Vie et mort d’un missionnaire

Pierre Trichet (1933-12016) missionnaire sma, journaliste, photographe, archiviste, chercheur, confrère idéal.

Avait-il un défaut ? Peut-être une once d’impatience !

Les personnes qui sont quelque peu familières avec les cartes postales, les cartes de vœux, revues et magazines, calendriers, édités par les Missions Africaines, ne peuvent pas avoir manqué le nom de Pierre Trichet, tant il revenait souvent, soit comme auteur d’articles ou d’interviews, soit comme crédit photo. Curieux de tout, observateur, sensible à ce qui est beau, discernant le positif en toute chose. Remarqué par sa plume facile, la clarté de ses expressions et le goût de la recherche, il avait été envoyé à l’école supérieure de journalisme à Lille en 1969, une dizaine d’années après son ordination sacerdotale.

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Le Père Pierre Trichet et le Père Jean-Marie Guillaume le 16-12-2011
Photo SMA Strasbourg

Son principal compagnon, un vieil appareil photo

Il s’était procuré un appareil photographique à peine sophistiqué à l’époque. C’est avec cet appareil, bien vite démodé, qu’il continua à photographier l’Afrique en ce qu’elle a de plus beau, des visages d’enfants et de jeunes filles, on ne peut pas les manquer, des scènes de village, des paysages, des fleurs, des fruits, des églises, le soleil en son couchant, les pécheurs ramenant leurs filets dans les dernières lueurs du soir… C’était sa façon, celle d’un artiste, d’exprimer son amour pour l’Afrique. C’est beaucoup plus tard, alors qu’il travaillait aux archives de la maison générale sma à Rome, et qu’il ne fréquentait plus l’Afrique, qu’il a acquis un appareil plus performant, pour photographier et numériser les lettres et vieux documents écrits à la main par les premiers confrères sma, qu’il dénichait dans les différentes archives.

De nombreux talents bien utilisés

Ses nombreuses compétences et sa docilité ont été bien utilisées autant par la SMA que par les différentes instances diocésaines avec lesquelles il a été amené à travailler. Après ses études de théologie qu’il termine par une licence à l’université catholique de Lyon en 1960, il est envoyé en Côte d’Ivoire où il est d’abord professeur au petit séminaire de Bingerville pendant trois ans. C’était le lot de la plupart des jeunes missionnaires arrivant dans le diocèse d’Abidjan de s’initier à l’Afrique par le professorat au petit séminaire. Il est ensuite nommé vicaire à la paroisse cathédrale d’Abidjan, l’une des plus importantes de la ville, et peut s’adonner à une diversité de ministères, surtout auprès des jeunes. Il passe une autre année comme vicaire à Agboville, aujourd’hui siège d’un évêché. Son temps à Lille le qualifie pour collaborer comme rédacteur à la revue missionnaire Peuples du monde qui venait d’être fondée. Un bon nombre d’instituts missionnaires avaient décidé de laisser tomber leurs propres revues pour un magazine commun plus professionnel. Pierre y travaille pendant quatre ans.

Il revient ensuite en Côte d’Ivoire, d’abord à la paroisse St Jean et ensuite à St Michel d’Adjamé, toujours tenue par des confrères sma. Il est en même temps chargé de la presse et des émissions catholiques à la radio, un travail auquel il prend goût et qui le passionnera de plus en plus. Son engagement qui le rattache à la paroisse est interrompu par ses confrères qui l’élisent comme supérieur régional. Il doit résider à Dabou, visiter ses confrères qui en ce temps avoisinaient les 200, dispersés dans le pays, et participer à des diverses rencontres en plusieurs autres pays africains. Son principal et inséparable compagnon reste son appareil photo, et parfois aussi son magnétophone. Il multiplie les interviews de toutes sortes, produisant bon nombre d’articles. Plus tard, sa province, la province de Lyon, l’enverra pour collecter informations et interviews dans les divers pays d’Afrique où d’autres confrères sma travaillent, Kenya, Tanzanie, Afrique du Sud. Pierre aurait produit annuellement une trentaine d’articles, interviews ou autres écrits en diverses revues.

Il vivait simplement, sans superflu. Sa chambre, au mobilier réduit, ressemblait à une cellule de moine. Sa valise en fer blanc, ramenée de son service militaire, n’était jamais en surpoids. Souvent, il ne profitait même pas de la soute à bagages. Il se débrouillait seul pour rejoindre la gare et l’aéroport et n’aimait pas déranger pour s’y faire conduire. La première fois que j’ai travaillé avec Pierre, c’était dans les jours qui ont suivi Noël 1982. Nous devions organiser des rencontres de confrères à travers la Côte d’Ivoire en vue de la préparation de l’assemblée générale sma 1983. Nous nous sommes retrouvés à quatre personnes pour le 1er janvier 1983 à la maison régionale sma de Dabou. Nous avons chanté l’office du matin en son entier et célébré l’Eucharistie comme une grand-messe paroissiale solennelle, mais il a fallu insister pour avoir droit à l’apéritif et marquer un peu le début de la nouvelle année.

