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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Louis Auguste REYMOND (1823-1859). Bref rappel de sa vie
Article mis en ligne le 6 novembre 2009
dernière modification le 7 novembre 2009

par Valérie Bisson

Je suis né de parents pieux, et dès ma plus tendre enfance, j’ai eu le désir d’être missionnaire…C’est surtout dans l’année qui précéda ma première communion et en faisant le Chemin de la Croix que se développa le désir de me dévouer aux Missions les plus abandonnées [1].

Le Père Louis Auguste Reymond.
Photo sma

Enfance et jeunesse

Louis Auguste Reymond est né le 31 mars 1823 au village de Grand’ Combe au pied du mont Châteleu (1312 m), dans le Doubs, de Fortuné et Anne-Thérèse Girard. Il est le neuvième d’une famille de treize enfants. Après sa première communion, il entre au Petit Séminaire diocésain de Notre-Dame de Consolation. Deux des frères de Louis et deux de ses cousins prennent également le chemin du séminaire. Les deux cousins mourront grand séminaristes. L’un des deux est François Bobillier qui devint l’ami intime de Louis.

Grand Combe Chateleu.
Photo J.-M Guillaume

Louis connaît l’épreuve de la maladie, en particulier en 1839 et 1841. En plus, en 1842, il est atteint d’une violente fièvre typhoïde, qui fait mourir cinq élèves et un professeur. Obligé d’interrompre ses études, il fait alors de longs séjours dans sa famille. Pour occuper son temps libre, il se consacre avec ardeur à l’étude des plantes. Déjà à Consolation, des camarades et lui avaient constitué des herbiers. A la maison, il enclot le terrain avoisinant de haies où figurent différentes sortes d’arbrisseaux que l’on trouve dans la région. Il plante un chêne qui devint vigoureux et majestueux [2]

Photo J.-M Guillaume

Malgré la maladie, les palmarès du séminaire n’en sont pas moins élogieux à son égard ; ils mentionnent ses brillants succès, en particulier en critique littéraire et en discours français…

En 1843, il entre au séminaire de Vesoul pour suivre sa philosophie. En 1845, il entre au Grand Séminaire de Besançon où il semble s’être beaucoup plu.

Recherche d’une mission

En automne 1846, il entre au noviciat des Pères Maristes de Belley, avec le désir de partir en mission lointaine. Le 22 décembre 1848 il est nommé professeur mariste à Belley. Le 23 décembre de la même année il est nommé sous-diacre à Belley avec dimissoriales de Besançon. Le samedi saint, 7 avril 1849, il est ordonné prêtre, au titre des Missions, mais il est envoyé au collège des Maristes de La Seyne-sur-Mer comme professeur de 5ème. Il dira plus tard qu’il était affecté par de cruelles épreuves. Parmi celles-ci, il y a probablement des épreuves de santé. On sait très peu de choses sur sa vie entre 1849 et 1854. A partir de 1850 son nom ne figure plus sur les listes de placements des maristes.
Une lettre du 16 octobre 1851 le situe à Emagny (Haute-Saône), une autre plus tard est envoyée de Choloy, près de Toul. C’est probablement cette année qu’il fait éditer, chez Guyot Frères, un livre de 597 pages intitulé Flore utile de la France, description de tous les genres et de toutes les espèces de plantes employées en médecine, dans les arts et l’économie domestique, avec un dictionnaire des noms vulgaires [3] Il part ensuite quelque temps pour Carheil, en Loire-Inférieure, en qualité de précepteur dans la famille Lamothe et revient à Paris, avec le désir de chercher une piste pour partir en mission.

Planche de l’herbier de Köhler.

Membre de la Société des Missions Africaines

Le 19 avril 1856, il est le premier à se porter candidat pour la future Société des Missions Africaines. On sait qu’il avait réintégré le diocèse de Besançon puisque le Cardinal - Archevêque de cette ville lui donne la permission de rejoindre Mgr de Marion Brésillac.

