« Vous serez mes témoins. » (Ac I, 8).

L’exemple du Kenya

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Nairobi vue du Parc Uhuru.
Photo wikimedia

L’attaque de l’Université de Garissa, le 2 avril 2015, a causé la mort de nombreux jeunes kenyans et dénoncé l’état déplorable de la sécurité au Kenya. Ce tragique événement, auquel la religion a servi de prétexte, a de tristes résonnances dans les sphères sociales, économiques et politiques. Partageant le deuil qui frappe toute la nation, l’Église, inlassablement, n’a cessé de se faire l’instrument de la guérison. Ce qui suit décrit la situation générale du pays, mais aussi les espoirs de ses habitants et les efforts que l’Église met en œuvre en faveur de la paix et du développement.

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Victimes de l’attaque de l’Université de Garissa.
Photo Imgur

Le jihad contre le Christianisme ?
Le 2 avril de cette année, alors que partout dans le monde les Chrétiens célèbrent la Semaine Sainte, le Kenya est réveillé par la nouvelle que des terroristes armés se sont emparés de l’Université de Garissa, à quelques 365 km de la capitale Nairobi. Au cours de leur entreprise de haine, ils ont, comme le rapportent des témoins oculaires et les media, méticuleusement séparés les étudiants selon leur religion ; puis, épargnant les musulmans, ils ont exécuté les chrétiens de sang froid. Au terme d’une occupation qui a duré 7 heures, 147 jeunes Kényans ont trouvé la mort, laissant derrière eux des familles éplorées et une nation meurtrie. On apprend alors qu’avant cette attaque, d’autres avaient déjà visé les chrétiens dans différentes régions du pays.

Une peur tangible
L’insécurité est assurément un problème général au Kenya. Toutefois, elle a pris des proportions telles que la peur et l’appréhension sont devenues quasiment palpables. Il est bien loin, le temps où l’on pouvait se réfugier à l’église lorsqu’on craignait pour sa vie et s’y trouver en sécurité. Bien au contraire, ces lieux sacrés figurent désormais parmi les principales cibles des terroristes. Il est ordinaire, à présent, de voir patrouiller autour des églises des agents de sécurité en armes. Un incident récent, qui s’est déroulé dans une autre université, à la périphérie de Nairobi, montre parfaitement la terreur dans laquelle vivent les Kényans. Un transformateur du quartier universitaire avait explosé à cause d’une défaillance électrique. Prenant cela pour une attaque terroriste, de nombreux étudiants se mirent à courir en tout sens ; certains sautèrent même du dernier étage de leur résidence. Deux étudiants moururent au cours de cette panique et beaucoup en restèrent traumatisés.

Une radicalisation politique et ethnique
Le Kenya avait déjà fait la une de l’actualité en 2007/2008 à cause des émeutes post-électorales. Elles furent réprimées avec une violence dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Les politiciens kényans cherchent avant tout à s’enrichir et à satisfaire leurs intérêts personnels ; ils n’hésitent pas à sombrer dans l’affairisme, ni même à user des effets néfastes de l’appartenance ethnique. Se dévouer au service de la communauté n’est plus une ligne de conduite : ce qui compte pour l’homme politique kényan, c’est de faire de l’esbroufe, d’étaler sa fortune et de se pavaner avec ses jouets bling bling, comme le dernier modèle de Range Rover ou d’hélicoptère ! Le pays s’est polarisé sur des critères tribaux-ethniques et des credo politiques. A défaut d’un leader digne de confiance, tout le monde redoute la reprise des violences alors que s’approche une nouvelle année d’élections.

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Le bidonville de Kibera à Nairobi.
Photo wikimedia

Un profond clivage entre riches et pauvres
Économiquement, le Kenya est un pays de contrastes qui oscille entre deux extrêmes : une minorité de riches reste insensible à la pauvreté de la majorité. La classe moyenne est pour ainsi dire inexistante. Cette impitoyable réalité s’est illustrée à la Saint-Valentin. A cette occasion, l’Hôtel Kempinski, l’un des meilleurs de Nairobi, a décidé d’ouvrir sa suite présidentielle à un couple d’amoureux : cette « nuit de diamant » - c’est le nom qui fut donné à cette offre de rêve - ne coûterait que 2 340 shillings kenyans, soit 22,94€ ! Or, alors qu’on se précipitait au Kempinski pour en bénéficier, plus d’un demi-million de Kényans étaient près de mourir de faim ! Cette indifférence fut d’ailleurs largement mise en évidence par des révélations sur une corruption majeure au sein du gouvernement. Mais, pour être franc, cela ne surprit pas grand monde ! La corruption est si fortement ancrée dans le mode de vie kényan qu’elle en est devenue une institution : s’essayer à la sincérité de ses dirigeants et à la moralité de son service public représente une gageure pour ce pays.