Pierre ne s’est pas laissé piéger pour un second mandat de régional, préférant revenir à plein temps en paroisse, à la radio et à la presse. En 1984, il est affecté à la cathédrale. Sur l’injonction du cardinal Yago, il rejoint bien vite la communauté sma de St Michel à Adjamé, tout en restant rattaché à la cathédrale et à l’animation du centre culturel qui s’ouvre en 1985, et où il donne cours à une immense créativité. Il y organise la bibliothèque et la salle de lecture. Il lance des cycles de conférences. Les conférences-débats des vendredis de carême, après la messe de midi deviennent vite très populaires. Il y fait aborder tous les sujets possibles, depuis les questions de bioéthique, du mariage, jusqu’à celle de l’inspiration biblique. Plusieurs fois, il avait fait appel à moi pour ces conférences. Je me souviens d’avoir présenté le thème que « Dieu n’a rien pu faire devant la mort de son fils ». Le titre faisait choc, le débat, ce jour-là, a été fourni et passionnant.

Pierre s’efforçait aussi d’organiser et de suivre les émissions catholiques à la radio nationale. Pour le seconder, une religieuse a pris en charge une partie des programmes, mais il se devait de trouver les prédicateurs du dimanche matin. Il avait opté pour que tous les diocèses participent à cette émission. Si parfois, à la dernière minute, les prédicateurs prévus faisaient défaut, il palliait lui-même à leur absence, ou faisait urgemment appel à l’un d’entre nous. Plus tard, lorsque la technique l’a permis, il a organisé une liaison hebdomadaire directe avec radio Vatican. Il s’était donné aussi comme passion le dialogue interreligieux et la connaissance de l’Islam.

Revues et publications

On lui doit la petite revue Djeliba, une feuille double quelque peu illustrée, destinée aux enfants, qui fut éditée jusqu’à 30 000 exemplaires. Confiée pour un temps à d’autres responsables, elle avait sombré, mais Pierre réussit à la faire revivre pour un temps. On lui doit La Nouvelle, une belle revue mensuelle à laquelle le Cardinal Yago tenait beaucoup. Le premier numéro sort en 1988. Son succès a fait qu’elle fut confiée aussi à d’autres personnes, elle a aussi sombré. Humblement, le cardinal est venu supplier Pierre de la faire revivre, il ne pouvait rien refuser au Cardinal. La Nouvelle a repris. Une deuxième fois, elle est passée à d’autres mains, mais Pierre n’a pas voulu la réanimer une troisième fois, c’était trop. Il fut présent aussi à la naissance de la revue Rencontre, titre qui convient à son but envisagé de faire partager les initiatives pastorales locales et les nouvelles d’un diocèse à l’autre. Pierre a continué à en corriger les épreuves jusqu’en 2016.

On lui doit une très belle histoire de l’Église catholique en Côte d’Ivoire, publiée à l’occasion du centenaire de l’évangélisation du pays, la seule histoire de l’Église catholique de Côte d’Ivoire, une mine de renseignements et d’informations, fruit d’une longue recherche et patience [1]. Plus tard, lorsqu’il était à Rome, il a grandement contribué à l’édition de plusieurs ouvrages retraçant l’histoire de la SMA [2].

Les archives sma de Rome, une nomination non désirée qui l’a passionné.

Lorsqu’il a quitté la Côte d’Ivoire, après 40 ans de présence, Pierre est fait officier de l’ordre national ivoirien. Le journal Fraternité Matin du 2 juillet 2004 rapporte l’événement : « reconnaissante au travail, on ne peut plus grand, accompli au nom du Dieu Tout-Puissant, la Côte d’Ivoire a fait de ce journaliste, vicaire dominical, écrivain, officier de l’ordre du mérite ivoirien ».

Le 1er octobre de la même année, comme les écoliers qui traînent les pieds, il effectue sa rentrée aux archives sma de Rome. Ce n’est pas un poste qu’il avait souhaité, il a eu des difficultés à s’adapter, mais il s’est converti patiemment à la tâche qui lui a été demandée, fouillant davantage les archives plutôt que de les classer. C’était un chercheur, toujours au travail, se forgeant un emploi du temps ponctuel, guidant les visiteurs et étudiants qui venaient consulter les documents, répondant avec diligence et plaisir aux lettres et aux mails. Chaque mercredi matin, il partait à pied pour être à l’ouverture des archives de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples où il a fouillé tous les documents relatifs à Mgr de Brésillac et à la SMA jusqu’au début du XXème siècle. Il y allait encore lorsque la maladie l’a surpris. Il y a retrouvé, entre autres, des lettres inédites de Mgr de Brésillac. Durant l’été, comme tout bon Romain, il quittait Rome pour quelques semaines de vacances avec les siens, ses sœurs à Paris, et aussi pour des recherches en d’autres archives, celles des Missions Etrangères de Paris, celles des archives coloniales d’outre-mer d’Aix en Provence… Lorsqu’il se laissait prendre par un sujet, têtu, il allait jusqu’au bout, ressuscitant le plus petit indice. Son étude sur Sir James Marshall : une passion pour une Afrique chrétienne [3] l’a ainsi amené à Londres aux archives des Pères de Mill Hill et de plusieurs diocèses d’Angleterre.