Le 16 novembre 1856, le Père Reymond arrive à Lyon. Dès le 19, il accompagne Mgr de Marion Brésillac dans ses tournées de propagande et de quêtes. Le 8 décembre 1856, les six premiers compagnons de Mgr de Marion Brésillac, dont Louis Reymond, montent à Fourvière pour confier leur œuvre à la Vierge Marie et promettent de vouer leur vie toute entière au service des missions et de l’Afrique. Cette date est considérée comme la date de fondation de la Société des Missions Africaines. Le Père Reymond continue d’accompagner le Fondateur dans ses tournées et passe quelques jours à Paris où tous deux sont reçus par la généreuse famille Blanchet, 31 rue de Londres.

Le temps d’un regard à Free Town

Le Père Reymond, avec le Père Bresson et le frère Eugène Reynaud, s’embarque à Marseille, le 4 novembre 1858 sur le bateau « l’Express ». Après deux mois de navigation, le 18 janvier 1859, ils débarquent à Free Town, capitale de la Sierra Leone.

Le 14 mai, Mgr de Marion Brésillac, accompagné du Père Riocreux et du Frère Gratien Monnoyeur, arrive à Free Town. Une terrible épidémie de fièvre jaune est entrain d’envahir le pays.

Le 2 juin, le Père Riocreux décède. Le Père Bresson subit le même sort le 5 juin. Le 13 juin, c’est le tour du Frère Gratien. Malgré les soins du Père Reymond et des médecins, Mgr de Marion Brésillac meurt le 25 juin à midi et demi. Le 28 juin, le Père Reymond est lui-même emporté par la fièvre jaune. Le soir du même jour il est enterré à côté de ses frères. Seul le Frère Eugène, qui avait été renvoyé en France dès le début de l’épidémie, avait survécu à la terrible épidémie.


Une rencontre décisive

L’ abbé Reymond entre en communication avec Mgr de Marion Brésillac qui vient de démissionner des Missions Etrangères après un séjour de 12 ans en Inde.

Lettre du P. Reymond.

Paris, 19 avril 1856 [4]

Monseigneur,

Depuis longtemps, je m’occupais devant Dieu de l’établissement d’une mission dans l’Afrique centrale, et comme je n’ai ni les moyens, ni la position convenables, je me contentais de prier pour cette œuvre. Je n’ai que la bonne volonté, un grand désir de voir Jésus et Marie, connus et aimés, et mon caractère de prêtre, c’est à dire, l’abandon à la Sainte Providence.
La nouvelle que Votre Grandeur préparait cette mission m’a consolé et raffermi dans mes espérances. Je viens donc, malgré mon indignité, m’offrir à votre charité pour aller, sous votre direction, tenter cette œuvre pour laquelle j’offre le Saint Sacrifice depuis près de deux ans. Peut-être les premiers prêtres envoyés dans ces contrées inconnues ne pourront pas atteindre le but, mais par leur sacrifice, ils prendront possession de cette nouvelle moisson que leurs successeurs iront recueillir.
En attendant une réponse favorable à ma demande, je vous prie, etc…


Lettre de candidature à Mgr de Marion Brésillac

Passage du commerce, 30, Paris, le 19 août 1856 [5]

Monseigneur,

Depuis longtemps, je m’occupais devant Dieu de l’établissement d’une mission dans l’Afrique centrale, et comme je n’ai ni les moyens ni la position convenables, je me contentais de prier pour cette œuvre. Je n’ai que de la bonne volonté, un grand désir de voir Jésus et Marie connus et aimés, et mon caractère de prêtre, c’est-à-dire d’abandon à la Sainte Providence.

La nouvelle que Votre Grandeur préparait cette mission m’a consolé et raffermi dans mes espérances. Je viens donc, malgré mon indignité, m’offrir à votre charité, pour aller sous votre direction tenter cette œuvre pour laquelle j’offre le Saint Sacrifice depuis près de deux ans.

Peut-être les premiers prêtres envoyés dans ces contrées inconnues ne pourront pas atteindre le but, mais par leur sacrifice ils prendront possession de cette moisson que leurs successeurs iront recueillir.

