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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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2000 ans de christianisme en Afrique.
Article mis en ligne le 18 février 2001
dernière modification le 18 février 2009

par Jacques Varoqui

Les années 1980 - 90 ont été pour beaucoup d’Eglises d’Afrique noire, l’occasion de célébrer le centenaire de l’arrivée des premiers missionnaires. Les années 2010 qui vont venir rapidement, seront l’occasion de célébrer le cinquantenaire de l’indépendance de la plupart des pays africains. Ce sera aussi le moment de fêter les cinquante ans du Concile Vatican II et la reconnaissance des Eglises locales africaines par l’ordination des premiers évêques originaires de ces pays. Cent ans ou cinquante ans sont des dates importantes par rapport à l’âge des êtres humains. L’Afrique ne manquera pas de célébrer tous ces jubilés.

Au beau milieu de tout cela, arrivent les célébrations de l’an 2000. Deux millénaires, c’est très vieux, mais pas assez pour le continent africain dont on reconnaît qu’il fut le berceau de l’humanité. Pour beaucoup d’Africains ce sera l’occasion de se rappeler une année dont la numérotation se termine par trois zéros. C’est effectivement une chose rare. Les plus pessimistes célébreront trois zéros de ténèbres pour l’Afrique. Par rapport à 2000 ans de triomphe occidental, c’est trop. D’autres vont se poser des questions sur ces 2000 ans et essayer de comprendre ce qui s’est passé pendant tout ce temps-là. L’histoire ne fait de cadeau à personne, même si les calendriers et les dates symboliques diffèrent d’une culture à l’autre, et d’une religion à l’autre. Ce jubilé de 2000 ans d’histoire chrétienne doit être compris le mieux possible, y compris dans ce que l’histoire rapporte de plus douloureux.

L’Eglise africaine antique.

Tout a commencé dans l’empire romain. On y parle encore beaucoup le grec. C’est la langue du Nouveau Testament. Le latin s’impose définitivement au cours du deuxième siècle. A cette époque, le racisme n’existe pas, certains empereurs romains ont le teint de peau très sombre. L’esclavage est une pratique universelle, on y compte des médecins, des philosophes et des poètes. L’Afrique telle qu’on la connaît alors, est romaine. Quiconque a voyagé pour y visiter les vestiges des premiers siècles de notre ère aura remarqué qu’il ne subsiste que des restes de métropoles florissantes, ainsi que des sites agro-industriels assez isolés les uns des autres. Hélas, les campagnes, dont les habitants sont exclus de la citoyenneté romaine (les « pagani », les païens), sont délaissées par l’état et la religion. Les premières communautés chrétiennes sont toutes des communautés urbaines.

Saint Augustin.

Les Vandales, au V° siècle, ont mis fin à la culture romaine des villes africaines. Saint Augustin a été témoin de ce désastre. Les Berbères des campagnes n’avaient pas été christianisés. Ce fut un tort. Ils auraient pu faire vivre le christianisme dans le monde rural comme ce fut le cas avec les coptes égyptiens, qui appartenaient à la partie orientale de l’empire, lors de l’arrivée de l’Islam au VII° siècle. On peut considérer que ce fut là une occasion manquée dans l’histoire chrétienne ancienne de l’Afrique. Le christianisme éthiopien, par contre et à juste titre, a survécu à toutes les vicissitudes grâce à son implantation dans des campagnes inaccessibles. Car l’islam, fortement implanté dans le monde commerçant arabe et proche oriental, ne s’est intéressé en priorité, lui aussi, qu’aux villes et à leurs marchés. C’est à ce moment, entre le V° siècle pour l’empire d’Occident et le VII° siècle pour celui d’Orient que, d’un point de vue chrétien, l’Afrique sombre dans les ténèbres de l’oubli.

Il n’en reste pas moins vrai que Tertullien, Origène, Clément d’Alexandrie, Cyprien de Carthage et Augustin, tous des Africains, figurent parmi les premiers grands écrivains de l’Eglise. D’autre part, de nombreux documents bibliques et chrétiens, parmi les plus anciens, ne nous sont accessibles aujourd’hui uniquement que grâce à des transcriptions coptes et éthiopiennes. Cela nous permet de dire que l’Afrique est aussi, et jusqu’à nos jours, un véritable conservatoire des trésors de la foi.

Les ténèbres chrétiennes de l’Afrique s’amplifient lorsqu’en Europe, après les invasions barbares, naît l’organisation « seignieuriale » du Moyen Age, des suites du morcellement de l’empire d’Occident. L’ivoire et l’or africain continueront à affluer par le truchement des commerçants arabes vers la chrétienté, mais personne ne se préoccupera de savoir d’où cela vient. Ce sont les villes de Gènes et de Venise qui importent ces richesses ainsi que les étoffes et les épices venus d’Orient. Les trésors des cathédrales possèdent tous des objets qui sont en réalité le fruit du travail des chasseurs d’éléphant et des chercheurs d’or africains. Certains de ces objets précieux étaient ouvragés à Constantinople avant de gagner l’Europe.

