Yéo Ténéa Victor, un sage à Korhogo

Né en 1925, dans le petit village de Lavonnonkaha, dans le département de Korhogo, Yéo Ténéa Victor, aujourd’hui doyen du Conseil économique et social de la région de Korhogo, est dans sa 86e année. Un homme pas comme les autres. Un itinéraire particulier.

Son histoire commence véritablement en 1932 ; il avait 7 ans. Un jour, alors qu’il était au champ avec son oncle, celui-ci reçut un envoyé du chef du village pour lui dire qu’il avait urgemment besoin de son neveu. Ils se rendirent alors aussi vite qu’ils purent au village. A leur arrivée, se souvient encore Yéo Ténéa Victor, il découvrit un grand attroupement chez le chef. Celui-ci avait à ses côtés le chef canton et un garde portant fièrement sa chéchia rouge.

Puis il entendit dire par le chef du village : « Tu as vu le garde, tu as vu le chef canton ? Ils ont besoin d’enfants pour aller à l’école. Ils en ont déjà recrutés dans les autres villages. Moi, j’ai décidé que ce soit toi qui partes à l’école chez nous pour le compte du village. Va, apprends tout des Blancs pour venir nous éclairer et nous guider dans ce qu’il y a à faire. »

Investi ainsi de cette mission, on lui fit porter son premier vêtement (une blouse) sur son petit caleçon. On lui remit ensuite une quantité de mil dans une gourde et des cauris, et on le livra au garde pour rejoindre les autres recrues. Le groupe mit le cap sur d’autres villages avant de prendre, le lendemain, le chemin de Korhogo. Pendant ce parcours, le jeune garçon fut marqué par une scène. Pour avoir dit qu’il n’y avait pas d’enfant dans son village, un chef de village fut couché et frappé comme un gamin. On lui arracha aussi quelques poils de sa barbe.

A Korhogo, les enfants furent conduits à la mission catholique et inscrits à l’école de la mission, où l’on donnait un enseignement rudimentaire. « En 1932, donc, j’ai été inscrit comme élève à l’école catéchistique. Ce n’était pas l’école que nous connaissons aujourd’hui. On nous enseignait le catéchisme et on nous apprenait à lire, à écrire et à calculer. Puis on nous relâchait pour aller nous débrouiller quelque part dans la vie. Moi, j’ai choisi d’être moniteur », se rappelle-t-il.

Recruté par l’évêque pour la mission de Sinématiali (la première école de la région), il y présenta avec succès le CEP. De Sinématiali, toujours assoiffé de connaissances, il demanda à entrer au séminaire de Katiola pour les études secondaires. C’était en 1941, il n’avait que 16 ans. En 1945, il est orienté avec d’autres élèves en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) au séminaire de Paabré, à 20km de Ouagadougou. « C’est là qu’a pris fin mon rêve de devenir prêtre. Je n’étais pas sûr que j’étais vraiment appelé. J’ai opté définitivement pour l’enseignement, avec comme diplôme le CEP puisqu’à l’époque le BEPC n’existait pas », confessa-t-il. Tout en enseignant, il s’inscrivit à l’école normale de Dabou et présenta avec succès en candidat libre l’examen pour obtenir son diplôme d’instituteur. En 1948, il devint un vrai instituteur.

Entretemps, en 1946, il fut piqué par le virus de la politique, avec la création du Pdci Rda qui avait pour combat la libération nègre. Malheureusement, les prêtres leur interdirent de faire de la politique. « Nous faisions alors la politique la nuit », se souvient-il. Il adhéra au Pdci et devint le correspondant du parti pour le quotidien Fraternité Matin. Membre des Jrdaci, la Jeunesse du Rda, les prêtres, ses employeurs, refusèrent qu’il assiste au Congrès de ce mouvement en 1958, alors qu’à Ferké, ses amis avaient été autorisés à y participer.

Frustré, il quitta la mission catholique et entra dans la fonction publique en 1959. Premier poste en qualité de fonctionnaire : Koloia, dans l’actuel département de Kouto. De retour à Korhogo en 1963, à lEpp Soba, il fut Conseiller pédagogique en 1965. La même année, il fut appelé à l’Assemblée Nationale pour deux législatures (1965-1970 et 1970-1975) en tant que député de Napié, Karakoro et Komborodougou, trois sous-préfectures de Nafara. A la fin de ces mandats, il retourna à son premier amour, l’enseignement, où il fut un des responsables syndicaux de l’Ugtci. Devenu plus tard inspecteur de l’enseignement primaire, il fit valoir ses droits à la retraite en 1983, tout en étant le maire de Korhogo de 1980 à 1985. Avant d’occuper le même poste à Karakoro, poste qu’il perdit en 2000 face au candidat du Rdr.

Bon père de famille, Yéo Ténéa Victor a été le lauréat du prix d’excellence de la plus belle famille de Côte d’Ivoire en 1997. Il est marié depuis 52 ans et père de 11 enfants, tous de hauts cadres et dont l’aînée, malheureusement, est passée de vis à trépas en 2009, à l’âge de 62 ans.

Pour lui, le secret de sa longévité est lié au principe de vie qu’il s’est donné. « Pour vivre, il faut avoir une discipline personnelle », confie-t-il, dicté par sa foi chrétienne. « Dieu, en nous créant, nous a donné un certain nombre de jours à vivre sur terre. Quand ces jours seront terminés, il nous rappellera. Il ne nous a pas donné une vie de débauche. Il faut donc avoir une discipline personnelle. Ce qui permettra à Dieu de réaliser ses plans sur nous. » Ayant compris cela, il a arrêté de boire et de fumer.

Les populations de Nafara ont rendu hommage à cet illustre homme de marque le samedi 11 juillet 2009, à Lavononkaha. Ses actions sociales et humaines à l’endroit du village et des fils de la région de Korhogo ont été mises en valeur. Autorités administratives, religieuses et coutumières, élus, cadres des départements de Korhogo et de Ferké, avec à leur tête Monsieur Laurent Dona Fologo, fils de la région et président du Conseil économique et social, ont été de la fête.

Publié le 3 février 2012 par Martial Niangoran