Un portrait du Dr. Denis Mukwege, l’homme qui répare les femmes

Pionnier de la prise en charge et de la réparation des victimes de violences sexuelles, Denis Mukwege recevait il y a un peu moins d’une année, le 26 novembre 2014, le prix Sakharov au Parlement européen de Strasbourg. C’est un parcours hors du commun et une force de conviction personnelle inébranlable qui ont mené ce gynécologue et militant des droits de l’homme jusque-là… Retour sur un destin…

Denis Mukwege est né le 1er mars 1955 à Bukavu, une petite ville du Sud-Kivu dans l’ex-Congo belge. Il effectue ses études primaires et secondaires dans sa ville natale et y obtient un diplôme en biochimie en 1974. Après deux années passées à la faculté de polytechnique de Kinshasa, il trouve sa voie en s’inscrivant à la faculté de médecine du Burundi. Avec son diplôme de médecin, il commence à exercer à l’hôpital de Lemera en 1984, puis se lance dans une spécialisation en gynécologie à l’université d’Angers. Il y fonde, avec un de ses collègues français, l’association Esther Solidarité France-Kivu pour aider sa région d’origine. Malgré sa confortable situation, il choisit de retourner à l’hôpital de Lemera en 1989 et en devient le directeur.

La Première Guerre du Congo éclate en 1996. L’hôpital de Lemera est brutalement détruit, plusieurs malades et infirmiers sont assassinés. Le Dr Denis Mukwege en réchappe par miracle et se réfugie à Nairobi. Il décide cependant de retourner au Congo et fonde, avec l’aide d’un organisme caritatif suédois, l’hôpital de Panzi à Bukavu. Il découvre alors l’horreur d’une pathologie nouvelle qui va profondément marquer le restant de sa carrière : la destruction volontaire et planifiée des organes génitaux des femmes. Un phénomène qui prend de l’ampleur et s’aggrave lourdement puisque depuis 2013, au moins 35 petites filles ont eu besoin d’une « chirurgie lourde », a précisé Mukwege lors de sa visite au Parlement européen. Certaines de ces enfants, âgées de 6 mois à 11 ans, ont dû passer des mois à Panzi à cause de très graves traumatismes.

JPEG - 79.8 ko
A l’hôpital de Panzi (R. D. Congo).
Les survivantes de violences sexuelles prises en charge à l’hôpital se réjouissent pour le Prix Sakharov remis au Dr Mukwege. Photo panzihospital.org

Le Dr Mukwege s’est spécialisé dans la prise en charge générale des femmes victimes de violences sexuelles ; elle concerne les domaines tant physique, psychique, économique que juridique. En accompagnant, en soignant, en réparant et en militant, le Dr Mukwege fait connaître au monde entier la barbarie sexuelle dont les femmes sont victimes à l’Est du Congo où le viol collectif est encore et toujours utilisé comme arme de guerre.
Sur place, on spécule sur les explications à donner à ces drames. Sorcellerie et croyances ancestrales ? Actes de soldats démobilisés de l’armée congolaise ou de diverses milices qui n’ont jamais été soumis à un suivi psychologique ? La violence est souvent ancrée au fond d’eux : « Même s’ils reviennent à une vie civile et normale, ils sont dans l’incapacité de s’adapter totalement et commettent, de temps en temps, des actes barbares, des atrocités. Nous avons tous ignoré que ces gens étaient eux-mêmes détruits, que c’étaient des bourreaux-victimes », a pu expliquer le Dr. Mukwege devant le Parlement européen.

A l’heure actuelle, les responsables des viols n’ont pas été identifiés. Très peu d’agressions ont fait l’objet d’un examen spécifique. Des experts de l’organisation humanitaire Physicians for Human Rights (PHR) font valoir la nécessité d’ouvrir une enquête formelle sur ces viols et de les considérer comme les éléments d’un crime de masse. Karen Naimer, la directrice du programme de PHR contre les violences sexuelles en zones de conflit, a pu expliquer comment son organisation, la Monusco, la police de l’ONU, l’hôpital de Panzi et des représentants de la société civile locale avaient proposé leur assistance afin de retrouver les coupables. En vain…
Et le Dr Denis Mukwege dérange, on a cherché à le faire taire : en 2012, il est victime d’une agression, le gardien de sa maison est abattu à bout portant après l’avoir alerté d’un danger, sa voiture est incendiée et Mukwege est ligoté ; les gens du quartier se portent à son secours. Sain et sauf, il s’exilera quelques mois en Belgique puis finira par revenir au Congo. Ce gynécologue de 57 ans, qui, dans son hôpital de Panzi, a déjà accueilli et opéré, en l’espace de quinze ans, plus de 40 000 femmes violées et mutilées de sa région et qui, inlassablement, mais avec de plus en plus de tristesse, arpente le monde et s’empare de toutes les tribunes qui lui sont offertes pour dénoncer ce qu’il qualifie de crime contre l’humanité, a récemment vu les comptes de son hôpital saisis par les autorités congolaises…

JPEG - 112.9 ko
Remise du Prix Sakharov au Dr Mukwege à Strasbourg le 26 novembre 2014.
Photo wikimedia

Depuis 2008, le Dr Mukwege a reçu une série de prix et de distinctions : le prix des droits de l’homme des Nations Unies, la médaille de chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, le prix de la fondation Clinton et, très récemment, le Inamori Prize for Ethics 2014 (Japon-États-Unis) et le prix Primo Levi (Italie), pour ne citer que ceux-là. Son nom a été mentionné pour le prix Nobel de la paix 2013, qui a mis en avant son « anticonformisme porté par des valeurs de liberté, respect et audace ». Son combat continue.

Publié le 21 août 2015 par Valérie Bisson