Un parcours d’aventure : le P. Félix Lutz

Père Félix qui êtes-vous ?
Le Père Félix lui-même a répondu à cette question au cours de l’interview qu’il avait donné à Nicolas Mengus pour
L’Ami Hebdo du 16 août 2009, à l’occasion de son 85e anniversaire.

Le Père Félix, comme on l’appelle couramment, est un ancien incorporé de force dans la Wehrmacht. Il est prêtre de la Société des Missions Africaines et, durant 17 ans, il a dirigé la revue Terre d’Afrique – Messager. Il a été enseignant et aumônier militaire, il revient pour nous sur l’ensemble de son parcours pour lequel il a été fait chevalier de l’Ordre National du Mérite et chevalier de la Légion d’Honneur en 2008.

Parlez-nous d’abord de votre enfance.
J’ai passé mon enfance dans la pauvreté, pour la bonne raison que mon père, un samedi après-midi, est allé avec ma mère dans la forêt pour y chercher du bois. Il est tombé d’un pin et a été grièvement blessé. Il n’y avait pas de couverture sociale à l’époque et il n’a pas pu travailler durant deux ans.

Comment vos parents ont-ils fait pour s’en sortir ?
Ma mère a alors travaillé chez de gros paysans. Elle était payée non en numéraire, mais en nature : pommes de terre, pain, lait, fromage blanc, fruits, légumes et autres. Quand j’ai mangé pour la première fois du pain beurré avec de la confiture, j’étais si fier que je suis allé dans la rue pour le montrer aux passants. J’étais le môme le plus heureux du monde. Je devais avoir 5 ou 6 ans.

D’autres souvenirs de votre enfance ?
Mon père, électricien de profession, avait fabriqué un poste de radio à galène. Ainsi ai-je entendu pour la première fois une émission radiophonique, la chorale de la cathédrale de Strasbourg sous la direction de Mgr Hoch, de chez moi, à Gries, à 25 km de la capitale alsacienne ! Quel chemin parcouru depuis : avec internet ou un portable satellitaire, je suis aujourd’hui instantanément en communication avec le monde entier !
Et à l’âge de 12 ans, en 1936, ce sont les premiers congés payés (deux semaines !) pour des millions de Français. Un camarade dit à mon père : « Qu’est-ce que nous allons faire de tout de ce temps libre ? » Ce même camarade qui, quelques jours plus tard, défilait avec d’autres camarades, tous communistes, devant notre maison, en tendant gentiment le poing levé et en chantant Die Internationale bekämpft das Menschenrecht.

Et des souvenirs de votre adolescence ?
C’était en 1938. Mes parents venaient d’acheter un poste de radio. J’écoutais en cachette une émission allemande dans laquelle Hitler disait : « L’Alsace-Lorraine n’existe plus pour nous... Tous les litiges territoriaux entre la France et l’Allemagne sont supprimés ». Mon père survint : « Ferme immédiatement ! Ce fou ne nous apportera que des malheurs ». Mon père, un simple ouvrier, avait des vues prophétiques.

En 1943, vous avez été incorporé de force dans la Wehrmacht . Pouvez-vous nous raconter les phases principales ?
Mon père m’avait dit : « Ne te laisse pas prendre par les Bolcheviks (il ne disait jamais les Soviétiques). Eux, c’est comme les nazis ». Envoyé comme la plupart des Alsaciens-Mosellans sur le front de l’Est, j’ai fait la retraite vers la Heimat à partir de Gomel-Bobruisk, à pied, souvent en courant (mon ami Antoine Kapfer, de Schweighouse-sur-Moder, en est encore témoin) jusqu’à la poche de Berlin, où j’ai été blessé.
Je fais maintenant un bref retour en arrière. Dans la nuit du 13 au 14 février 1945 a eu lieu le bombardement de Dresde, l’un des plus terrifiants de la Seconde Guerre Mondiale. Une quinzaine de jours plus tard, je fus affecté directement au front, à Guben, à environ 120 km à l’est de Berlin. Dans le camion qui nous conduisait vers les tranchées, j’étais assis à côté d’un fantassin bavarois à peu près du même âge que moi. Il tremblotait. Tout à coup, il me dit : « T’es Alsacien, toi, n’est-ce pas ?... J’en ai connu l’un ou l’autre en Russie... Eh bien, je voudrais te dire que durant une semaine j’étais dans un commando spécial à Dresde. Nous avons brûlé des centaines, peut-être des milliers de cadavres calcinés. Mais n’en parle pas autour de toi. J’ai dû m’engager sous peine d’être pendu à n’en rien révéler à personne. » Rotterdam, Conventry (en Angleterre), Dresde (entre 150.000 et 200.000 morts selon les estimations américaines), Hiroshima (110.000 victimes), Nagasaki... Non, plus jamais ça !