Pendant six ans, j’ai eu le privilège de travailler avec lui, ce qui était facile, de l’apprécier davantage, de rendre grâce pour son dévouement jamais pris en défaut, pour son humilité, son ardeur au travail, son efficacité, sa philosophie de la vie, son amour de la SMA, de la mission, de l’Afrique, de la Côte d’Ivoire, son désir de communiquer, de faire communiquer. Le P. Planque aux missionnaires : communiquez !, cet article [4] qui dit l’insistance du P. Planque demandant aux missionnaires d’écrire, est une aussi une incitation de Pierre aux missionnaires d’aujourd’hui … Lui-même a écrit bien des articles qui n’ont pas trouvé place dans les revues des Missions Africaines. Cela lui faisait de la peine et gâchait sa patience.

À Rome, nous avons vécu avec lui dans la bonne entente et la joie. C’était un charmant confrère. Il participait volontiers aux moments de fête et de détente et nous avions organisé et réorganisé des parties de belotte. Ce jeu de carte n’est pas populaire chez nos jeunes confrères et souvent nous avons peiné à trouver un quatrième et même un troisième. Il nous est arrivé de faire appel à nos confrères eudistes ou marianistes que nous avions connus en Côte d’Ivoire, ou à sœur Thérèse de la communauté proche des NDA, c’était l’occasion pour une sortie et des retrouvailles. Il fréquentait aussi volontiers le groupe des archivistes des instituts religieux de Rome, il en a même été le trésorier, organisant des sorties socio-culturelles.

Pas le temps d’être malade

Durant l’année 2015, Sr Cunéra, qui depuis des décennies veille sur la santé des confrères de la maison, réussit à lui faire passer plusieurs visites médicales, suite à des malaises. Le médecin soupçonne un début du cancer et prescrit des analyses approfondies. Pour Pierre, c’est exagéré et une perte du temps. Au début d’avril 2016, il se sentait mal, mais était toujours présent aux exercices communautaires. Vers le 20 avril, il accepte d’être hospitalisé à l’hôpital Aurelia. De là, une ambulance l’emmène d’urgence, sous oxygène, au grand hôpital San Camillo où il reste une semaine. Le médecin annonce un cancer des poumons (adenocarcinome), alors qu’il n’a jamais fumé. Il n’a plus que 5 mois à vivre ! Vu son âge (82 ans), aucune séance de chimio n’est possible. Le 6 mai, il revient à la maison et continue de travailler, comme d’habitude. Il tenait à terminer son livre sur le Père Carlo Zappa dont le centenaire de la mort est en 2017 [5]. Son projet terminé, il accepte de revenir en France, à la communauté sma de Rezé, près de Nantes, qu’il rejoint le 14 juillet. Le Père Didier Lawson qui l’a accompagné est bouleversé par son flegme et sa paix. « Il est d’un autre monde », dit-il. À Rezé, racontent ses confrères, « nous savions que ses jours étaient comptés. Lui-même en parlait ouvertement, demandant au Seigneur de faire que le temps de l’attente ne soit pas trop long… Il nous bouleversait par son détachement et son calme, jamais une plainte ; quand on lui rendait service, les seuls mots qui lui venaient étaient merci… merci, c’est bien… c’est bien… Son désir de ne pas gêner, de rester discret, d’accepter la réalité comme elle était, se manifesta jusqu’à son dernier souffle qu’il rendit pendant une courte absence de celui qui veillait sur lui. Au revoir Pierre ! Ta présence parmi nous nous a tous profondément impressionnés, élevés au niveau de vérité et de conscience, de paix et d’acceptation, que nous aimerions atteindre pour vivre nos derniers jours. » Il s’est éteint le 13 septembre 2016.

[1] Les premières tentatives d’évangélisation, ed la Nouvelle Abidjan, 1995, 139 p. Côte d’Ivoire, les premiers pas d’une Église, ed la Nouvelle Abidjan, 4 vol. 171, 303, 221, 243 p, 1994-1996.

[2] Histoire de la Société des missions africaines, SMA, 1856-1907, Paris, Karthala, 2009-2010 ; Lettres du Dahomey, correspondance des premiers pères de la Société des missions africaines, avril 1861-avril 1862, Paris, Karthala, 2011.

[3] Publié par la SMA, disponible sur les sites Amazon.

[4] Publié dans le n°144 du bulletin édité par le généralat sma, Rome 2016.

[5] Le Père Carlo Zappa, sma (1861-1917), le premier préfet apostolique de Nigeria occidentale.

Publié le 24 janvier 2017 par Jean-Marie Guillaume