En attendant une réponse favorable à ma demande, je vous prie, Monseigneur, de vouloir bien agréer l’expression de mon dévouement respectueux.

L’abbé Reymond,p m a [6]


Présentation de soi

Le Père Reymond a demandé à Mgr de Marion Brésillac de l’accepter comme missionnaire dans son institut à naître (lettre précédente). L’évêque lui demande davantage de renseignement sur sa personne et son histoire.

Passage du commerce, 30, Paris, le 3 septembre 1856 [7]

Monseigneur,

La lettre dont Votre Grandeur a bien voulu m’honorer, m’a réjoui beaucoup en me faisant espérer de voir se réaliser le plus cher de mes vœux.

Je suis né de parents pieux, au diocèse de Besançon, et dès ma plus tendre enfance, j’ai eu le désir d’être missionnaire. Ce désir ne m’a jamais quitté jusqu’à aujourd’hui où j’ai trente-trois ans. C’est dans cette vue que j’ai fait mes études classiques, et que j’ai étudié les sciences naturelles en prévision des services qu’elles pourraient me rendre dans les missions.

C’est surtout dans l’année qui précéda ma première communion, et en faisant le chemin de la croix, que se développa le désir de me dévouer aux missions les plus abandonnées. Plus tard, au milieu des épreuves les plus terribles et surtout depuis trois ans, ces désirs se sont accrus de jour en jour, et je ne puis prier Dieu de m’éclairer, sans que je ne rencontre soit dans le Missel, soit dans le Bréviaire, soit dans mes lectures pieuses, des passages qui me fortifient dans mes désirs.

Cependant, bien des choses semblent m’interdire ce but désiré. Plein de confiance en la divine Providence qui m’a toujours protégé et spécialement gardé, malgré toutes les apparences et toutes les entraves que j’ai éprouvées, je vais vous confier ma vie avec l’abandon d’un enfant qui attend de son Père le mot décisif de son avenir.

Dans le dessein d’être missionnaire, je me rendis chez les Maristes de Lyon, où je fus ordonné prêtre titulo missionis [8], par une suite de circonstances qui parurent bizarres à plusieurs, et qui me fortifièrent dans ma conviction que je devais être apôtre.

L’appel

Dans le calme que j’éprouvais au milieu du bonheur d’être prêtre titulo missionis, une vague inquiétude que je quitterais la Société me tourmentait parfois ; je m’en ouvris au R.P. Lagniet, qui était alors visiteur. Il m’engagea à négliger cette pensée qui, cependant, une année après, au moment où je me croyais fixé irrévocablement, se vérifia. Je fus accusé sur de fausses apparences et, pour éviter un scandale à la maison où je me trouvais, je quittai la Société.

Mon innocence a été en partie reconnue ; j’étais innocent du crime dont on m’accusait, c’est devant Dieu que je vous le dis. Aussi, je fus regretté, et quand l’année dernière le R.P. Favre, supérieur général, me fit demander si je voulais rentrer dans la Société, je lui répondis que ma santé autrefois très bonne s’était altérée et que craignant de ne pouvoir être utile à la Société, je le priais de m’accorder dispense de mes vœux, tout en le laissant juge et maître de ma volonté. Il m’envoya alors la dispense de mes vœux.

Depuis six mois, ma santé était devenue très faible par suite de migraines rebelles à tous les secrets de la médecine ; malgré cet état fatigant, je sentais grandir mon désir et ma volonté d’être apôtre. Pour ne pas être inutile, j’avais, depuis mon départ de Lyon, publié une "Flore utile de la France", puis j’étais entré comme précepteur chez Madame la Baronne de Lamotte, (à Carheil, dans la Loire inférieure actuellement).

En dépit des médecins, mes douleurs ont augmenté, en même temps que mes désirs d’être apôtre. Alors, j’ai conseillé à Mme la Baronne de confier ses enfants aux R.P. Jésuites, et je suis revenu à Paris dans le dessein de chercher à être missionnaire. Dès le jour de mon départ de Carheil, j’ai été complètement guéri sans avoir fait aucun remède. Je me suis remis entre les mains de la Providence, la priant de me conduire, puisqu’elle voulait absolument monde", l’intention de Votre Grandeur de préparer une mission pour l’Afrique centrale. Tous mes désirs sont là maintenant. Habitué à une vie dure dans ma jeunesse, je ne redoute ni la fatigue, ni la souffrance ; je ne crains qu’une chose, c’est de ne pas être jugé digne.