Comme il a été dit aux Chinois par les premiers navigateurs qui arrivaient chez eux au XV° siècle : « l’Afrique est un continent qui n’existe pas ». L’Europe n’avait pas de contacts directs avec l’Afrique. Les croisades contre l’Islam rendaient ce genre de démarche impossible.

Les temps modernes, la Renaissance.

Il faudra attendre les découvertes des temps modernes des XV° et XVI° siècles pour que l’on parle de l’Afrique. Le continent se trouve dans la zone d’influence du Portugal. Ce petit pays possède une grande flotte commerciale mais n’a pas les moyens, comme l’Espagne aux Amériques, de développer une politique de conquête. Il se contente d’établir des comptoirs commerciaux sur la route des Indes, sauf en Angola et au Mozambique où il établit des protectorats pour exploiter l’or. Sur ce point, le Portugal est en rivalité avec l’Espagne. Peu soutenus par la métropole, les jeunes Eglises qui y sont fondées vont disparaître en même temps que l’exploitation peu rentable de l’or. Ce fut dommage, car ce sont les Portugais qui furent les premiers à reconnaître un royaume africain et qui fondèrent en Angola, une Eglise vraiment africaine, avec un évêque africain en 1597. L’aventure prendra fin en 1766.

L’Afrique finalement n’intéressera que les armateurs de navires qui veulent rentabiliser leurs investissements pour rapporter en Europe, en profitant des courants marins et des vents portants. Sur le chemin de l’aller, on va vers l’Afrique avec des pacotilles, des tissus et des armes. On y achète des esclaves. Ces esclaves noirs sont vendus aux Caraïbes, au Brésil et au Sud de l’Amérique du nord. Au retour en Europe, ce sont des cargaisons de sucre, de coton et d’épices que l’on vend après avoir fait des bénéfices à chaque étape. Cela va durer jusqu’à la fin du XVIII° siècle.

Colonne d’esclaves.
La traite musulmane, à l’intérieur du continent, n’a fait qu’accroître les effets de la traite européenne.

Pour des raisons pratiques de gestion d’entreprises et de bonnes relations avec les pouvoirs religieux, les esclaves seront christianisés de force. Mais ils prendront vite conscience de leur condition de négritude. Ils vont réinventer le vodou africain en y mélangeant les saints de l’Eglise, cultiver l’idée de liberté et d’indépendance. Le « gospelsong » et le jazz sont des fruits de cette créativité.

Pendant ce temps de véritables empires se sont créés en Afrique avec des rois et des chefs puissants. Leurs cultures sont aujourd’hui légendaires. L’échange de biens matériels et d’esclaves fonctionne aussi bien avec les états islamiques et l’Orient qu’avec l’Occident. Ces puissances africaines disparaîtront avec les conquêtes coloniales. L’Eglise n’a pas, à cette époque, pu formuler de vrai de projet missionnaire vers Afrique comme ce fut le cas vers les Amériques et l’Asie. Le continent est pauvre et l’Eglise n’a pas les moyens d’y oeuvrer sans « sponsors » comme les fameuses Compagnies des Indes ou le royaume d’Espagne. La Congrégation romaine pour la Propagation de la Foi existe depuis 1622, mais les allers et retours directs entre l’Europe et l’Afrique n’ont pu être envisagés de façon rentable et régulière qu’à l’époque des visées coloniales des puissances européennes et l’invention du bateau à vapeur.

Le commerce triangulaire.

L’islam par contre, s’est bien implanté en Afrique subsaharienne. A Chinguetti en Mauritanie, à Tombouctou au Mali, à Kong en Côte d’Ivoire, et de la même manière, au Tchad et au Soudan, ce sont de véritables universités coraniques qui fonctionnent. En Afrique de l’Ouest se développe un islam « soufi », lié à des « tradition mystique », et moins politique et juridique qu’au Tchad et au Soudan qui sont attachés à la charia, la « loi ». Cet « islam noir » mérite d’être mieux connu car il cultive une rare tolérance, une spiritualité et une noblesse qui méritent un grand respect. C’est cet islam qui impressionna les explorateurs et les administrateurs de la colonisation française et dans lequel ils recrutèrent les premiers fonctionnaires indigènes. Le progrès le plus important de l’islam en Afrique de l’Ouest date de cette époque là.


Le temps de la modernité, le XVIII° et le XIX° siècle.

