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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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« La Sainte Ignorance », d’Olivier ROY (Edition du Seuil, 2008)
Article mis en ligne le 9 juin 2009
dernière modification le 16 septembre 2010

par Louis Kuntz

Qu’est-ce que c’est qu’un Alsacien ? Un Basque ? Ou un Breton ? Faut-il être né dans un de ces pays pour avoir droit au qualificatif en question ? Est-on un cheval parce qu’on est né dans une écurie ? Faut-il parler la langue du pays ou suffit-il d’y habiter ? Faut-il avoir la « couleur » ou partager les convictions religieuses de la majorité de ses habitants, ou non ?
Qui donnera, dans l’ordre, le tiercé gagnant ? Est-on d’abord (par exemple) basque, puis catholique et ensuite seulement français ? Ou d’abord français, puis breton et enfin catholique ? D’ailleurs peut-on seulement être basque ou breton sans être catholique ? Voilà autant de questions qui mettent en jeu et la « religion » et la « culture ». Et que soulève Olivier Roy dans son livre.
Un livre que je n’aurais certainement jamais acheté si je m’étais arrêté à l’image présentée sur sa couverture : une Vierge Marie, à tête de Barbie, apparue Dieu sait où ! Heureusement que le titre m’a séduit. Aujourd’hui on met tellement le savoir et la connaissance en valeur, que la sanctification de l’ignorance ne pouvait que me séduire. Et voilà comment j’ai appris qu’il faut savoir ignorer... pour réussir ! Et pourquoi j’ose vous conseiller de lire ce livre.

Certaines de ses pages sont un peu choucroute - Internet est passé par là - mais si vous persévérez à le lire jusqu’au bout, vous découvrirez plein de réponses à des questions que vous vous êtes certainement déjà posées, comme par exemple, la raison du succès des évangélistes, ou le pourquoi de la déraison des terroristes et autres intégristes, y compris la cause de certains coups de frein de l’Eglise et de sa hiérarchie et autres inexplicables tremblements et soubresauts des institutions religieuses, que le jour de mon ordination, je n’aurais jamais cru possibles...
Plus d’une page concernant l’Eglise, la mission, l’inculturation, m’a fait penser aux cours jadis donnés, à Lyon, au 150, par le regretté Père Falcon... Mais il n’y est pas seulement question du christianisme - avec un intéressant comparatif du travail missionnaire fait par les catholiques et les protestants - mais aussi de l’islam, dont l’auteur est un spécialiste. Car eux aussi, en plus de leurs problèmes, sont affrontés aux mêmes que nous...

Le chapitre sur la religion et la politique des langues - l’interdiction autrefois faite aux laïcs de lire la Bible, ou la mise à l’Index interdisant la lecture de la Bible en langue vulgaire - est du plus haut intérêt. Vous y apprendrez par exemple pourquoi Gaston Defferre, maire de Marseille, protestant, parlait « pointu » et pourquoi son successeur, Jean-Claude Gaudin, catholique, parle « avec l’accent » !
Mieux, une lecture attentive vous fera même découvrir pourquoi les missionnaires de France provenaient majoritairement des Provinces limitrophes. C’est parce que l’identité catholique, face au français jacobin et athée, s’était réfugiée dans les langues régionales, chez les Basques, les Bretons, les Halsaciens (respectez l’accent !)... Hier, c’était d’ailleurs la ferme conviction de nos « recruteurs » qui trouvaient tout à fait inutile d’aller perdre son temps à traverser les Vosges pour y pêcher, dans les eaux francophones, des silures ou futurs barbus ! Ils préféraient ratisser très large, dans les villages où l’on parlait l’alsacien. Les villes où ça causait plutôt le français ne les attiraient guère. Personnellement, je n’ai d’ailleurs pas le souvenir qu’on m’ait cherché. Pire, ma « vocation » devait laisser à désirer puisque je ne parlais correctement que le français...
Ceci m’a d’ailleurs valu, un jour, une très sérieuse leçon de la part d’un vieux curé qui a essayé de me marteler, profond, dans la tête qu’il me fallait absolument apprendre l’allemand et parler le dialecte alsacien. Que l’Eglise avait aussi, pour mission et devoir, de sauver la culture alsacienne parce que le jour où tout le monde ne parlera plus que le français, c’en sera fini de notre catholicisme... (Pourquoi le prophète en question ne m’a-t-il pas révélé que ça commencera par la disparition de notre Province de l’Est ?)...

