Vous aimerez l’étranger

Vous aimerez l’émigré, car au pays d’Égypte vous étiez des émigrés [1].

Être accueillant, cela dépend de chacun, de sa manière de vivre, de se comporter vis-à-vis des autres. Il faut bien séparer l’accueil que tu reçois de celui que tu donnes.
En Afrique, cela dépendait aussi du pays où tu étais, de l’ethnie de la personne, ou des personnes, qui t’accueillaient. Il y a tout d’abord un temps d’inspection. Ce sera alors des questions d’ordre général. Puis, peu à peu, la confiance vient. On parle du but de la visite. J’ai toujours été bien reçu par les gens et les familles. Lorsque nous allons chez l’habitant, il faut prendre son temps.
Lorsque je recevais quelqu’un, je laissais tout. Et j’écoutais. Bien souvent, on venait pour une aide financière. Je ne donnais jamais gratuitement. Le demandeur devait assurer un service, si petit soit-il. Mes années d’Afrique se sont passées dans un séminaire, en dehors de mes dix années en tant que Régional. J’ai toujours accueilli les étudiants, mais à heures fixes. En urgence, bien sûr, ma porte était toujours ouverte.
J’ai toujours été bien accueilli : il suffisait de ne pas se montrer comme « celui qui sait tout ». On a beaucoup à apprendre des Africains.
Pierre JACQUOT

L’accueil en Afrique est quelque chose de primordial, mais il peut varier suivant le lieu où l’on arrive. Si c’est un lieu de longue évangélisation, le jeune missionnaire, consacré ou non, sera accueilli avec enthousiasme et beaucoup de joie et de bonheur.
Lorsque je suis allé à Aledjo, au nord Togo, je me souviens que dès que la voiture est arrivée dans la cour de la Mission, les écoliers sont sortis, comme une envolée d’oiseaux, pour venir voir ce nouveau « Blanc » qui arrivait. Et tout au long de la journée, les gens du village, surtout le soir au retour du champ, sont venus me souhaiter « bonne arrivée ».
Ne connaissant pas leur dialecte, les quelques hommes ayant été à l’école, en premier lieu les maîtres d’école, me traduisaient ce que les autres disaient entre eux avec de larges sourires et des éclats de voix. Il fallait voir leurs grands yeux mitrailler mon visage pour le découvrir, et déjà le juger. Ce qui m’a beaucoup frappé, c’était d’entendre les salutations qu’ils prononçaient : « Que Dieu te bénisse », « Que Dieu te donne longue vie », « Que Dieu te donne la santé »… Dieu est toujours présent dans leurs souhaits et leurs bénédictions.
Le dimanche qui a suivi mon arrivée, j’ai été officiellement présenté par le Père Supérieur de la Mission et après la messe, de nouveau les chrétiens sont venus me souhaiter plein de bonnes choses et m’offrir quelques présents (riz, oranges, poulet) pour exprimer leur joie de recevoir un hôte qui allait vivre avec eux.
J’ai fait une autre expérience, cette fois lors de mon arrivée au nord de la Côte d’Ivoire dans le diocèse de Korhogo. Il faut savoir que ces populations du nord furent, dans le temps passé, soumises à des conquérants musulmans qui firent des ravages et beaucoup de morts. Les gens sont donc très réservés lorsqu’un étranger arrive chez eux. Certes, ils le reçoivent avec politesse, mais ils prennent le temps de le sonder, de savoir ce qu’il vient faire chez eux. Quand ils ont compris qui il est et ce qu’il fait, alors il est bien admis et leur politesse est exemplaire. Dieu est aussi dans toutes leurs salutations. Ils sont d’une grande générosité pour le gîte et le couvert : l’étranger y trouve toujours sa part, même s’ils n’ont pas beaucoup à partager.
L’accueil est donc une des grandes qualités des Africains, nous devrions prendre exemple sur eux.
Jean FOUNCHOT

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Au nord de la Côte d’Ivoire.
Photo Pierre Kunegel

L’hospitalité en Afrique est une réalité sacrée, et singulièrement en Côte d’Ivoire où elle apparaît dans les différentes coutumes du pays. Je l’ai expérimentée dès mon arrivée dans le diocèse de Katiola, en 1963. Elle ne s’est jamais démentie depuis dans les différentes Missions où j’ai été affecté. Il est vrai que les Missionnaires avaient la cote, vu les nombreuses œuvres sociales mises en place. Mais cette hospitalité est également réelle vis-à-vis des autres étrangers, qu’ils soient Africains ou non.
L’accueil est si profondément ancré dans la vie que l’étranger se sent très vite chez lui et à l’aise. Cela me rappelle l’attitude de Katiénéfoa, le chef musulman, disant devant les notables : « Mon Père, je te confie tout le village : les hommes, les femmes, les jeunes, les bœufs, les cabris, les moutons… » pour me signifier que j’étais le bienvenu et que je faisais partie du village.
L’accueil de l’étranger se manifeste aussi après la messe, dans les villages. La communauté offre un repas, non seulement pour le prêtre, mais aussi pour les catéchistes et les participants qui viennent des autres villages, afin qu’ils ne repartent pas chez eux le ventre creux.
La crise en Côte d’Ivoire semble avoir mis un bémol à cette réalité. Les étrangers ont été montrés du doigt par les médias d’Etat du dernier régime politique, et dénoncés comme responsables de tous les malheurs du pays. Ce n’est qu’une frange de la population qui s’est laissée manipuler, notamment une partie de la jeunesse, parce qu’elle est désœuvrée et ne voit pas d’avenir pour elle-même. Cette situation, semble-t-il, est en train de changer petit à petit, et c’est tant mieux.
Pierre KUNEGEL