Les temps de la modernité nous amènent aux années où la Société des Missions Africaines a été fondée, en 1856. Ces XVIII° et XIX° siècles sont féconds « en dieux comme en diables ». Ils méritent toute notre attention car le XIX° siècle, est le siècle missionnaire par excellence.

En France on recueille les fruits du « Siècle des Lumières ». Le mythe du « bon sauvage » cher à Jean-Jacques Rousseau habite l’esprit de la république, des « droits de l’homme et du citoyen ». Nous sommes aussi, avec l’esprit de Voltaire et de l’Encyclopédie de Diderot, en pleine période anticléricale. L’abolition de l’esclavage est proclamée. Le Pape a du mal à préserver les Etats Pontificaux, et la crise du modernisme est en route. Auguste Conte fonde le positivisme et jette les bases de la sociologie. Désormais, selon Darwin, l’homme descend du singe... L’analyse scientifique commence à prendre le pas sur l’énoncé symboliste de la Bible. En politique, les nationalismes européens s’affirment et tentent de se partager le monde en envoyant des explorateurs dans toutes les terres inconnues. Ce sera chose faite en 1885 au congrès de Berlin. La France prône l’universalité de la culture républicaine, l’Angleterre la souveraineté de la couronne, et l’Allemagne le pragmatisme de Bismarck.

Les explorateurs, Caillé, Park, Stanley, Livingston, Baker et Spake ont fait leur travail. Les Portugais restent en Guinée, en Angola et au Mozambique. La France, dans ce qu’elle appelle la pacification, occupe le Sénégal et la Guinée, le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Dahomey, le Tchad, le Niger, le Soudan et la Côte des Somalis, Madagascar et les Iles. L’Angleterre prend la Sierra Léone, le Nigeria, la Gold Coast, le Kenya, l’Ouganda, la Rhodésie et l’Afrique du Sud. Les Belges sont au Zaïre. Les Allemands possèdent le Togo, le Cameroun, la Tanzanie et la Namibie. L’Italie s’installe en Libye, en Ethiopie et en Somalie. En 1847, les Etats-Unis ont déjà cessé de soutenir le Liberia, qui est à cette époque le seul état indépendant de l’Afrique noire, mais créé et occupé par des colons noirs américains... Il n’y a pas, sauf cet exemple atypique, un mètre carré de terre africaine qui ne soit la propriété d’une puissance occidentale. Ce qui est pénible à assumer pour l’Eglise est justement ce contexte colonial et nationaliste dans lequel elle n’a pas d’autre choix de se faire connaître, et auquel on l’a volontiers amalgamée. En réaction à cet état de fait, une instruction pontificale, intitulée Meminem Perfecto de Grégoire XVI, en 1845, défend l’indépendance de l’action missionnaire de l’Eglise. Elle prévoit dès cette époque la formation d’un clergé autochtone et l’établissement d’une hiérarchie locale.

Le formidable élan missionnaire vers l’Afrique dans ce XIX° siècle, doit beaucoup à l’Eglise de France. Le romantisme religieux qu’exalte Chateaubriand dans Le Génie du Christianisme n’y est sans doute pas pour rien. Mais il faut compter aussi sur le dynamisme du christianisme libéral et social dont les inspirateurs furent Lamennais et Lacordaire. Pas moins de dix-sept congrégations ou sociétés missionnaires sont fondées, tant pour l’évangélisation de la France que du monde. Cependant, s’il faut retenir une figure emblématique du souci missionnaire de cette époque, c’est celle de Pauline Jaricot, qui fonda l’Association de la Propagation de la Foi. Ce fut à Lyon en 1822. Aujourd’hui, ce mouvement est la colonne vertébrale des Oeuvres Pontificales Missionnaires. Il semble que cet élan missionnaire vers les peuples les plus déshérités, qui n’a de pareil que le renouveau missionnaire interne à l’Eglise de France, soit la véritable alternative chrétienne à l’esprit issu des révolutions. Si d’un côté on a exalté les droits de l’homme, sa valeur sociale et économique, d’un autre, on lui a redécouvert une âme.

Pauline Jaricot.

Il suffit sur ce dernier point de se rappeler les messages de Lourdes, les dogmes exaltant la pureté et l’exaltation de l’âme et du corps, celui de l’Immaculée Conception et celui de l’Assomption de la Vierge. La pastorale du curé d’Ars et la spiritualité eucharistique du Père Chevrier (le Prado), appartiennent au même élan de foi.

L’aventure de la fondation de la Société des Missions Africaines.

Mgr de Marion Brésillac, fondateur des Missions Africaines (1813-1859).

