Monseigneur Ernest HAUGER sma (1873 – 1948)

La Société des Missions Africaines n’a jamais manqué d’originaux. Dans le bon sens du terme, évidemment. Pas d’anormaux ou d’excentriques « hommes ivres de Dieu [1] », mais d’authentiques et intrépides missionnaires. Mgr Ernest Hauger était l’un d’entre eux, et même l’un des plus remarquables.

  • Tout ce qui brille n’est pas or !
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La cathédrale de Cape Coast (Ghana), construite par Mgr Hauger.
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Arrivé le 22 novembre 1925 à Cape Coast, monseigneur Hauger fit aux chrétiens la promesse de commencer son ministère par la construction de la cathédrale qu’ils attendaient déjà depuis un quart de siècle [9] ! Dès janvier 1926, il commanda 30 tonnes de ciment à Marseille. Puis, grâce aux chrétiens qui avaient déjà apporté plus de 100 tonnes de sable, fin octobre 1926 les murs avaient atteint 1 m de haut. Finalement, le 18 novembre 1928, la cathédrale, dotée de trois grandes cloches, était livrée au culte [10].

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Vue de Cape Coast (Ghana) et de sa cathédrale.
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Au cours des sept années suivantes, toujours grâce à Dieu et à la collaboration de tout un peuple, l’évêque, plein de foi et d’audace, fit construire six importantes églises, huit résidences missionnaires, une École normale et un séminaire. De sorte que, peu à peu, dans tout le Vicariat, les chapelles-écoles furent remplacées par des bâtiments spécifiques et plus grands. Il ne s’agissait pas de structures vides ! Mgr Hauger a fondé une revue, la Voix Catholique de la Côte d’Or [11], une Congrégation indigène de frères, les Petits Frères de St Joseph, et aidé largement au développement des Sœurs de N.-D. des Apôtres et des Petites Servantes du Sacré-Cœur. Il faisait, à pied, des tournées en brousse de 5 à 6 semaines, rencontrait les villageois, réunissait les confirmants, leur prêchait la Retraite et contrôlait leurs connaissances religieuses avant de les confirmer…

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Évêques d’Afrique.
Mgr Hauger est au centre. A sa doite, Mgr Chabert et, derrière, Mgr Steinmetz ; à sa gauche, Mgr Cuaz et, derrière, Mgr Terrien.
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En 1929, Rome envoya Mgr Hinsley, futur cardinal de Westminster, comme visiteur apostolique dans les colonies anglaises d’Afrique. Il devait, entre autre, inviter les évêques à mieux collaborer avec le gouvernement de Sa Majesté dans l’application d’un nouveau Code de l’éducation entré en vigueur le 1er janvier 1927. Dans le rapport qu’il remit à Mgr Hauger, il était demandé à celui-ci, conformément d’ailleurs aux vœux de la population, de construire, au plus vite, un Collège Catholique près d’une grande ville. Il devait être accessible aux externes et aux internes et il était prévu qu’il serait dirigé par des universitaires britanniques.

Pour ce faire, et sur la demande expresse du visiteur romain, Mgr Hauger devait rentrer en Europe dans les meilleurs délais pour trouver des professeurs. Il s’embarqua donc en février 1930 pour l’Europe mais eut beau contacter tous les ordres enseignants possibles, les professeurs qualifiés étaient plus difficiles à trouver que des cloches ou des sacs de ciment, car chaque congrégation anglophone devait faire face au même problème, au même moment, dans toutes les colonies anglaises.

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Vue de Cape Coast (Ghana) et de sa cathédrale.
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Mgr Hauger aurait pu essayer de gagner du temps, mais ce n’était pas dans son tempérament [12]. La patience diplomatique n’était pas sa vertu dominante. C’est ainsi qu’après avoir pris conseil, il offrit sa démission au Saint Siège, le 20 octobre 1932, en faveur d’un évêque de nationalité anglaise. Et le 9 mars 1933, Rome lui donna pour successeur un Anglais, en la personne de Mgr William Thomas Porter, un père des Missions Africaines.

L’Évêché de Clazomènes !

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Mgr Hauger, Évêque de Clazomènes.
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D’un caractère entier - pensez à sa devise - le franc-parler de monseigneur, qui lui faisait appeler un chat un chat, lui a d’ailleurs créé, plus d’une fois, des difficultés avec les autorités en place. Ses lettres n’avaient rien de la sécheresse d’un annuaire téléphonique. Jugez-en plutôt…

A Georges Brediger, son Provincial, il écrit une lettre en commençant par lui dire : « J’ai toujours été et je serai toujours un grand partisan de la franchise et un ennemi de la dissimulation… » et la termine en lui disant qu’il est inutile de compter sur sa visite à Haguenau « car je n’ai aucune envie d’y venir ».

