous a donné le terrain où nous sommes présentement, ainsi qu’un autre, plus loin, où on est en train de construire un nouveau centre. Il m’a dit : « Grégoire, je souhaite que les malades qui sont dans les rues soient tous récupérés ». Ceci pour vous montrer que les malades mentaux sont un grand souci de l’Église aujourd’hui. Ils sont abandonnés, oubliés de tous, malgré leur souffrance, malgré leurs cris. Si l’Église ne fait rien pour eux, ce ne sont pas nos autorités politiques qui le feront.

Redonner une place dans la société

Il est temps que les Églises d’Afrique se mobilisent pour voler au secours de ces laissés-pour-compte. Parce que Dieu nous le demande et parce que ce sont des hommes et des femmes qui ont aussi besoin de vivre. Les malades mentaux peuvent faire comme tout le monde, nous ne sommes pas différents d’eux. Ce dont ils sont parfois capables, moi-même je ne peux pas toujours le faire. Aujourd’hui, ces gens que l’on met à l’école deviennent des infirmiers, des responsables, des directeurs de centres...

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Art therapy dans un centre St-Camille
Photo Association St-Camille

Dans nos centres, les malades vivent en communauté. Tous participent, ils représentent la main d’œuvre des centres. Dans celui d’Avrankou, ils sont plus de 200 : depuis la directrice jusqu’au dernier, tous sont d’anciens malades, à part Sylvain et Cédric qui les encadrent [2]. Ailleurs, d’autres ont été à l’école et sont devenus infirmiers. Au début, c’est moi qui partais chercher les malades ; aujourd’hui, ce sont d’anciens malades qui vont prendre leurs camarades dans les rues et dans les villages pour les déchaîner et les traiter. Qui aurait pensé que tant de malades pouvaient vivre seuls dans un endroit isolé ?

On dit toujours qu’ils sont dangereux, mais s’ils l’étaient comment pourraient-ils vivre ensemble ? C’est ce mot qui fait la souffrance des malades. Quand le sida est apparu en Afrique, tout le monde avait peur des séropositifs ; la communauté internationale s’est mobilisée et les gouvernements ont suivi. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’affaire des médecins, mais celle de tous. Les malades mentaux, eux, sont toujours traités comme des personnes violentes, on cherche par tous les moyens à les mettre de côté. Même dans les organismes internationaux : dès que vous parlez de malades mentaux, on vous dit que vous faites vraiment de très belles choses, mais qu’on n’a pas de projet dans ce domaine. Comme si ces malades n’étaient pas des hommes eux aussi.

Aimer les malades

Je souhaite que la conscience des gens se réveille et que chacun se dise que personne n’est à l’abri de la maladie mentale. Tant qu’il reste un homme enchaîné, c’est l’humanité entière qui est enchaînée car c’est une honte pour nous tous de laisser des hommes ainsi aujourd’hui. Quand nous avons inauguré le centre de Bohicon, la ministre de la santé est venue et m’a demandé quel était mon secret. Je lui ai répondu : « le secret, c’est qu’il faut les aimer ». Les malades ont besoin d’être aimés, c’est le point capital de la maladie mentale. Si vous avez peur de quelqu’un, comment pourrez-vous le soigner ? C’est impossible. Ils ont besoin d’être considérés. Ce sont des hommes comme tout le monde.

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Les malades mentaux veulent faire savoir qu’ils sont comme tout un chacun.
Photo Association St-Camille

Un jour, à Calavi, j’ai reçu un appel urgent au sujet d’un malade qui causait des désordres près du stade. J’ai emmené avec moi un infirmier qui était venu se proposer pour travailler dans le centre. A notre arrivée, plusieurs personnes avaient attrapé le malade. J’ai dit qu’on le laisse, je l’ai pris, je l’ai embrassé. De retour au centre, j’ai demandé qu’on lui donne de l’eau pour qu’il se lave et des habits pour qu’il se change, et aussi à manger. L’infirmier, qui observait tout ça, me dit à la fin : « Je ne comprends pas. On ne nous a pas enseigné ça à l’école ! Pour moi, la première chose à faire était de lui faire des injections ». Mais je lui ai répondu : « Qu’est-ce qu’il a fait de dangereux ? Pourquoi le traiter de violent ? »

En Afrique comme en Europe, nous devons changer de regard envers les malades mentaux. Je sais que même dans les hôpitaux psychiatriques européens ils ne sont pas encore considérés comme ils devraient l’être. L’Europe a pourtant tous les moyens nécessaires. Ce qui pèche, c’est l’approche qu’on a de ces personnes.

L’OMS m’a envoyé à Sarajevo pour parler dans les hôpitaux psychiatriques. C’était juste après la guerre. Lors d’une conférence dans un hôpital, le professeur m’a dit : « Avec tous nos moyens techniques et financiers, avec tout le personnel dont nous disposons, nous n’arrivons pas à des résultats comme ceux que vous nous présentez. Comment vous nous expliquez ça ? »
Je lui dis : « Je n’étais qu’un réparateur de pneus. C’est en voulant chercher Jésus Christ dans les pauvres, dans les abandonnés, que je suis arrivé là. Mais je crois que vous, vous voyez d’abord la maladie, en oubliant que ce sont des hommes qui en en sont atteints. Je pense qu’il faut d’abord s’intéresser à la personne avant de savoir comment l’aider pour la sortir de sa maladie. »

[1] Pour aider l’action de l’association Saint-Camille, rendez-vous sur son site Internet : Association St-Camille

[2] Cédric et Sylvain sont des volontaires français qui ont été séduits par l’action de Grégoire et l’ont rejoint.

Publié le 18 octobre 2016 par Grégoire Ahongbonon