C’est dans cette ambiance qu’il faut placer l’aventure spirituelle du fondateur de notre Société Missionnaire. Monseigneur Melchior de Marion Brésillac est né en 1813, il est ordonné prêtre en 1838, mais rejoint les Missions Etrangères de Paris pour débarquer à Pondichéry en 1842. Ce parcours très rapide vers la mission ne doit pas nous étonner. Il s’inscrit parfaitement dans l’air du temps du XIX° siècle.
Melchior est un volontaire de tempérament et de foi.

L’actuelle cathédrale de Coimbatore.
Construite selon les plans de Marion Brésillac.
Photo M. Schneider

Rapidement, il devient Evêque et Vicaire Apostolique après avoir oeuvré à la formation des prêtres indiens. Il se heurte cependant à la lenteur de ses confrères pour faire reculer la discrimination des castes, dont les « intouchables », à l’intérieur de l’Eglise locale, du clergé, des séminaires et des paroisses. La mission de l’Eglise en Inde est encore très marquée à cette époque du refus par Rome de l’inculturation culturelle et liturgique qui en a fait chasser les jésuites. Devant cet immobilisme qui paralyse le commandement d’amour de l’Evangile, le jeune évêque démissionne.

Portrait de Mgr de Marion Brésillac.
Sur la façade d’une maison des Missions Africaines en Inde.
Photo M. Schneider

De retour en France et après de nombreux contacts avec la Congrégation pour la Propagation de la Foi, il continue à manifester sa préférence missionnaire et choisit les pires régions de l’Afrique par leur abandon et leurs conditions sanitaires, pour réaliser son idéal de salut de tout être humain, le plus délaissé qu’il soit. Il en eut l’autorisation à condition de fonder une société missionnaire pour l’Afrique. Ce fut chose faite le 8 décembre 1856 à la basilique de Fourvière à Lyon avec sept compagnons. Le rêve était d’aller au Dahomey, il fallut cependant commencer par la Sierra Leone. Les conditions de séjour s’avérèrent rapidement tout aussi dangereuses que dans le golfe de Guinée. La première équipe de missionnaires est décimée par la fièvre jaune. Lui-même en est victime, avec la deuxième équipe, moins de deux mois après son arrivée en 1859. Il sera inhumé par un pasteur protestant survivant.

La cathédralle de Coimbatore lors des festivités des 150 ans de la SMA.
Photo sma

Il est difficile de qualifier le cheminement de notre fondateur. Si ce n’est pas un saint (au sens traditionnel du mot), car c’est un homme de tempérament, il ne fut pas pour autant un martyr à proprement parler. Pour ma part, c’est un authentique « confesseur » de la foi, car il a encouru tous les risques des idées que lui inspirait l’Evangile en son temps. On compte quelques centaines de Pères et de Soeurs missionnaires de tous ordres qui sont ainsi morts dans la jeunesse de leur vocation pour la conversion de l’Afrique à la fin du XIX° siècle et au début du XX°. Monseigneur de Brésillac et ses compagnons sont une image emblématique de l’abnégation de soi qui fait honneur aux martyrs. Les martyrs de l’Ouganda furent exécutés en 1886.


Le temps de la colonisation.

Le titre que nous donnons à ce chapitre englobe nécessairement des réalités qui datent de la fin du XIX° siècle, mais qui sont assimilées par les intellectuels africains à la problématique des conflits religieux, du sous-développement culturel et économique du XX° siècle.

Pour des raisons qui n’échappent à personne, « les missions », comme ont dit à cette époque, sont tributaires des hégémonismes occidentaux. Les empires monarchiques et républicains sont jaloux de leurs prérogatives. Un bateau allemand n’aurait pas embarqué des missionnaires, français ou anglais, s’ils n’étaient en affinité avec des structures religieuses nationales. De toute façon les destinations portuaires étaient quasi incompatibles. Les missionnaires étaient promus en quelque sorte, au rang d’agents civilisateurs.

Dans l’Eglise catholique, mais aussi d’une certaine manière chez les protestants, l’esprit de la crise anti-moderniste donne un regain de notoriété à l’axiome : « Hors de l’Eglise, point de salut ». L’action missionnaire est de ce fait aussi une lutte contre le « paganisme » et les « fétiches ». Pour sauver les âmes, les Eglises se sont montrées presque aussi hégémoniques que les Etats.

Du côté protestant, la « Mission Evangélique de Londres » fleurit sous la houlette royale qui préside à l’Eglise anglicane et dont bénéficient les autres obédiences anglaises. Avant que ne se développe la « Mission Evangélique de Berlin », les initiatives protestantes dépendaient de celle de Bâle. Cela ne pouvait être qu’une situation transitoire pour l’empire allemand.

