Un vilain défaut ?

Contrairement à ce qu’on disait autrefois, la curiosité n’est pas un vilain défaut. Bien au contraire. Allez donc enseigner quelque chose à un élève qui n’est curieux de rien ! C’est vouloir remplir une bouteille fêlée ou bouchée.

JPEG - 29.5 ko
Portrait d’Ambroise Paré
Publié dans l’édition du XVIe s. de ses œuvres

L’homme est ainsi fait qu’il veut savoir et comprendre et que pour y parvenir il cherche un sens. Au besoin, il en projettera un sur l’objet qui excite sa curiosité. Ce sens serait faux que ce serait toujours moins grave que de n’en avoir point…
D’ailleurs, comment savoir si ce sens est bon ou pas ? Il faut pouvoir expérimenter et comparer pour cela ! Le progrès est à ce prix. Le savoir absolu, sans comparaison possible, mène droit à l’idéologie et aux plus parfaites crétineries !
Un magistral exemple nous est donné dans le petit livre d’Ambroise Paré, le Discours de la Momie et de la Licorne [1], publié en 1582 sur l’invitation de Christophe des Ursains, étonné d’avoir été guéri sans boire du jus de momie !

JPEG - 168.3 ko
Fabrication des préparations chez un apothicaire
Gravure du Livre de la distillation de H. Brunschwig, édité à Strasbourg en 1512

Que ne fait-on pas, en effet, pour guérir ou éviter de mourir ? De même pour échapper au sort, à un empoisonnement, ou simplement pour connaître l’avenir, réussir ce qu’on entreprend, même si c’est au détriment d’autrui… Hier, au temps d’Ambroise Paré, premier chirurgien des rois de l’époque [2], on pensait guérir des contusions et meurtrissures en buvant du jus de momie et on croyait que la corne de licorne agissait contre les venins et poisons… Et le célèbre chirurgien de répondre que boire de la chair de cadavre n’est qu’un attrape-nigaud, de même qu’utiliser de la poudre de licorne ou tremper un morceau de corne de ladite bête dans la coupe qu’un roi utilisera par peur de se faire empoisonner…

JPEG - 134.3 ko
La licorne, emblème de Saverne, orne une fontaine de la ville
Photo Marc Heilig

D’ailleurs, qui a jamais vu cet animal ? Il paraît, dit Ambroise Paré, qu’une « corne de licorne… est gardée par grande singularité dans le chœur du grand temple de Strasbourg, laquelle est de longueur de sept pieds et demi [3] »…
En fait, les médecins de l’époque n’étaient pas tous idiots. S’ils prescrivaient de la poudre de licorne, c’était simplement pour se mettre à l’abri de poursuites que pourrait engager la famille d’un défunt qui les accuserait de n’en avoir point prescrit.
A l’époque, la chasse aux mauvais médecins, décriés comme de la fausse monnaie, existait déjà. Réfuter une opinion reçue de longtemps, c’était ressembler au hibou auquel s’en prennent « tous les autres oiseaux, qui le viennent becqueter et courir sus à toute hâte [4] »...

Et puis, il ne faut pas se faire d’illusions, Ambroise Paré dit clairement que si les médecins, conscients de son inutilité, ordonnent néanmoins de la poudre de licorne, « c’est que le monde veut être trompé [5] »… Autrement dit, regardez-vous vous-mêmes !
La poudre de licorne n’est pas le seul remède inutile auquel tiennent les gens. Une autre grande piperie, c’est l’or potable, le port de pierres précieuses, et autres croyances. L’homme est ainsi fait qu’il a besoin de croire et de « réponses » qui le sécurisent…
Et qu’on ne vienne pas m’alléguer, dit Ambroise Paré, que des Papes, Empereurs, Rois et Potentats ont mis la corne de licorne en leurs trésors… La vérité dépend des choses et pas des opinions qu’on en a [6] …

JPEG - 111.9 ko
La licorne de Saverne
Photo Marc Heilig

Ambroise Paré ne savait pas le latin [7] - il écrivait en français - mais observait et savait juger, avec compétence, de la propriété des choses naturelles. Il était allergique aux « bailleurs de balivernes, affronteurs et larrons [8] »…
Ouvert sur l’avenir, il a écrit qu’il était personnellement très heureux d’apprendre de tout le monde, et de vieillir toujours en apprenant [9]… C’est assez exceptionnel et important pour que cela mérite, aujourd’hui encore, d’être dit et souligné…
Car aujourd’hui, notre actualité a encore ses jus de momie et ses poudres de licorne. La lutte contre les charlatans, contre le mensonge, contre l’imposture, cet incessant combat pour la vérité, n’a pas d’âge et n’est d’aucune époque [10].

Lisez le livre, il n’est ni gros (166 pages), ni cher (15€), et plein de gravures. De nos jours, alors que les utopies gagnent du terrain, il peut être sage de voir celles dans lesquelles sont tombés hier des gens qui se croyaient fort intelligents…
Vous direz qu’hier, c’était hier et qu’il ne faut pas confondre avec aujourd’hui. Que vous ne boirez jamais du jus de momie, ne vous protègerez jamais à l’aide de poudre de licorne… Reste qu’aujourd’hui, avec la publicité et le progrès de la bêtise, on ne sait jamais…

JPEG - 101.5 ko
La licorne de Saverne
Photo Marc Heilig

[1] Ambroise Paré, Discours de la Momie et de la Licorne, éditions Le Promeneur, octobre 2011.

[2] Ambroise Paré, né près de Laval vers 1509, mort à Paris en 1590, fut le chirurgien de Henri II, François II, Charles IX et Henri III. Il accompagna souvent les armées sur les champs de bataille, notamment en 1552, lorsque les soldats français furent assiégés à Metz par Charles-Quint. Ambroise Paré est célèbre pour avoir remplacé la cautérisation des membres par la ligature des artères lors des amputations. Ses œuvres connurent de nombreuses éditions dans toutes les langues européennes.

[3] Discours de la Momie et de la Licorne, p. 104.

[4] Ibid. p. 45.

[5] Ibid. p. 140.

[6] Ibid. p. 151.

[7] Ibid. p. 9.

[8] Ibid. p.145.

[9] Ibid. p. 162.

[10] Ibid. p. 27.

Publié le 5 septembre 2012 par Louis Kuntz