A propos d’un différend, il signe sa lettre en disant, toujours à « son » Provincial : « A bon entendeur salut et bénédiction ! » (apostolique ?)… Puis, au sujet d’une lettre « de grande importance » qui avait traîné six jours : « Vraiment, vous êtes entouré de bien négligents serviteurs… Je proteste contre ce sans-gêne ».

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Mgr Hauger à Saint-Pierre.
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Et l’âge n’y changera rien. En 1948, il écrira encore à son Provincial (le père Brediger avait été remplacé en 1946 par le père Victor Kern) : « Je n’ose guère vous dire ce que je pense de votre procureur provincial… Il m’assure par deux fois (c’est lui qui souligne) qu’il m’allait écrire… sans retard. Voilà trois semaines de passées et rien, pas un mot… je ne sais comment qualifier cette façon de faire… » Puis termine : « Ce n’est pas encourageant d’avoir à faire à certaines gens et je finirai par les laisser mijoter dans leur jus… » Et de conclure (avec humour ?) : « Malgré tout, je compte fermement que vous ne serez jamais de ce nombre [13] ».*

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Mgr Hauger.
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Cet inflexible tempérament peut aider à comprendre que de retour en France, monseigneur se soit finalement retiré dans ce qu’il a appelé son « Ermitage » - ou « l’évêché de Clazomènes » - une modeste maisonnette près de Lutterbach en Alsace du sud. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il allait y inaugurer une nouvelle « mission » qui le rendra célèbre dans tout le pays. Mgr Charles Ruch l’avait accueilli très fraternellement en lui déléguant toutes les facultés qu’il pouvait pour qu’il puisse continuer sa mission d’évêque encore longtemps… Mais ce que personne ne savait alors, c’est qu’une guerre allait survenir, que sous l’occupation allemande, il serait interdit à Mgr Ruch de revenir dans son diocèse, en Alsace [14]. Et que finalement, Mgr Hauger, qui avait appris en Afrique à boucher les trous [15], ou à faire œuvre de suppléance, le remplacerait jusqu’à la fin des hostilités…

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Mgr Hauger.
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Cela n’a pas été facile. Dès août 1941, il sera convoqué à la Gestapo parce que ses allocutions et sermons, au cours de ses tournées de confirmations, provoquaient une intolérable atmosphère ! Il ne cessait, dans tous ses sermons, d’insister sur les dangers que courent la foi et les jeunes. « Quels dangers ? » veulent savoir les nazis qui demandent à monseigneur de s’expliquer.

Et lui, après cet interrogatoire, d’écrire à son Provincial pour lui dire qu’il avait la nostalgie de l’Afrique où, sous-entendu, il pouvait donner plus librement cours à son impatience et à son franc-parler… Mgr Douvier - dont le nom, à défaut du cœur, avait été germanisé en Daubner - a été obligé d’intervenir plus d’une fois pour sauver Mgr Hauger des griffes de la Gestapo. Il s’était même porté garant - sur leur demande - que Mgr Hauger ne prêcherait toujours « que l’évangile [16] ». « Alors que je n’ai toujours fait que cela », proteste innocemment monseigneur, en ajoutant « avec des textes et commentaires »…

Inflexible jusqu’au bout, il se réjouit, dans une lettre d’octobre 1943, de pouvoir prêcher aux quatre messes du prochain dimanche des Missions, car la foule sera nombreuse pour « écouter l’auteur de la Bergpredigt de Zim [17]… ». Et de conclure (malicieusement) : « On prêchera le pur évangile… avec commentaires d’un père de l’église… »

La foi et l’humour, voilà deux dons qui ont permis à Mgr Hauger de surmonter toutes les difficultés. Il était au contact du peuple. Il connaissait les nombreuses blagues alsaciennes qui circulaient sous le manteau. C’est ainsi qu’en octobre 1942, il fera allusion, dans une de ses lettres, à Henko, Imi et Ata [18], les trois poudres à laver importées du Reich, qu’ignoraient les Franzosenköpfe de l’époque qui, eux, ne juraient toujours que par le savon de Marseille…

Se savait-il protégé ou était-il inconscient du danger qui planait sur lui ? En septembre 1943, il écrit à son Provincial : « Vous n’étiez pas le seul à me croire pensionnaire de l’État. Dans tout le pays s’était répandu ce bruit et bien des prêtres sont venus me faire une rapide visite, pour juger de visu de la vérité du fait. J’en ai bien ri et ne me suis pas alarmé le moins du monde. On est énervé en certains lieux et je deviens gênant… »