Pour ne pas parler que de l’Alsace, voici une réflexion que notre précédent pape (Jean Paul II), a faite à Mgr Gourvès qui était en 2000 le seul évêque de Bretagne à parler breton : Nous allons vers une mondialisation où tout le monde va être « brassé », les gens voudront retrouver des racines sûres. Vous, en Bretagne, avez des racines, comme nous en Pologne. Tout ce qui se passe sur le plan culturel et touche cette minorité qui veut s’exprimer est important et peut être chemin de foi. Autrement dit, il faut soutenir la religion populaire même si de l’extérieur ses manifestations peuvent être vues comme du folklore... Tous les participants n’ont peut-être pas la foi, mais ils ont été « plongés dans le chaudron de l’Eglise » ! Et voilà comment on réussit de bonnes et catholiques potées...
En fait, il semble bien qu’on trouve là une des motivations qui anime aujourd’hui les intégristes qui rêvent du retour au beau et bon vieux temps d’autrefois. C’est le réflexe du cheval qui retourne à l’écurie qu’il a fuie parce qu’elle brûlait ! Ou comment il faut agir pour se faire griller les fesses. Et aussi, pourquoi, aujourd’hui, le retour des pompiers - là où on ne le leur interdit pas - casqués, en uniforme, la hache de sapeur étincelante sur l’épaule, pour accompagner nos augustes processions du Saint Sacrement ! On était quand même en train de perdre de beaux « spectacles » ! Il faut absolument les rétablir ! Pourquoi ne pas y ajouter, demain, des majorettes pour faire un peu plus moderne ?...

Or, conjointement à tout cela, on veut paradoxalement que les gens retrouvent aujourd’hui une foi qui soit « pure »... qu’ils ne fréquentent pas ou plus les sacrements par simple et pure habitude ou tradition, mais parce que sincèrement ils y croient. On ne veut plus d’une religion sociologique noyée dans une culture... mais, contradictoirement, on aimerait bien, quand même, retrouver une culture au service de notre foi...
Reste l’inévitable problème, difficile à résoudre, de savoir si la foi des fidèles est vraiment ancrée dans leur vie, ou s’il s’agit seulement d’un superficiel badigeon... Oui, comment savoir sans juger - alors qu’il ne faudrait pas juger [1] ? Que valent encore les registres paroissiaux et les certificats dûment signés et estampillés ? N’auraient-ils pas été obtenus par complaisance de la part d’un curé qui n’y croit plus, complètement dépassé qu’il est par l’évolution et les événements qu’il doit affronter ? Ces papiers, correspondent-ils à une foi et une pratique manifestes ? Ne faudrait-il pas voir et interroger la communauté ?

Dans une paroisse territorialisée, il faut prouver sa foi, elle doit se dire et se voir, car il ne suffit plus d’être enregistré dans un vieux bouquin. Il n’y a plus de sujets supposés croyants. Dans une « paroisse » non territorialisée, par contre, c’est évidemment tout différent. Un pèlerinage ou une communauté intégriste sont fréquentés par ceux qui savent où trouver ce qu’ils cherchent. Ailleurs c’est moins que certain. Les paroissiens n’y choisissent pas leur curé ! On les y parachute ! C’est très différent...
Dans un milieu qu’on a choisi, tout est différent. On n’y rencontre que des convaincus. Engagement et lien personnel sont visibles. Un chacun aura à cœur de n’être pas confondu. Il y a « eux » et « les autres ». Et pour bien se différencier de la sécularisation ambiante, les responsables porteront col blanc et soutane noire, insignes et uniformes... Que les vilains canards qui préfèrent l’incognito, les bipèdes sans plumes qu’on ne distingue plus, se fassent descendre : ils l’auront bien cherché et voulu...

Les évangélistes qui ont aujourd’hui le vent en poupe et qui grignotent de plus en plus l’avance que les catholiques avaient hier sur eux, n’ont pas de complexe ! Ils n’ont pas peur de se montrer, bien au contraire. La différence doit s’afficher ! La rupture suppose que l’on établisse des procédures d’entrée - et aussi, évidemment, de sortie. On sera un born again ! A condition d’explicitement redemander le baptême. Dans l’Église catholique, on n’en est pas encore là, mais un baptême dès le berceau et/ou une vocation qui n’est pas tardive deviennent suspects ! Et puis, on parlera de nouveau, et beaucoup trop, d’excommunication ! Parmi les « prophéties » du vieux curé, il y avait aussi celle que le jour où l’Eglise n’excommunierait plus, elle sera foutue ! J’aimerais bien, vous devinez pourquoi, l’entendre aujourd’hui sur ce sujet ! Notre actuel pape doit lui paraître assez bizarre...


