Vivre autrement notre baptême ?

Et si nous vivions notre consécration baptismale autrement, qu’est-ce que cela supposerait ?

Traditionnellement, le baptême était une éponge à effacer le péché d’origine qui nous collait à la peau depuis qu’Eve avait dérobé la pomme pour la partager avec Adam. Elle avait les yeux plus grands que le ventre et voulait devenir une déesse, ou une star. Dès le début, on est ainsi dans le système promotionnel de la star academy et du consumérisme.
Il fallait effacer le « péché originel » car, selon l’enseignement acquis, le bébé, s’il a le malheur de mourir sans baptême, sera enfermé pour toujours dans les limbes sans jamais voir le visage de Dieu. C’est cruel, surtout si l’on est innocent, et on l’est toujours à cet âge-là. Il est vrai que l’on a « enlevé » les limbes ! Mais a-t-on résolu le problème ?

Peu à peu, on a découvert que le baptême avait un visage plus souriant et bien plus positif que cela. Par l’eau versée et les paroles dites – je te baptise -, il fait de nous de vrais fils et filles de Dieu, comme dit le Psaume 2,7 : le Seigneur m’a dit : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »
De plus, par l’onction avec le Saint-Chrême, l’Esprit « s’empare » du baptisé, comme il s’est emparé d’un jeune berger du nom de David [1] pour le lancer dans la vie royale et, surtout, comme il s’est emparé de Jésus pour le « pousser » au désert et le mettre à l’épreuve de lui-même. C’était une onction destinée aux rois. Depuis, ceux qui la reçoivent font partie d’une communauté royale, prophétique et sacerdotale. On appelle cela la consécration baptismale. C’est le tronc commun pour tous les autres sacrements, qui seront greffés sur celui du baptême à partir de cette consécration baptismale.

Que voulez-vous de plus ? La question qui surgit cependant est la suivante : comment « vivre » efficacement en prophètes, prêtres et rois ? Il se trouve qu’en tant que simples baptisés nous n’avons aucun accès à la parole prophétique, ni au geste sacrificiel du sacerdoce, ni à un quelconque pouvoir royal.
Selon les apparences et la pratique, et si l’on regarde cela de près, nous sommes destinés à être des « moutons » plus ou moins anonymes, gérés, parqués et dirigés par le clergé. Seulement voilà : lorsque les « clercs » arrivent à manquer, les baptisés sont alors les bienvenus comme « pompiers » de la pastorale, appelés en urgence avec toute leur bonne volonté, mais sans titre ministériel. Le baptisés font ainsi un travail merveilleux, certes avec un vague mandat, mais sans titre. Pourtant, tout baptisé est un « autre Christ », un « oint » qui a reçu l’onction et la consécration de fils ou fille de Dieu.

On a parodié cette situation en disant : les clercs ont pris le pouvoir et nous ont laissé le service, à nous les laïcs. Même si le baptême est bien le tronc commun sur lequel sont greffés tous les autres sacrements, ces greffes ne portent de fruits que si l’Église le veut bien. Etrange pouvoir, donné d’un côté et repris ou restreint de l’autre. On peut se demander qui freine l’Esprit donné et reçu au baptême pour une action apostolique de construction et de formation d’une communauté ? Et au matin de la Pentecôte, lorsque l’Esprit a envoyé ses langues de feu, n’était-ce que pour quelques uns ? Que deviennent alors les paroles du maître : que celui qui est le plus grand soit le plus petit et le serviteur de tous [2] ? Il n’y a pas d’hiérarchie particulière entre les baptisés. Il n’y a aucune personne eu haut de l’échelle si elle n’est pas serviteur. Tout homme est sacré puisqu’il est créé à l’image de Dieu [3]. Pourquoi donc ces distinctions subtiles ?
Il semble que ce soit le sacerdoce royal et hiérarchique officiel qui freine et limite, parce qu’il a pris tous les pouvoirs, contrairement à la pratique de Paul et de la primitive Église qui enseigne que c’est la communauté qui, par ses « anciens », a le pouvoir de gérer les pouvoirs. Alors, communauté partagée et partageante, ou centralisme clérical ? Une rude question, plus urgente que jamais avec l’actuel manque de prêtres. Certes, on peut en importer ! Si l’on applique la vieille formule – qui n’est pas encore tombée en désuétude – De actu et potentia, le baptisé laïc a le pouvoir (potentia) reçu mais, en fait, il n’est pas activé (actu) ! On nous dit : vous ne pouvez pas vous en servir, vous êtes « désactivés », comme dans le numérique ! La raison ? On ne sait pas trop.

Pour arriver à des communautés vraiment responsables, et pour que tous leurs membres puissent vivre selon les principes de l’évangile, ne faut-il pas faire éclater ce centralisme clérical et dogmatique ? Il semble que le pape François ait compris combien le système enferme et paralyse les baptisés ; il en sort quand il peut, quitte à prendre sa petite Ford Focus pour s’éclipser. En tous cas, il nous pousse à aller à notre tour aux périphériques pour vivre et annoncer une bonne nouvelle. Ne vous laissez pas enfermer !
Et aujourd’hui, dans ce terrible manque de pasteurs, des laïcs s’engagent massivement, mais sans réel pouvoir ministériel. On les envoie et on leur dit : tu es visiteur de malade… mais on ne leur donne pas le pouvoir de faire l’onction des malades. Ils préparent mais ils « n’actent » pas, comme on dit maintenant. Aurait-on peur de la lumière, l’Aufklärung, dans et par l’Esprit donné et reçu ?
Ne faudrait-il pas revenir aux vieilles communautés de base, elles-mêmes issues des premières communautés chrétiennes telles que les Actes les décrivent : « Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse et la simplicité de cœur [4] » ? Ils allaient donc quotidiennement au Temple, comme de bons juifs fidèles à la Tora et, au retour et dans leurs maisons, ils « rompaient le pain » du mémorial institué par Jésus. Une eucharistie domestique, en quelque sorte, accomplie par le père de famille !

Un deuxième point : l’Église romaine a pris goût aux grandes manifestations, amplifiées par Jean-Paul II, et que François n’apprécie que modérément parce que trop bruyantes. Lui, il est pour un contact plus personnel et hors célébrations liturgiques. Or, les immenses célébrations dont les évangéliques, protestants et pentecôtistes ont le secret sont remises en question, selon la revue Le Monde des Religions [5], par leurs propres adeptes. Ils réclament ainsi face aux mega-churches des slow-churches plus réduites, donc plus fraternelles, plus intérieures et plus personnelles. Ils reprochent à ces mega-churches d’avoir « macdonaldisé » le culte par des plats tout préparés mais indigestes, sans goût ni saveur et sans personnalité. Finalement, ces célébrations sont repliées sur elles-mêmes et la routine de leur gestuelle reste vide. Ce qui est le danger de toute religion [6].

Peut-être serait-ce l’heure de revoir notre façon de vivre en baptisés selon « l’évangile, » à la lumière de « l’évangile », et toujours dans l’Esprit Saint. Le comment reste un grand questionnement pour moi.

[1] 1 Samuel 16,12.

[2] Matthieu 20, 26 : Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Matthieu 23, 11 : Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.

[3] Das Ebenbild Gottes !

[4] Actes 2, 46.

[5] Le Monde des Religions, mai-juin 2014, p. 12.

[6] Il y a la « mal-bouffe », et encore la « mal-vie », la « mal-religion », la « mal-nature »… Sommes-nous encore vrais ? Mais être vrai, qu’est-ce sinon suivre l’évangile ?

Publié le 31 mars 2015 par Jean-Pierre Frey