Une maman en or !

C’est à l’adolescence que j’ai commencé à m’interroger sur ma famille. Contrairement à celles de mes oncles et tantes, qui avaient plusieurs mamans et papas pour mes cousins et cousines, notre famille était petite : Papa, Maman et 8 enfants, dont 6 sont encore en vie. J’ai vite appris que mes parents, tout en étant convertis au catholicisme, papa de l’islam, maman de l’anglicanisme, avaient, plus de 60 ans auparavant, choisi le mariage « catholique » et y étaient demeurés fidèles. C’est dans cette foi que nous avons été élevés.

Bien que notre famille soit monogame, j’ai toutefois remarqué qu’avec mes cousins et cousines, issues de familles différemment composées que la nôtre, nous partagions les mêmes expériences dans nos relations avec nos parents, surtout nos mamans, qui sont le cœur et le centre notre vie. Ce sont elles qui gèrent toute la vie familiale.

Mon étonnement fut plus grand encore quand, au collège, dans les cours de « Social Studies » (études de la société), on nous parla du droit, de la liberté et de l’émancipation de la femme, et que je réalisai que cette préoccupation n’était pas seulement une question de mon pays, mais un sujet discuté partout dans le monde. Cela ne pouvait me laisser indifférent et a créé en moi le désir de mieux comprendre la famille yoruba.

Les Yoruba constituent un groupe culturel originaire du sud-ouest du Nigeria. Les statistiques disent qu’ils sont plus de 25 millions et qu’ils sont présents au Bénin, au Togo, mais aussi en Côte d’Ivoire, où ils sont appelés Nago, et en Sierra Leone, où ils forment le peuple Aku. A Cuba, ils prennent le nom de Lukimi. Selon certains auteurs, « au Brésil, la culture yoruba a influencé la religion connue sous le nom Candomblé [1] ». En Amérique du Nord, cette culture africaine est à l’origine de la religion syncrétiste Santeria [2], en particulier à Miami, en Floride.

Les premières sagesses qu’apprend l’enfant yoruba dès qu’il commence à parler et chanter, c’est « Orisa bi iya kosi », ce qui se traduit par « Il n’existe pas d’idole comme maman », ou encore « Iya ni wura », « La maman est d’or ». Il grandit ainsi avec une révérence absolue à sa maman. Dans le quotidien de la famille, le rôle de la maman confirme la place qu’elle y tient car c’est elle qui pourvoit à tous les besoins de l’enfant, aussi bien matériels que spirituels et affectifs. Bien que nous ayons tous vécu sous le même toit de l’école primaire à l’école secondaire, et après encore, c’est Maman qui est subvenue à tout ce qui m’était nécessaire. Peut-être demandait-elle à Papa… Je ne le sais pas et la question ne s’est jamais posée.

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Une maman et sa fillete à Jos (Nigeria)
Photo Jean-Pierre Frey

Quels que soient son statut social et son niveau d’éducation, la femme yoruba est propriétaire de ses biens, comptes bancaires, terrains etc. Elle les gère comme elle l’entend, au mieux de l’intérêt de ses enfants. La question de la liberté féminine ne se pose pas pour elle. C’est elle en effet qui décide combien d’enfants elle aura, selon ses capacités financières et sa santé. Dans la tradition yoruba, la femme peut même conseiller au papa de ses propres enfants d’épouser une femme plus jeune s’il veut une plus grande progéniture. Cette pratique disparaît progressivement, sans doute à cause du christianisme, mais aussi en raison des incompréhensions et des problèmes d’ordre pratique que cela occasionne entre les demi-frères et sœurs.

La maternité est ce qui définit la féminité de toute femme yoruba. Traditionnellement, elle est d’autant plus fière de sa corpulence que celle-ci est avantageuse car cela montre sa capacité à porter son bébé dans le dos et à le nourrir de son lait. Son plus grand malheur serait de ne pas être mère. L’arrivée d’un enfant est toujours source de joie, quels que soient le statut social de la maman et les circonstances de la naissance, dans le mariage ou en dehors. Personne ne demande l’identité du papa : il est acquis que tout enfant a un père, qu’il soit caché ou connu de la société.

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Les Pères Nongo Aziagbia et Babatunde Soyoye dan sla famille de celui-ci
Photo Basil Babatunde Soyoye

Dans une famille yoruba, la maman chérit avant tout le géniteur de ses enfants : le rôle principal de celui-ci est de les intégrer dans sa lignée et d’assurer ainsi leur insertion dans la société. Une femme évalue l’amour que son homme a pour elle à travers l’amour qu’il porte à leurs enfants et à sa disponibilité à les éduquer avec elle aux valeurs sociales, spirituelles et humaines.

La société yoruba est de structure monarchique. La population est toute entière assujettie au roi, à l’exception de sa mère. Celle-ci ne saurait recevoir d’instructions de son fils et, le nouveau monarque installé, elle est envoyée dans un village voisin où elle jouit de tous les honneurs dignes de son statut de mère du roi. La société yoruba donne même aux femmes le pouvoir d’exiler un roi de son royaume.

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Statue yoruba en bois peint. Espace Africain de Haguenau
Photo Marc Heilig

Le peuple yoruba a, pendant des siècles, composé les poésies les plus éloquentes et réalisé les sculptures les plus raffinées pour saluer celle qui représente le divin : la maman, l’être le plus aimé et dont la valeur surpasse toutes les richesses de la Terre réunies. Avec le christianisme, cet hommage s’est poursuivi dans de superbes statues de Vierge à l’Enfant. Le bonheur de tout enfant repose sur la bienveillance de sa maman. Un enfant qui entoure sa maman de son affection est véritablement béni ; marié, il sera vraiment un homme respectable s’il est capable d’établir l’harmonie entre son épouse et sa mère.

[1] Cf. Joseph M. MUERPHY, Osun Across The Waters : A Yoruba Goddess in Africa and the Americas, 1994 ; Robert A. VOEKS, Sacred Leaves of Caandomblé : African Magic, Medecine and Religion in Brazil, 1997.

[2] Cf. Migene GONZALEZ-WIPPLER, Santeria, the Religion : Faith, Rites, Magics, 1998. Voir aussi : Yoruba Families, Yoruba Culture And The Meaning Of Marriage, Steps That Lead To Marriage, Oja Ale, Co-wife And Sibling Rivalry, dans Yoruba Families

Publié le 5 septembre 2016 par Basil Soyoye