L’avantage des Eglises protestantes dans l’œuvre missionnaire était qu’elles ont toujours, où que ce soit, imposé une nécessaire indépendance dans leurs organisations communautaires locales. Les responsables furent rapidement désignés parmi les Africains. Le prix de la liberté à payer de cette indépendance fut un conformisme rigoureux par rapport à l’organisation des Eglises mères. Cette dépendance disqualifia longtemps certaines communautés africaines qui n’étaient pas toutes aptes à s’assumer elles-mêmes au sein de leurs ethnies. L’originalité libérale du protestantisme africain souffre, encore aujourd’hui, de cette rigidité au sein des fédérations. De nombreuses Eglises entièrement indépendantes ont vu le jour. Elles sont parfois qualifiées de sectes.

Du côté catholique, c’est juste l’inverse qui se produit. C’est la Congrégation pour la Propagation de la Foi, à Rome, qui assure la conformité de l’action missionnaire. C’est-elle qui confie à des Instituts ou à des Congrégations Missionnaires le soin d’évangéliser des territoires. Libre à elles d’y procéder suivant leur originalité propre dans le respect des buts fixés. Des Vicaires Apostoliques et des Préfets Apostoliques sont nommés pour faire respecter les directives. L’africanisation de la hiérarchie est plus lente, mais l’occupation des territoires plus efficace. Le prix de la liberté à payer dans cette démarche était celui de l’insertion dans les ethnies locales. Cette insertion fut souvent conflictuelle. Si les langues vernaculaires étaient respectées, les coutumes le furent beaucoup moins. On peut imputer à ce comportement une grande part de la responsabilité du débat actuel sur « l’inculturation » chrétienne en Afrique. Les premiers théologiens africains sont allés jusqu’à dire que les missions étaient des copies « papier carbone » des Eglises de la métropole.

Pourtant, les missionnaires, qu’ils soient catholiques ou protestants, se sont rapidement illustrés par leur capacité à créer des écoles et des dispensaires. Ils devancèrent souvent les administrations coloniales dans ce domaine et prirent souvent des contacts fructueux avec les chefs et rois locaux, avant-même que les responsables politiques ne puissent le faire. Ils furent souvent sur place avant les troupes de pacification, comme ce fut le cas en Afrique du sud et dans certaines régions des bandes côtières de l’Afrique de l’Ouest. Tout ne fut pas parfait bien entendu.

Le pasteur Livingstone, missionnaire-explorateur britannique de l’Afrique de l’Est qui fut secouru (1872) par Stanley, lui-même appointé par le roi des Belges et l’Académie britannique de géographie, oublia par exemple de s’intéresser au pays « masaï ». Personne ne s’y intéressa désormais, jusqu’aux indépendances, avec la création des parcs naturels du Kenya.

Dans bien des régions de l’Afrique noire de l’ouest, les missionnaires constituèrent des réduits, appelés « villages de liberté », « camps ou quartiers chrétiens », pour sauvegarder la vie et la foi des convertis. Parfois, ils obtinrent de l’administration coloniale des exemptions de travaux forcés sur les routes et les voies ferrées pour leurs protégés. Il y avait dans cette pratique une logique qui ne pouvait s’accommoder des règles traditionnelles de l’organisation sociale. Ce particularisme religieux fit des victimes dans les rangs des néophytes. La situation religieuse et tragique de « l’apartheid » qui s’est crée en Afrique du sud est très complexe. Elle n’a pas encore trouvé aujourd’hui le chemin d’une réelle sérénité. Quant à la présence chrétienne en Afrique musulmane du nord et de l’est, elle continue de souffrir d’un hiatus interculturel tellement enchevêtré qu’elle aurait exigé, pour être résolue, une sorte de héros qui présenterait les qualités intuitives d’un « Lawrence d’Arabie ».

Toutes ces choses doivent être dites et comprises en toute honnêteté. Car elles font partie de l’histoire qui est reprochée par les intellectuels africains aux Eglises chrétiennes au moment de la colonisation. Savait-on mieux faire à ce moment-là ? C’est sans doute la bonne façon de se poser des questions. Il est difficile en effet, d’intenter des procès d’intention, et a posteriori, sur ce que l’on ignorait alors. Il ne faut pas oublier que les débuts de l’ethnosociologie moderne ne datent que des années 1920. Pouvait-on comprendre alors l’efficacité d’un long palabre africain face à celle de la discipline immédiate occidentale ? Il y eut un réel choc des cultures à cette époque. Ce fut le premier, et la division des chrétiens en fait partie.


Le cas particulier de la France dans les missions au début du siècle.

Il n’est pas présomptueux de traiter de façon particulière les territoires où oeuvraient des missionnaires français. Les deux-tiers des prêtres missionnaires dans le monde sont français, ainsi que les quatre-cinquièmes des frères et religieuses. Les ressources financières sont en proportion. Mais rien n’a été facile.