Pour l’amour de Jésus et de Marie, agréez, Monseigneur, la prière de votre indigne serviteur.

l’abbé Reymond, m(issionnaire)


Le départ pour la Sierra Leone

Après s’être rencontrés, ils forment une première communauté et créent, le 8 décembre 1856, dans la chapelle Notre-Dame de Fourvière à Lyon, la Société des Missions Africaines. Le 13 avril 1858, la colonie anglaise de Sierra Leone est érigée en Vicariat Apostolique et concédé à la Société des Missions Africaines. Le 27 octobre Mgr confie au Père Reymond le territoire de la Sierra Leone et accompagne les missionnaires jusqu’à Marseille où ils embarquent le 4 novembre 1858.

Dakar, le 16 décembre 1858, [9]
finie le 20 décembre au matin

J.M.J.

Monseigneur,

Vous pouvez vous réjouir et remercier Dieu et la Bonne Mère, car je n’ai que de bonnes nouvelles à vous annoncer. C’est le 3 décembre que nous avons mis le pied sur la terre africaine. Il est vrai que j’ai été privé du bonheur d’offrir le saint sacrifice le jour de la fête du patron de la Propagation de la Foi ; mais j’espère que cet apôtre dévoué aura vu mon bon désir et le jeûne que j’ai gardé jusqu’à midi dans l’espérance de débarquer à temps, et qu’il m’en tiendra compte.

Depuis le matin, nous étions en vue du Cap-Vert, et ce n’est que le soir, à 5 heures, que nous avons pu quitter le navire. Le R.P. Lassédat, curé de Gorée, nous a reçus avec toute la charité possible, malgré l’indisposition qui le retenait à l’hôpital. Il avait donné ses ordres à son vicaire, l’excellent Père Lacombe, qui est l’ange de Gorée, tant il y fait du bien.

Le lendemain, samedi 4, après avoir dit la messe d’action de grâces, nous nous sommes rendus à Dakar, auprès de Mgr Kobès qui nous a accueillis comme ses enfants, et nous a procuré tous les soins possibles. Nous sommes restés à Dakar où est le centre de la mission, le séminaire-collège, et un air aussi sain qu’à Gorée ou qu’en France.

La traversée

Notre voyage a été très heureux, comparativement au temps qu’il a fait. Le frère Eugène a été indisposé le mercredi et un peu le jeudi, jour et lendemain du départ ; j’ai eu la même indisposition, quoique un peu plus forte, aussi je suis resté couché par précaution pendant près de trois jours, surtout pour prendre mes repas.

M. Bresson a été le plus éprouvé ; une demi-heure après que nous avions reçu votre bénédiction, ce bon confrère a commencé à être malade, et à part trois jours de calme aux Canaries, le 20, 21 et 22, et deux jours avant d’arriver à Saint-Louis, il n’a pu prendre presque aucune nourriture. J’ai fini par obtenir quelques figues et quelques raisins que l’on distribuait parcimonieusement. Heureusement que j’avais gardé la boîte de raisins envoyée si gracieusement et si à propos par les bonnes et pieuses Ursulines. Son contenu a fourni à peu près toute la nourriture de mon cher confrère. J’espère, Monseigneur, que notre reconnaissance sera manifestée à ces généreuses voisines.

Du 3 au 7 novembre, nous avons eu une mer très houleuse, vent frais et marche rapide. Le 7 au matin, nous franchissions le détroit de Gibraltar avec un beau soleil éclairant la côte d’Espagne et la côte d’Afrique, Gibraltar hérissée de canons, et Tanger ville orientale aux maisons blanches en terrasse. Pour la première fois, nous voyions la terre d’Afrique, où le bon Maître nous a appelés pour cultiver sa vigne et semer le bon grain de la Parole divine.