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Le bidonville de Kibera à Nairobi.
Photo wikimedia

La première béatification d’Afrique
Tout n’est pourtant pas si sombre. Dans le domaine religieux, on s’est souvenu de la vie courageuse et exemplaire d’une jeune missionnaire italienne qui vint au Kenya en 1914. Arrivée à Nyeri alors qu’une épidémie de peste bubonique sévissait dans la région, Sœur Irene Stefani passait ses matinées à enseigner ; l’après-midi, elle parcourait de longues distances à pied pour atteindre les malades et les mourants. Elle contracta la maladie lors d’une visite à un instituteur et en mourut en 1930 : comme l’écrivit avec justesse un journaliste, ce fut « le baiser de vie qui tua la religieuse catholique ». Elle s’était dépensée sans compter et avait tant fait preuve de compassion que les gens du pays l’appelèrent « Nyaatha », ce qui signifie « Mère de miséricorde ». La cérémonie de béatification, la première de ce genre sur le sol africain, eut lieu le 23 mai 2015 à Gikondi, le petit village de l’Archidiocèse de Nyeri où Sœur Irene avait entrepris son ultime voyage.

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L’équipe du Shalon Center for Conflict Resolution and Reconciliation.
Photo Shalom

La paix et la réconciliation
L’Église du Kenya continue d’exercer son rôle prophétique dans la recherche de la justice, de la paix et de la réconciliation. Il faut mentionner à cet égard le Shalom Center for Conflict Resolution and Reconciliation, une initiative du Père Patrick Devine, de la Société des Missions Africaines. Forts de la certitude que la paix n’est pas simplement l’absence de l’état de guerre, les membres du Shalom s’attaquent aux causes du mal et tentent de mettre fin à la violence endémique dans les zones tribales de l’Afrique de l’Est. Ils forment aussi, dans les différentes communautés, des ambassadeurs de la paix et de la réconciliation qui opèrent dans leurs propres localités. L’influence de Shalom a été si forte que le Père Devine a reçu le prix de l’Aide Humanitaire Internationale en 2013.

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Le Père Patrick Divine sma.
Photo Shalom

L’urgence du dialogue inter-religieux
Bien que les terroristes se soient souvent présentés sous l’angle de la religion, la plupart des Kényans refusent de se diviser selon des critères confessionnels. Toutefois, à la suite d’agressions répétées durant lesquelles les chrétiens étaient pris pour cibles et exécutés, certains leaders des Églises chrétiennes ont fait part de leur malaise grandissant à leurs homologues musulmans. Ainsi, le Révérend Oginde écrivait dernièrement dans le Standard Newspaper [1] : « nous avons souvent tendu l’autre joue, mais à présent nous sommes à court de joues. » Le dirigeant du CITAM [2], quant à lui, rapporte qu’un forum, qui réunissait récemment les leaders chrétiens de toute tendance, a dressé la liste des attentats perpétrés contre les Kényans, et notamment contre les chrétiens. La conclusion de ce colloque est qu’« il serait naïf de penser que le prétendu terrorisme au Kenya est autre chose que le jihad contre les chrétiens ». Il met de plus en garde contre le refus d’admettre cette réalité après le massacre de l’Université de Garissa et affirme que « malheureusement, c’est un sentiment que partagent de nombreux Kényans, même les chrétiens les plus ordinaires. » Bien d’autres témoignages de chrétiens renommés vont dans ce sens. Tout cela montre bien l’urgence d’un dialogue inter-religieux permanent à tous les niveaux. Pour l’Église du Kenya, ce n’est pas une simple éventualité, mais une nécessité qui fait partie de son œuvre d’évangélisation : bien consciente qu’il s’agit d’appeler à la fidélité envers Dieu, elle poursuit sa mission dans la société pluri-ethnique et multi-religieuse de ce pays.

[1] Standard Newspaper du 19 avril 2015.

[2] Christ Is The Answer Ministries (CITAM) est une Église pentecôtiste.

Publié le 21 août 2015 par Bernard Asuka