Dès 1904, Combes fait interdire aux religieux l’exercice de l’enseignement. En 1905, la France vote la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Nombre d’Instituts missionnaires sont expulsés ou privés du droit d’ouvrir des écoles et des séminaires. Il se trouve qu’alors une bonne partie de la politique du Vatican résulte de ses démêlées avec la France, qui est à l’origine du triomphe de l’esprit laïc et de l’anticléricalisme. Ces problèmes vont perdurer jusqu’en 1926, avec la chute du ministère Herriot, et en Afrique, par des combats d’arrière garde, jusqu’en 1930.

Cela donne lieu à de sérieux conflits avec l’administration coloniale qui, dans certaines régions, se montre franchement anticléricale. Pendant quelques années, les missions essaient de contourner le problème en ouvrant des écoles, dites « catéchétiques », qui devaient pourvoir à leur propre existence par les travaux agricoles.

En 1919, le Pape Benoît XV, dans son encyclique Maximum illud, exprime clairement, au regard des dissensions des peuples, la volonté de séparer l’activité missionnaire des initiatives colonialistes. Il réitère le but essentiel de former partout un clergé autochtone. Tous les instituts missionnaires étaient déjà persuadés de cette nécessité. Mais il n’est pas facile de se représenter le labeur que cela représentait dans ces régions où tout était à imaginer en matière de rencontre des cultures. Les longs voyages à pieds sont inimaginables aujourd’hui. L’apprentissage de la langue se faisait en suspendant à des cordes tous les ustensiles et objets de la vie pour établir des lexiques. Avec l’aide de traducteurs, il fallait négocier avec les chefs de village les lieux d’implantation et le recrutement des élèves pour l’école. Les jeunes les plus robustes étaient réservés aux travaux forcés. Ceux qui pouvaient être maintenus au village devaient assurer la survie agricole. Les autres, et ceux que l’on voulait particulièrement protéger, purent aller à l’école des Pères. On y apprenait « nos ancêtres les Gaulois », mais en même temps on y forma les premiers prêtres africains et une grande partie de l’élite qui assuma l’indépendance des pays en 1960.

En Afrique de l’Ouest, il est aisé au voyageur qui se rend en chemin de fer par le « Rail Abidjan-Niger » de se faire une idée de l’importance de l’esprit antireligieux de l’époque. A la gare de Badikaha, entre Tafiré et Ferkessedougou, on peut contempler les vestiges colossaux de la Loge maçonnique du Grand Orient où convergeaient des fonctionnaires, hommes d’affaire et industriels coloniaux de Dakar, Bamako, Ouagadougou, Cotonou. On ne peut s’empêcher en visitant les lieux d’être surpris par l’ambiance paranoïaque qu’inspirent ces installations qui sont d’un goût « pharaonico-byzantin ». On peut se demander aussi si, pour ceux qui se réunissaient dans ces lieux, l’anticléricalisme militant n’était pas en quelque sorte une pratique nécessaire à l’affirmation de leur propre forme de religiosité laïque et républicaine.

Les blessures de deux guerres mondiales.

Ce qui, en second lieu, aggrava sérieusement les conditions de l’action missionnaire, fut la mobilisation générale des prêtres pendant la guerre de 14-18. Les missionnaires qui purent rester en étant mobilisés sur place vécurent en situation de survie. D’autres ne revinrent jamais des durs combats de cette guerre. Enfin, avec la défaite de l’Allemagne, la France hérita des colonies du Togo et d’une partie du Cameroun. Les missionnaires allemands de « la Société du Verbe divin » furent expulsés et remplacés par des missionnaires français d’Alsace et de Lorraine. Tous ces événements furent autant de handicaps difficiles à surmonter.

Mgr Joseph Diss (Côte d’Ivoire).
Photo sma

La deuxième guerre mondiale créa des blessures encore plus graves. La colonisation fut source d’inimitiés économiquement et politiquement influencées par l’étranger, non plus pour défendre une nation particulière, mais pour défendre des idéologies. Le vaste monde dans lequel les colonies se trouvaient impliquées n’était pas parfait et laissait libre court à une interprétation toute africaine de l’hégémonisme politique. Les différentes affinités religieuses du christianisme et de l’islam se superposèrent aux primautés locales, aux idéologies et au pouvoir politique.

Après la seconde guerre mondiale.