« La Sainte Ignorance » permet de découvrir encore bien d’autres perspectives, questions et réponses, comme, par exemple en ce qui nous concerne, la façon, assez singulière, que nous avons, la SMA, de ne voir comme authentique mission que la première évangélisation. On n’est un « missionnaire » digne de ce nom qu’en allant là où personne n’a encore été. Il nous faut des terrains vierges. On veut pouvoir débroussailler. Ré-évangéliser, en France ou ailleurs, c’est pas pour nous...
Comment faut-il interpréter la chose ? Cela voudrait-il dire que le dépucelage est notre spécialité ? Ou alors, aurions-nous eu comme précurseur un Pentecôtiste qui affirmait que Jésus ne reviendra que lorsque l’Evangile aura été prêché sur toute la terre, d’où la volonté de ne toucher que des unreached people, tous ceux qui n’ont pas encore entendu parler du Christ, afin qu’il hâte son avènement ?
On parle d’ailleurs aussi, dans de livre en question, de Mgr Marion de Brésillac [2]. Même que j’y ai appris que « la société des missions de Lyon comptait, en 1990, 190 candidats dont soixante-dix-neuf Africains, trente-deux Irlandais et... quatre Français [3] ». Je n’ai heureusement pas eu à me demander si, pour l’auteur, les Alsaciens-Lorrains sont des Français, puisque, si je ne me trompe, en 1990, la Province n’avait pas de candidats...
Quand dans le même temps on lit qu’il y aurait 16 000 missionnaires coréens à l’étranger - ce qui place la Corée (44 millions d’habitants dont 8,7 millions de protestants) juste après les USA - on peut regretter qu’un projet en Corée, jadis caressé par nos autorités, n’ait rien donné. Au moins, à ce que je sache. Les missionnaires, un produit d’exportation comme les voitures, ce n’est quand même pas rien !

Il serait possible d’ajouter encore bien d’autres pages à cette recension qui n’en est d’ailleurs pas vraiment une, puisque tout est loin d’y avoir été dit. Non... il faut absolument lire ce livre. Il empêchera, les uns, de mourir idiots et les autres, de dormir tranquille, puisqu’ils mijoteront la question, avec l’auteur, du « comment il faut penser la diversité culturelle et l’universalité religieuse ». Est-ce que la religion doit être ramenée à la culture, ou doit-elle, au contraire, l’expulser et s’en dégager...
A titre d’exemple, pour illustrer la chose, juste encore un mot concernant la fête de Noël. L’arrivée d’Halloween en France, vers la fin des années 1990, a été vue et dénoncée comme l’invasion d’une fête « païenne », ce qui était d’ailleurs le cas. Et qui confirme justement ce glissement du profane vers le paganisme, avec pour conséquence l’isolement toujours plus grand du religieux par rapport à la culture. Aujourd’hui, la déchristianisation de Noël est évidente : on ne va plus guère à la messe de minuit (que d’ailleurs on ne célèbre généralement plus à minuit), et le Père Noël ou Santa Klaus sont plus importants que le Christ...
Or, pris dans ce sable mouvant du « multiculturaliste » qui nous engloutit, nombreux sont ceux qui voudraient que toute référence chrétienne de Noël disparaisse, en faveur d’une neutralité religieuse ! D’abord on n’est plus tous chrétiens ! Ensuite, ceux qui le sont encore ne célèbrent pas forcément tous Noël ! La tradition protestante fondamentaliste y voit une fête profane. Mieux, les puritains américains n’ont même jamais célébré Noël ! De sorte qu’aujourd’hui, aux Etats-Unis, le mot Christmas est souvent remplacé par celui de Holiday ou de Yule (un terme germanique pour l’équinoxe de décembre)...

Quel chemin prendre ? Personnellement, sensible au temps qui passe et à tout ce qui trépasse, je me rappelle qu’hier l’Eglise catholique en France, dans son conflit avec la laïcité, a encouragé les paroisses à réinvestir la vie sociale, sportive, culturelle. Les marqueurs religieux n’étaient pas cachés. C’était la tendance : mouvements de jeunes, patronage, clubs de sport, colonies de vacances, etc. Plus tard, avec les prêtres ouvriers, on pensait que le sel et le levain avaient leur place dans la pâte, que la grâce pouvait se manifester sous le profane, que la vie intérieure cachée valait plus, ou au moins autant, que les manifestations extérieures... On ne voulait pas d’une moyenâgeuse « chrétienté », mais on respectait le roseau froissé et la mèche qui fume encore [4]...
Or, aujourd’hui, pour les nouveaux croyants, presque plus rien de tout cela n’est vrai. Notre environnement n’est pas neutre mais carrément mauvais. Le profane vire au paganisme. Il faut faire le tri ! Eviter et fuir tout ce qui est païen. Et lui opposer nos valeurs chrétiennes. La religion, aujourd’hui, doit s’afficher, se remarquer, flotter au vent ! Il faut sortir sa bannière, son drapeau... Simplement qu’aujourd’hui, à vouloir faire l’ange, bien trop l’ont malencontreusement confondu avec leur jaquette...

A propos, va-t-on, cette année, encore une fois, comme en mai 2008, organiser à Paris une Christian pride sur le mode des gay prides ?

Ralliement 3, mai-juin 2009

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