N’empêche que, sur la fin, il s’est éclipsé pour ne pas être pris dans les filets de la Gestapo. Dans un court message du 23 août 44, griffonné à la hâte au crayon, il annonce à son Provincial que « demain jeudi, je vous arriverai à Eichhoffen avec une malle. D.V. (= si Dieu le veut ?)… Plus de détails verbalement. Il s’agit, si possible, d’empêcher de me faire arrêter comme otage, car j’ai été averti que je suis sur la liste et les arrestations ont commencé à Mulhouse… »

Lorsqu’en 1945, à la fin de la guerre, Mgr Ruch reviendra dans son diocèse, Mgr Hauger aura son heure de triomphe car l’évêque de Strasbourg rendra un hommage public et solennel au magnifique courage et au dévouement de celui qui l’a remplacé. Il n’avait cessé d’insuffler foi, confiance, courage aux gens qu’il rencontrait. « On répétait à travers tout le pays ses boutades, ses allusions malicieuses et ses attaques ouvertes à l’adresse de l’envahisseur nazi [19] ».

En bon et fidèle suppléant - être missionnaire, est-ce finalement autre chose que d’aider en passant, sans chercher à s’asseoir et à profiter d’une situation donnée ? - Mgr Hauger a pu dire à celui qu’il avait remplacé que, pendant son absence, il avait confirmé des milliers d’enfants du diocèse et ordonné 119 prêtres à Strasbourg et 22 à Saint-Pierre. Autant de soldats qui n’ont pas porté les armes dans l’armée allemande [20].

Les « deux tables de la loi » de Mgr Hauger, ses deux inspirations ou mouvements du cœur, ont été d’aider les Africains à trouver la foi et les Européens à ne pas la perdre. Une même farouche énergie, une même inébranlable confiance en Dieu, l’ont servi à remplir, jusqu’au bout, la mission que Dieu lui avait confiée [21].

Terre d’Afrique Messager septembre 2009

[1] « Les hommes ivres de Dieu » de Jacques Lacarrière (col. Points / Sagesses).

[2] Mgr Joseph Lang, originaire de Niederschaeffolsheim, est décédé à 44 ans, le 2 janvier 1912, à Bordeaux, à la Procure des Pères du Saint-Esprit… et son successeur Mgr Ferdinand Terrien (35 ans) n’arrivera à Lagos que le 17 janvier 1914.

[3] Mgr Ignace Hummel, condisciple du père Hauger, est décédé subitement au retour d’une fatigante tournée de confirmations. Il avait 54 ans. Son Vicariat comptait alors 42000 baptisés, 25000 catéchumènes, 370 églises tandis que 5000 élèves fréquentaient les écoles catholiques.

[4] Clazomènes, près de Smyrne (l’actuelle Izmir), est la patrie d’Anaxagore (vers 500 – vers 428 av. J.-C.). Formé à l’École de Milet, le berceau des philosophes, il est le premier d’entre eux à avoir choisi, à l’âge de 40 ans, de vivre à Athènes. Sa théorie du Noûs, intelligence physique, quasi mécanique, ordonnatrice de l’univers, lui vaudra d’être condamné à mort par contumace en 431 pour athéisme. Il fuira Athènes et finira ses jours à Lampsaque, près de Milet. Au dire de Platon (Phédon, 97 B-99), Socrate, qui aurait été son disciple, a salué sa doctrine comme une doctrine de libération.

[5] Il était assisté de Mgr Terrien, de Lagos, où le père Hauger avait travaillé, et de Mgr Cuaz, ancien Vicaire Apostolique du Laos, retiré à Lyon, qui appartenait aux Misions Etrangères de Paris d’où provenait notre fondateur.

[6] En langage héraldique, on dira que la blason est d’argent à la croix d’azur, cantonné en chef à dextre de la Basilique de N.D. de la Garde au naturel, surmontée d’une étoile d’azur à cinq pointes ; à sénestre d’un lion de simple dressé, armé et lampassé de gueules ; en pointe, à dextre, de trois palmiers de sinople arrachés ; à sénestre, d’une roue de moulin de gueules.

[7] André Zwingelstein raconte la chose dans l’hebdomadaire « La Voix d’Alsace » du 25 mars 1933. Dans le même article, Mgr Hauger dit que « les armoiries d’un évêque reflètent sa vie et résument son programme » et qu’il n’en a jamais changé…

[8] L’étymologie même du nom de Mulhouse (Mühle - Haus ou « moulin » - « maison ») nous dit que la ville se caractérisait par ses nombreux moulins.