Ce contexte est quasi général en Afrique. Mais en France, où la gauche est au pouvoir, il se trouve que la situation est encore une fois très particulière. Les premiers politiciens africains qui furent députés de leurs territoires à l’Assemblée Nationale française ne trouvèrent pas d’autre groupe politique pour les accueillir que le parti communiste. Beaucoup d’entre eux étaient pourtant des chrétiens convaincus. On n’en voulait pas, tout simplement, dans les autres partis de peur de recruter des voix dévalorisantes pour les votes de l’opposition. Ce fut sans doute une grande erreur xénophobe. Ces députés apprirent ainsi l’art de diriger un parti politique en l’organisant jusque dans les villages les plus éloignés comme autant de cellules de militants. Si l’idéologie du parti ne les a pas toujours intéressés, ils surent copier cet organigramme en faisant feu de tout bois sur le terrain africain. Les militaires n’eurent pas de difficulté à faire de même. La « politique politicienne » fut inventée en Afrique bien avant que l’on vienne à en parler en France dans les années 70.

Des pays comme le Tchad, mais aussi, d’une façon plus souterraine, le Togo et la Côte d’Ivoire, souffrent aujourd’hui encore des reliquats de luttes d’influences qui eurent lieu, avant les indépendances, entre le nord et le sud, qui se réclamaient alors de projets politiques différents : fédéralisme africain, nationalisme strict, unionisme avec le colonisateur. La question fut parfois radicalement traitée dans les pays qui firent le choix de la dictature communiste ou de l’islamisme. Ce fut le second choc culturel qui fit régner les partis uniques et donna lieu à de nombreux coups d’état.

L’Eglise, pendant tout ce temps se rend elle-même de plus en plus indépendante en affermissant ses structures et en étant plus attentive aux cultures locales. Les Préfets Apostoliques deviennent évêques et les Vicaires Apostoliques, qui sont des évêques au titre de diocèses disparus, deviennent évêques titulaires de l’Eglise locale ou archevêques. Les bases des églises locales sont posées et les prêtres africains sont vite nombreux dans certaines régions. Certains d’entre eux ont été envoyés en Europe ou à Rome pour parfaire leur formation. On choisira parmi eux les premiers évêques autochtones. Pie XI et Pie XII avaient fortement insisté dans ce sens. En 1957, l’encyclique Fidei donum consacre la disponibilité de l’Eglise universelle envers ces « jeunes Eglises » en encourageant les diocèses et tous les ordres religieux à fournir des prêtres et des religieuses en partage du don de la foi. L’idée des « missions à l’extérieur » s’est transformée en idée de la « mission universelle de l’Eglise ».


Le temps de indépendances et du Concile Vatican II.

au mois de mai 1962 se tient à Lyon un Congrès Missionnaire International, sous le patronage des Œuvres Pontificales Missionnaires. On y célèbre le centenaire de la mort de Pauline Jaricot. Les Instituts missionnaires y sont fortement représentés et une unanimité s’y fait sous le thème de la « coopération » entre Eglises et Instituts. On peut dire, à partir de ce moment là, qu’à tous les niveaux l’Afrique et ses missionnaires sont prêts à siéger au Concile Vatican II. Le plus grand nombre des Pères conciliaires viendra des pays du « Tiers-Monde ». Le nombre des évêques africains ira croissant entre la deuxième session, en 1963, et la dernière session, en 1965. Leurs voix ont pesé lourd lors des scrutins, ce fut une chance pour l’Eglise.

Le sanctuaire marial d’Abidjan.
Photo R. Bucher

En 1960, presque tous les Etats africains accèdent à l’indépendance. Le drame de cette époque est que du statuts de riches colonies de l’Occident, ils deviennent par le fait même, et très brutalement, des pays dits « sous-développés ». Les idéologies qui s’affrontent dans la guerre froide y ont trouvé un nouveau champ de bataille et proposent leurs principes économiques, « développementisme » de gauche et « libéralisme » de droite. A cela il faut ajouter des idées toutes nouvelles qui sont propres à ce vieux continent qui se découvre enfin lui-même. Il s’agit du panafricanisme, de la négritude, de l’authenticité. Certains nostalgiques déplorent la disparition progressive des cases aux toits de paille. Les traditionalistes disent que les sages de l’Afrique ont été dépossédés de leur savoir. C’est oublier que l’histoire ne connaît pas vraiment la « marche arrière » vers les anciennes valeurs, ni la « photocopie » des valeurs qui viennent d’ailleurs. Tout doit être réinventé en fin de compte. Ce très gros labeur de renaissance de l’Afrique n’est pas encore arrivé à son terme en l’an 2000.

Les fruits de Vatican II.