Revenons à la poche de Berlin. Quand avez-vous été blessé ?
C’était dans l’après-midi du 28 avril 1945. Une balle m’a fracturé la clavicule droite, m’a brisé une côte et déchiré la pointe du poumon droit. Couché dans une sapinière brandebourgeoise, je suis resté sur place près de 48 heures (mauvaise herbe ne périt pas !) et n’ai été ramené, inconscient, qu’à la veille du 1er mai. Deux Allemands, qui appartenaient sans doute à mon « groupe de combat », m’ont amené sur une immense prairie (Verwündetenverbandsplatz) où s’entassaient des centaines de blessés, des militaires et des civils, des femmes et des enfants...
Je me souviens parfaitement de ce jour-là, d’autant plus qu’une fillette était couchée à côté de moi, à ma droite. Des « Ivans » (surnom donnés par les Allemands aux Soviétiques) sont venus, ont tiré en l’air avec leur fusil et trois Mongols ont violé la fillette de 10 ans, l’un après l’autre. Cette scène m’a terriblement marqué. Durant 20 ans, chaque fois que j’étais éreinté, surmené, stressé, je me réveillais en sursaut en gesticulant, car à chaque fois j’avais cette scène devant moi : la petite Inge violée.
Comme les Russes avaient eux-mêmes des milliers de blessés dont ils devaient s’occuper, j’ai été transporté dans un ancien camp du Reichsarbeitsdienst. Mon premier camp de prisonniers, avant d’en connaître d’autres.

Vous souvenez-vous d’une anecdote de votre captivité ?
Au camp de prisonniers de Francfort-sur-l’Oder, je suis tombé gravement malade. Durant près de trois semaines, entre le 20 juillet et le 9 août, je ne pouvais presque plus rien boire, ni manger. On m’a livré à « l’infirmerie ». Premier « médicament », la balance. Je pesais entre 47 et 48 kilos. Ceux qui avaient 45 kilos et moins étaient aussitôt conduits dans une salle à côté où se voir mourir faisait partie du quotidien.
Je dois la vie à un médecin russe, une femme d’une quarantaine d’années. Elle m’a même établi une fiche de maladie que j’ai pu ramener chez moi. Je pense souvent à cette doctoresse et prie pour elle et son peuple, qui a beaucoup souffert sous les régimes nazi et stalinien. C’est en captivité que j’ai entendu pour la première fois parler du docteur Albert Schweitzer. Lors d’un entretien, c’est un aumônier militaire protestant du Palatinat qui m’a parlé du célèbre docteur qui était pour moi, à l’époque, un illustre inconnu. A mon retour de captivité, j’ai noué une relation épistolaire avec Albert Schweitzer.