[9] Dès 1902, Mgr Albert avait préparé différents plans et reçu d’Europe des portes et des fenêtres fabriquées en chêne, ainsi que des vitraux pour le chœur et même la pointe de la tour…

[10] Monseigneur bénissait le même jour les trois grandes cloches que sa paroisse natale lui offrait en témoignage d’affection.

[11] « Catholic Gold Coast Voice » voulait lutter contre l’influence de trois feuilles « bolchevistes » imprimées en Angleterre et en Allemagne et distribuées dans son vicariat. Elles combattaient « âprement tout ce qui est européen et catholique » et cherchaient (aux dires de monseigneur) « à créer dans l’indigénat un mouvement de révolte dont l’explosion pourrait avoir des conséquences graves ». Sans s’en rendre compte, la lutte qu’il avait engagée là contre le communisme l’a aguerri pour lutter demain contre le nazisme…

[12] Le 29 juillet 1931, il avait déjà écrit à son Supérieur Général, le père Chabert, que si le père Brédiger (le premier Provincial de la Province de l’Est) pouvait lui enlever « les confrères alsaciens » comme bon lui semble, il ne lui resterait plus qu’à envoyer sa démission à Rome car il ne voulait « pas prendre la responsabilité d’une mission qui ira à la ruine ».

[13] Il y est question, entre autres, de personnes auxquelles il a envoyé des dons et qui n’ont pas daigné lui répondre.

[14] Cf. « Vichy proteste en silence » in « Alsace, la grande encyclopédie des années de guerre » éd. La Nuée Bleue, p.727.

[15] On peut dire qu’il a « bouché un trou » quand il a assuré, en tant que simple prêtre, et pendant trois ans, les fonctions de Provicaire, lors de la vacance du siège de Lagos.

[16] Lettre de Mgr Hauger du 6 septembre 1943. Or, comment pouvait-il faire autrement ? Peut-on prôner l’évangile devant des jeunes sans les mettre, du même coup, en garde contre l’idéologie nazie ? « Tout l’évangile est politique. Mes sermons n’étaient jamais sans allusions au présent » disait le pasteur Alfred Wohlfahrt. Cf. l’Encyclopédie citée ci-dessus, p. 808.

[17] Cette Bergpredigt de Zim doit faire allusion à un incident au cours duquel « le père Hag… a été arrêté », puisque dans une précédente lettre du 2 sept., il demande si « le père Hag goûte encore toujours les délices d’une villégiature forcée ? » En ajoutant : « Le pèlerinage à la Croix de Zim. lui a été fatal ». Et de terminer en disant : « Ne puis confier d’autres nouvelles à ce papier, en tête à tête on causera plus à l’aise. - Le Christ aura le dernier mot ».
En avril 44, monseigneur écrit qu’il a aperçu, à la gare de Rouffach, « la silhouette du P.Hagenb... Il fait vraiment piteuse mine, surtout avec les côtelettes de sa barbe rasée. Ne l’ai pas reconnu tout de suite car il sortait de la gare avec une dame. Coiffé d’un vieux chapeau, le dos voûté, maigre à faire peur, j’ai dû le regarder (lui ne m’a pas vu) deux fois, avant de l’identifier… » - Mais « Kopf hoch ! Toute passe et ne restera pas sans récompense… »

[18] A l’époque, tout le monde attendait avec impatience que « Henko » (le doryphore Otto), et « Imi » (le diminutif d’une Mädel allemande), s’en aillent au plus vite (ou « Ata gehn »).

[19] Père Victor Kern.

[20] Mgr Hauger signale que Mgr Boehm lui a annoncé, ce matin (7.02.43), que « suite à un nouveau décret, l’incorporation aux services de santé n’est désormais plus accordée aux sous-diacres, mais seulement aux prêtres ». Ceci poussera à ordonner tout ceux qui canoniquement pouvaient l’être (ne serait-ce qu’ad missam). C’est ainsi qu’on pouvait être ordonné sous-diacre le 21 février, diacre le 24 et prêtre le 28… si les dispenses demandées arrivaient.

[21] On trouvera des détails supplémentaires dans la vie de Mgr Ernest Hauger, écrite par l’Archiviste Georges Knittel, publiée dans le volume n° XV du « Nouveau Dictionnaire de Biographies Alsaciennes » édité par la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace.

Publié le 13 octobre 2009 par Louis Kuntz