Il ne faut pas se méprendre sur la capacité de l’Afrique à affronter toutes ces réalités. Vis-à-vis de l’Eglise, c’est à David Alloun Diop, en 1962, que l’on doit les « Vœux Africains pour le Concile Vatican II ». C’est lui qui exprime pour la première fois l’idée d’un « Concile africain », dans un ouvrage collectif qui a pour sujet : La personnalité africaine et le catholicisme. Les premiers théologiens négro-africains s’y expriment avec vigueur. Léopold Sedar Senghor en rédigea la post-face. Les intellectuels africains ont su prendre les choses en main très rapidement. En 1970, la « Société Africaine de Culture » tient à Cotonou un colloque sur le thème des religions africaines comme source de valeurs de civilisation. La question du dialogue interreligieux y est franchement engagée et les théologiens africains en témoignent . En 1977, la même société tient un colloque à Abidjan sur le thème des « Civilisations Noires et Eglise Catholique. Animistes, musulmans, ethnologues et théologiens y font bon ménage. Il est à regretter que ce genre d’initiative ne puisse plus avoir lieu par manque de crédits.

La cathédrale de Katiola (Côte d’Ivoire).
Photo sma

Les Eglises locales africaines ont à juste titre retenu du Concile Vatican II qu’il leur fallait entrer sans tarder dans l’esprit de Gaudium et spes, la « Constitution Pastorale sur l’Eglise dans le Monde de ce Temps ». Elles ont donc donné la priorité à l’acquisition rapide de leur majorité ecclésiale. Elles ne sont plus désormais des Eglises filles de l’Occident, mais des Eglises sœurs. Quant à l’application du Décret Ad Gentes, sur l’activité missionnaire de l’Eglise, elles s’en trouvent les premières responsables. Il s’agit là d’une véritable révolution dont on peut dire qu’elle n’est pas complètement assimilée à ce jour. La tâche est rude.


L’Eglise africaine aujourd’hui.

Les théologiens africains ne sont pas en retard dans leur questionnement. Ils ont su explorer les voies de l’ethnothéologie et de la théologie sociale, faire des tentatives d’africanisation et non pas se contenter d’une théorie des « pierres d’attente » que l’ont pourrait éventuellement adapter. C’est important, dans la mesure où les missionnaires disaient que le terrain est favorable ; les « pierres attendent » pour participer à l’édification globale de l’Eglise. Les Africains disent qu’il n’y a pas à attendre et que la foi africaine peut témoigner authentiquement et tout de suite aux yeux du monde entier. Ce fut la grande idée qu’ils défendirent dans le concert des théologies de la libération et du tiers-monde dans les années 77-78. En Afrique du Sud on inventa la théologie contextuelle. C’est une théologie que l’on veut applicable à une situation présise comme l’apartheid.

La théologie négro-africaine s’est amplement développée depuis. Elle a su donner naissance à des rites particuliers et se pose aujourd’hui les mêmes questions que la théologie occidentale sur la manière d’assumer les problèmes de l’âge de la postmodernité. Elle se demande aussi si Dieu ne peut pas mourir en Afrique comme il meurt aujourd’hui en Occident, non par idéologie, mais par indifférence ou à cause de l’amalgame qui neutralise toutes les formes de la religiosité. La théologie africaine actuelle cherche à être plus critique et spécifique. Hélas, son labeur s’en trouve, par le fait même, moins médiatisé.

La cathédrale d’Abidjan.
Photo C. Rémond

Dans son aspect le plus visible, l’Eglise d’Afrique se présente souvent comme une Eglise à problèmes financiers. Elle a surtout des problèmes liés à un développement très rapide. C’est elle qui s’agrandit le plus à l’heure actuelle. Il y a donc des problèmes graves d’infrastructures, mais aussi de gestion humaine et de comportement des agents pastoraux. C’est un véritable « challenge » qu’il faut relever. Les choses évoluent très vite et les hommes ont de la peine à cultiver une conscience chrétienne qui soit toujours à la hauteur des exigences du moment. L’épiscopat n’ignore rien de tout cela. La question essentielle sur l’inculturation du christianisme en Afrique et de sa mise en œuvre dans les communautés de base dont on a parlé au synode africain de 1989 avait déjà été abordée depuis 1970 à Kinshasa et en 1983 à Ouagadougou. Quant aux conflits interethniques et interreligieux les plus graves auxquels on doive faire face aujourd’hui, en Afrique centrale et dans le Sahel à majorité musulmane, les mises en garde avaient été faites depuis 1985, par le Symposium et les Conférences des Evêques d’Afrique de Madagascar.

Pour conclure ce vaste tour d’horizon, il faudrait pouvoir parler des paradoxes de l’Afrique et de toutes ses formes de religiosité, de toutes ces choses qui énervent ceux qui n’appartiennent pas à ces cultures et semblent incompréhensibles. Ce n’est pas l’historien qui peut répondre à cela, mais le philosophe. La contradiction est quelque chose à laquelle personne n’échappe et qui ne sert qu’à faire comprendre ce à partir de quoi on peut vivre ensemble. Pour nous, et ce sera notre dernier mot, c’est ; « l’Evangile » !

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