En arrivant au Togo, nous étions accueillis par les nôtres et chez les nôtres, en famille. Nous n’étions pas des étrangers au vrai sens du terme, mais certainement des « nouveaux ». Notre accueil était facilité du fait que nous étions en quelque sorte les « petits frères » des « Fadas », qui étaient en place et bien connus [2]. Ce sont eux qui nous ont introduits dans les communautés paroissiales. Avec notre petit bagage de la langue locale, l’éwé, nous étions assez vite à l’aise et bien accueillis par les chrétiens et les notables de nos villages. J’ai vite compris que la connaissance, au moins partielle, de la langue permettait d’être proche des gens et je me suis attelé à cette tâche. Pour moi, il n’y a pas eu de problème pour me faire accepter.
L’accueil et la convivialité n’étaient pas à sens unique. Au fil des années, j’ai appris à mieux écouter les Togolais et à éviter certains comportements légèrement « coloniaux ». J’ai toujours refusé leur idée de la supériorité du Blanc.
J’étais devenu prudent, pour ne pas dire méfiant, pour accueillir des personnes qui venaient m’exposer tout un tas de besoins, de maladies ou de malheurs fictifs dans l’unique but de me soutirer de l’argent.
Enfin, j’ai toujours considéré que, pour exercer ma mission de prêtre, il fallait d’abord soigner et parfois rectifier mes rapports avec les communautés chrétiennes pour être crédible.
Materne HUSSHERR

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Au nord de la Côte d’Ivoire.
Photo Pierre Kunegel

Concernant l’étranger, j’irais vers les fondamentaux de l’évangile et je me placerais plutôt par rapport à ce que je vis ici pour l’instant et que je considère comme mon champ de mission. Je dois y jeter un regard évangélique et lucide et je dirais ceci : aujourd’hui, l’étranger est très mal vu et très mal traité dans la « doulce France » !
Mais, qu’on le veuille ou non, il est là, cet étranger aux mille visages. Sans que quiconque ne l’ait appelé, il s’impose à nous… Alors je dirais : accueillir l’étranger c’est bien, mais faire en sorte qu’il n’y ait plus d’étrangers, ni d’exclus qui se sentent « étrangers » parce qu’ils vivent dans la précarité, c’est mieux… Et pour qu’il n’y ait plus d’étrangers, il faut leur donner un lopin de terre, un boulot ou un appartement, fût-il social. C’est cela hélas que nous ne savons pas faire.
Après 2000 ans de christianisme, nous préférons, pour notre soi-disant sécurité, les conduire à l’avion par la contrainte et les renvoyer chez eux, de peur qu’ils nous prennent notre boulot ou notre place au soleil. C’est ce que nous appelons l’auto-défense citoyenne ! Mais alors, où situons-nous le partage, comme signe évangélique de l’amour ? AMOUR ?! Ce mot est tellement galvaudé, tellement répété qu’il est devenu un « mot de perroquet » ! Et que dire de la lettre de Benoît XVI, Caritas In Veritate, La charité est dans la vérité ? Ça veut dire quoi, la VERITE, dans le cas précis d’expulsion du frère étranger ?
Omnis homo mendax, dit le Psaume [3] : Je disais dans mon angoisse : « tout homme est menteur. ». C’est l’étranger qui parle à travers ce Psaume de SON angoisse à lui. Et Jésus nous dit : Venez les bénis de mon Père car j’étais un étranger et vous m’avez accueilli et vêtu et désaltéré et rassasié [4]. Paul, quant à lui, clame qu’il n’y aura plus de Juifs, ni de Grecs, ni d’autres. Ah ?
Il y a quelque chose de grippé chez la fille aînée de l’église. Quelque part, cela ne fonctionne pas, non ? Cela ne vous pose pas de problème ? A moi, si !... Alors, que faire de nos fondamentaux évangéliques ? Les contourner habilement ou les affronter ? Ayons au moins le courage de reconnaître qu’il y a un sérieux problème du côté de Nazareth. En Luc 4, 16-21 – relisez ces versets, si vous avez un moment de temps « mort » ! - Jésus affirme sa mission et nous demande d’agir après lui et avec lui et comme lui [5]. Faites de même [6] !
Ne soyons pas trop facilement indifférents ou absents à ces problèmes sous prétexte que… Il y a toujours des prétextes… Voyez les « Cercles du silence », mais aussi le message du Conseil permanent des évêques de France, qui invite les chrétiens à s’informer pour discerner [7].
Jean-Pierre FREY

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Au nord de la Côte d’Ivoire.
Photo Pierre Kunegel

[1] Dt 10, 19.

[2] « Fada », déformation de l’anglais « Father » et de l’allemand « Vater », est le titre que les Africains donnent fréquemment aux Pères qui sont en mission chez eux.

[3] Ps 116, 11.

[4] Mt 25, 35-40.

[5] Il vint à Nazara où il avait été élevé. Il entra suivant la coutume le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture. On lui donna le livre du prophète Esaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit :
L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur.
Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous avaient les yeux fixés sur lui.

[6] Mt 7, 12 : « Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : c’est la Loi et les Prophètes. »

[7] Cf. l’éditorial de Dominique Greiner dans La Croix du 04. 10.11 : « Les évêques invitent les catholiques à être présents dans le débat démocratique et à s’y faire entendre. (…), à être des citoyens actifs et responsables. Mais, parce que les élections sont une chose sérieuse, leur vote ne doit pas être dicté par l’habitude, l’appartenance à un groupe social ou la poursuite d’intérêts particuliers : il doit faire l’objet d’un discernement. »

Publié le 1er mars 2012