L’avez-vous rencontré ?
A trois reprises, et chaque fois sur un bateau en rade de Lomé, la capitale du Togo. Il m’a toujours parlé en alsacien. S’il vivait en 2009, il apprécierait à 110% l’initiative de « L’Ami hebdo », A Friejohr fer unsri Sproch. Nous avons parlé de toutes choses, même de politique. Avant de se rendre à Oslo pour son prix Nobel de la paix, il m’a demandé :
- Aimes-tu ma musique ?
- Oui, docteur. Au Grand Séminaire, où j’ai fait mes études théologiques, j’ai tenu les orgues pendant quatre ans.
- Alors, viens avec moi.
J’emboîte le pas au « Grand docteur blanc » et nous pénétrons dans la salle des fêtes du bateau. Un piano à queue tout neuf s’y trouvait. Ses doigts glissèrent sur les touches noires et blanches. Il jouait une fugue de Jean-Sébastien Bach. Un moment de grâce pour moi. Albert Einstein tenait Schweitzer pour « le plus grand homme de notre triste monde ». Tous les deux, en tout cas, figurent parmi les plus grands du XXe siècle.

A partir de 1952, vous enseignez au Togo, où vous avez reçu Charles de Gaulle. Quels sont les principaux souvenirs qui vous restent de cette période ?
Des quantités de souvenirs ! Enseignant au lycée Saint-Joseph de Lomé, j’avais des élèves au top-niveau dans toutes les matières. Beaucoup ont obtenu un poste élevé dans l’administration ou le privé. L’un d’eux, Kofi Yamgnane, établi en France, est devenu secrétaire d’État sous Mitterrand. Il est venu me rendre visite en Alsace.
J’ai reçu le général de Gaulle, à l’époque écarté du pouvoir, pour le remercier de ce qu’il avait fait pour notre province en janvier/février 1945.

Vous avez également rencontré le colonel Rémy, un des grands noms de la Résistance française. Quelle impression vous a-t-il faite ?
Un homme d’une grande simplicité ! Au théâtre municipal de Haguenau, où il donnait une conférence, je lui fus présenté comme « Malgré-Nous ». D’abord fort étonné, il se ressaisit, me regarda droit dans les yeux, se mit au garde-à-vous et me salua militairement. Il me donna ensuite une accolade. J’étais ému. Cet honneur rejaillit sur l’ensemble des Malgré-Nous.

Que pensez-vous de l’installation de troupes allemandes sur le territoire français ?
Je n’en pense que du bien, même du très bien. En 1945 quand, libéré de captivité soviétique, j’ai traversé toute l’Allemagne et que j’ai vu toutes les grandes villes en ruines, anéanties, je n’aurais jamais imaginé que 64 ans plus tard les troupes allemandes viendraient chez nous en amis, en frères. Bravo ! Bravissimo !

Vous avez connu l’Afrique des années 1950. Y êtes-vous retourné par la suite ?
Oui, à deux reprises. Mais je suis en contact permanent avec des confrères qui y sont toujours actifs. L’un d’eux, en congé, m’a récemment rendu visite. Il m’a dit : « C’est la chinoisisation au Togo et dans d’autres pays africains. C’est une colonisation postcoloniale. »

Intervenez-vous encore dans les paroisses ?
Si l’on me le demande, en principe deux fois par mois. Mais je passerais mieux si je pouvais intervertir mon âge et placer le 5 devant le 8.

Et dites-vous la messe quotidienne ?
Vous faites bien de dire « quotidienne ». Car, à part de rares exceptions, je dis la sainte messe tous les jours. Tout seul, quelquefois deux à trois personnes y assistent. L’eucharistie est pour moi l’acte essentiel pour remercier Dieu et lui demander ses grâces.

Comment avez-vous perçu la récente polémique autour de la lutte contre le sida ?
Je n’oserais émettre une quelconque critique envers le Saint-Père. Il est dans sa 83e année et a des responsabilités immenses. Il marche sur une corde raide. A mon avis, c’est le dernier pape européen. Le prochain sera sud-américain ou un pape « Barack-Obama ».

Une dernière question : quels sont vos loisirs préférés ?
La lecture : des revues que m’envoie un ami, des biographies, le Nouveau Testament. Pianoter ou écouter de la musique. M’émerveiller devant une fleur ou le ciel étoilé, écouter le chant des oiseaux et le coucou (maintes fois en avril) et j’en passe...

Propos recueillis pour L’Ami Hebdo du 16 août 2009.

Publié le 17 mars 2014 par Raymond Mengus