Vers la fin d’un monde

Si les Mayas ont, soi-disant, prévu la fin du monde au 21.12.2012, qui aurait su prévoir les profondes mutations économiques et sociales dont nous sommes témoins aujourd’hui, bien qu’entamées dès les années soixante ? Qui aurait imaginé que le changement de millénaire verrait l’écroulement de tout un système industriel et observerait l’entrée dans un monde global et virtuel ? Catastrophes climatiques, changements de civilisation, crises financières, fin du monde, apocalypse… le monde semble aujourd’hui bien ébranlé et les réactions parfois disproportionnées.

Soleil noir de la mélancolie
Bien sûr, tous ces éléments de changement ont un effet anxiogène sur la population et contribuent à véhiculer des craintes qui prennent la forme de prophétie de fin du monde ou, au pire, de peur de l’autre et de son implacable désignation rassurante comme bouc émissaire… Certains se posent des questions, tandis que d’autres se rassemblent à Bugarach, jadis tranquille petit village de l’Aude niché à l’abri d’une montagne éponyme. Tous les allumés de la planète y trouvent refuge depuis quelques années puisqu’il sera le seul épargné par la catastrophe finale…
Même le cinéma s’y met : dans le film de Lars von Trier, Melancholia, présenté au festival de Cannes 2011, le spectateur est confronté à l’attitude de deux sœurs face à l’ultime collision de la Terre avec la planète Melancholia… Ophélie des temps modernes, une mariée glisse au ralenti dans le courant d’un ruisseau… Justine, jeune épouse, souffre d’une grave dépression ; elle est l’inconsolée, porteuse d’une conscience aiguë de la fin imminente, et tout l’oppose à sa sœur Claire, dont la vérité se dévoile à mesure que l’apocalypse approche. Paradoxalement, Justine trouvera la paix dans le chaos, tandis que Claire ne pourra se résoudre à disparaître et à perdre son fils. Le petit garçon, qui observe le rapprochement de la planète Melancholia à travers un télescope bricolé, et Justine qui bâtit un modeste tipi de branches, abri dérisoire leur permettant d’affronter ensemble la disparition de toute vie, offrent au film un moment de grâce et nous sauvent de l’angoisse liée à la disparition… Le monde meurt en beauté.

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Montage Pointillés

Facebooko ergo sum  ?
Car face à la peur, il faut survivre. Les attitudes possibles sont là : se figer dans l’angoisse ou courir jusqu’au bout, paniquer ou créer du neuf, aussi dérisoire soit-il. Les nouvelles technologies et la mondialisation galopante, financière ou culturelle, génèrent des inquiétudes mais nous poussent cependant à améliorer nos capacités d’analyse et de compréhension, d’adaptabilité et d’innovation. Face au nouveau dieu Facebook, l’effort suprême de celui qui s’expose consiste à préserver son intériorité. N’est-ce pas déjà ce qu’Augustin faisait en écrivant ses Confessions et en rendant son monde intérieur visible aux autres, visible à Dieu ? On pense, peut-être à tort, que pour exister l’intime doit échapper au regard. La controverse engendrée par les réseaux sociaux, où tout s’affiche sur la place publique, où l’on « peopolise » et quantifie ses amis, est-elle vraiment justifiée ? Facebook serait-il l’ennemi de l’intériorité ?

Comme le souligne Michael Foessel dans son livre La Privation de l’intime, il y a là un paradoxe évident, car l’intime disparaît dès qu’il se montre ; il est ce que l’on ne montre pas, ce que l’on ne dit pas. St Augustin le premier crée un effet de rupture en parlant de l’intime, mais il distingue aussi l’« intimus » de l’« interior intimo meo » : l’intime est différent de l’intimité. A la fenêtre de l’écran, je suis à la fois en dehors et en dedans, je donne le spectacle de l’intime, mais je cache mon intériorité.
Le danger réside plus dans le sentiment de propriété que génère le réseau : « regardez mes amis, ils sont à moi… » La personne disparaît alors sous des renseignements, s’exhibe pour faire « comme tout le monde », accepte une logique de démonstration, quantifie son degré d’intégration sociale, s’assujettit à la lumière de sa performance… et finalement devient une valeur marchande.

Le monde des possibles
Qu’est-ce qu’on montre quand on montre tout ? C’est aujourd’hui tout le système démocratique qui est contredit par l’ambition de transparence et qui, somme toute, se révèle un système de contrôle et de manipulation des consciences dans un but de consommation. Ce « système-monde » est peut-être en train de s’écrouler. Immanuel Wallerstein [1], qui le décrit, considère que nous sommes dans une phase de déclin virtuel devenu concret ; les faillites se multiplient, la concentration du capital augmente, le chômage progresse et l’économie connaît une situation de déflation réelle… Il pense que nous sommes depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Celui-ci ne fait plus système, justement… il perd ses boulons et fuit de tous côtés. La situation devient chaotique, le monde est en crise… Alors la fin du monde est-elle pour le 21 décembre 2012 ? N’avons-nous jamais été aussi proches de la catastrophe ultime ?

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Glyphes mayas de Copan (Honduras).

Ce qu’il faudrait retenir de cet état extrême du monde, c’est l’entrée dans une phase de mutation. Nous devons aujourd’hui repenser le monde et en quelque sorte tout réinventer. Les « Douze propositions pour un monde possible » font état de cette volonté de changement, de cette création d’un monde nouveau ; repenser le système financier, la distribution des richesses, diminuer la surconsommation, produire et consommer durablement… Il faudra sans doute plus que douze propositions pour remettre le monde en marche et le rééquilibrer, mais l’avancée vers le nouveau monde a d’ores et déjà commencé.

[1] Immanuel Wallerstein, signataire du manifeste du Forum social de Porto Alegre (douze propositions pour un monde possible), est considéré comme l’un des inspirateurs du mouvement altermondialiste. Il se voue à l’étude de l’économie des systèmes historiques et des civilisations.

Publié le 6 juillet 2012 par Valérie Bisson