Voyage en période de guerre

En 2010, le Père Pierre Kunegel tomba gravement malade. Il était alors à de Kombolokoura, sa mission dans le nord de la Côte d’Ivoire. Le pays était au bord d’une effroyable guerre civile. Le Père Pierre devait être rapatrié en France, mais ce ne fut possible que grâce au dévouement et au courage de Madame Marie-Ange Kina. Ce ne fut pas une chose facile, la fatigue et les dangers étaient du voyage, comme nous le découvrons dans son récit. Chère Madame Marie-Ange, les saints en qui vous vous étiez remise vous ont certainement accompagnée dans cette entreprise, et nous vous remercions d’avoir pris soin de notre confrère.

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Madame Marie-Ange Kina.
Photo .-A. Kina

Le 18 Novembre 2010, m’étant mis en contact téléphonique avec le Père Ramon de Korhogo, l’ancien curé de la paroisse Ste Bernadette d’Abidjan où je suis engagée dans la pastorale, particulièrement auprès des enfants CV-AV [1], j’apprends que le Père Pierre Kunegel, autrefois curé à Niakaramandougou, mon village natal, est en clinique à Korhogo. Je prends contact avec lui et il me renseigne sur les symptômes de sa maladie. Dans la soirée, avec le médecin, il décide de venir se faire soigner à Abidjan. Le lendemain, le Père Pierre Chassaigne, en charge du Centre d’Accueil de Korhogo, le conduit à Abidjan et le Supérieur Régional, le Père Dario Dozio, le fait hospitaliser.

Le 19 novembre, dès que j’apprends l’arrivée du Père à la clinique de L’Indénié, je m’y rends pour rester au chevet du malade. La nuit, je la passais couchée sur un pagne que j’avais étendu par terre sur le carrelage. A chaque fois que le Père avait des difficultés de déglutition, je me tenais auprès du lit pour lui présenter le crachoir. Les après-midi, je me faisais remplacer de 14 à 17h par ma fille Clémentine pour me permettre de manger et me reposer car je n’avais pas droit au repas à la clinique. Je ne mangeais qu’une seule fois par jour et je prenais, pour en-cas, une banane braisée chez une vendeuse, dans la rue. J’allais chaque matin lui acheter les journaux pour avoir des nouvelles de la guerre qui se préparait.

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Madame Marie-Ange Kina et le Père Pierre Kunegel.
Photo M.-A. Kina

Le 8 décembre, les infirmiers sont venus le chercher pour aller l’opérer. Je les ai suivis et je faisais la navette entre la salle d’attente opératoire et la chambre d’hospitalisation. Pendant cette attente, pleine d’inquiétude, mon téléphone sonne. C’est le Père Supérieur. Il me dit : « Allo Marie Ange ! Le chirurgien me demande s’il faut continuer l’opération car elle ne peut réussir, et cela pourrait s’aggraver. Je veux avoir ton avis. Qu’en dis-tu ? » J’ai lui répondu que je préfère que le chirurgien arrête et qu’on passe par tous les moyens pour évacuer le Père Kunegel en France.

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Madame Marie-Ange Kina.
Photo M.-A. Kina

Mais comment s’y prendre pour qu’il ne sache pas que l’opération n’est pas achevée et que c’était urgent qu’il rentre au pays, pour ne pas qu’il soit affecté, découragé dans sa maladie ? Nous lui avons dit, le Père et moi, qu’il serait mieux qu’il rentre pour continuer les soins, à cause de la guerre qui venait d’éclater suite à la manipulation des résultats électoraux. C’était un bon prétexte pour le convaincre. Il a accepté mais le grand problème était de chercher ses affaires et ses papiers au Nord puisque le pays était coupé en deux : le Nord occupé par rebelles et le Sud par l’armée loyaliste. Que faire ? Sans ses papiers, il ne pourra pas voyager. Le laisser là, dans l’inquiétude, la mort peut survenir… Il ne pouvait presque rien avaler. Il était affaibli et méconnaissable.

Le père Dario proposa d’appeler le Père Chassaigne, à Korhogo, pour lui demander de lui faire parvenir les papiers depuis le Nord. Mais comment procéder ? Combien de temps cela va-t-il prendre, alors que le temps presse ? Il faut faire vite car la situation au pays s’est aggravée. Il y a la guerre, le pays est coupé en deux. Par où passer ? Il n’y avait plus de zone tampon qui séparait les belligérants à Tiébissou. Tout est gâté [2]) !

[1] Cœurs Vaillants-Ames Vaillantes.

[2] Dans le jargon populaire ivoirien, cela veut dire : Plus de solution !

[3] Quartier Est d’Abidjan.

[4] C’est-à-dire ses documents.

Publié le 27 octobre 2014 par Marie-Ange Kina