Vous connaissez, Monseigneur, les émotions que l’on éprouve en voyant le pays où l’on doit employer ses forces pour la gloire de Dieu. Pourquoi tant de prêtres qui s’ennuient en France ne les éprouvent-ils pas ? S’ils connaissaient le don de Dieu, qu’ils seraient heureux !

Le lundi, nous avons perdu de vue l’Europe et l’Afrique, et le 9 à midi, le vent est devenu contraire. A six heures du soir, des nuages de couleur grisâtre avertissent de la présence de la tempête qui fond sur le navire et menace de l’engloutir. La mer est furieuse et tombe sur le pont ; les cordages sifflent et la voilure qui a failli être emportée bat contre les vergues et les mâts d’une manière effrayante.

Dès ce moment, jusqu’au mardi 16 à sept heures du soir, ce n’est qu’une succession de grains et de coups de vent qui se suivent d’heure en heure ou de deux heures en deux heures, avec une violence telle, que le navire, ne gouvernant plus, roule d’une vague à l’autre en craquant horriblement. Des vagues énormes tombent sur le pont ou soulèvent le navire de manière que le beaupré laboure les vagues ou se redresse en l’air. Impossible de se tenir sur le pont.

Cependant, chaque fois qu’un nouveau grain se déclarait, je prenais plaisir à monter sur la dunette, et là, cramponné au mât d’artimon ou à la galerie, j’admirais le magnifique spectacle de la mer en fureur, secouant inutilement le petit navire qui nous séparait de l’éternité en fuyant devant l’orage, à tous les (rumbs ?) de vent, au Nord, à l’Est, au Sud, à l’Ouest, jamais du côté où il fallait aller.

Le capitaine, doué d’un sang-froid et d’une énergie rares, après avoir déployé toutes les ressources possibles, avouait n’avoir jamais vu un temps pareil et nous disait ingénument que le démon nous en voulait.

Pendant tout ce temps, il était presque impossible de tenir en place, soit à table, soit au lit, soit sur le pont. M. Bresson était épuisé et se croyait au dernier moment. Parfois je chantais doucement, à mi-voix, l’Ave Maris Stella, pour me rendre courage, et alors il me semblait que nous devions arriver à Sierra Leone, malgré l’enfer.

Enfin, le 19 au soir, le vent tombe et devient moins contraire ; la mer se calme peu à peu, et le 21, malgré le calme de la mer, le brillant soleil qui nous éclaire et le désir de célébrer la sainte Messe, nous nous contentons d’offrir à Dieu et à Marie nos vœux et nos regrets. Le 22, nous apercevons les Canaries, mais le vent est si faible ou si contraire que nous restons là à tirer des bordées fatigantes, ou à stationner malgré la houle.

Ce n’est que le 27, après avoir vu le pic du Ténériffe se dresser au loin dans les nuages, que nous atteignons les vents alizés qui deviennent de plus en plus frais et nous amènent rapidement devant Saint-Louis, le lendemain de l’arrivée du Splendide, le premier décembre. Au matin, un petit oiseau est venu nous souhaiter la bonne arrivée sur la terre d’Afrique. Nous sommes restés un jour et une nuit devant cette ville française qui apparaît à peine au-dessus de l’eau, et qui semble sortir des sables blancs du désert.

Débarquement à Dakar

La chaleur est forte : au lever du soleil, mon thermomètre marque 19° centigrades et à midi 39°,5 sur le pont. Le soir nous partons pour Gorée où nous arrivons un peu tard pour la satisfaction de mon cœur, parce que le calme nous prend au Cap-Vert. Nous descendons promptement à terre, au milieu du mouvement continuel du port où stationnent un grand nombre de navires.

côte africaine

De Dakar, nous avons vue sur la rade et nous sommes témoins du va-et-vient continuel des navires ; il y en a moins qu’à Marseille ou dans le détroit de Gibraltar, où j’en ai compté septante autour de nous. Néanmoins, ils rappellent la France. Ici, au séminaire, il y a un peu de tout ; j’ai visité l’imprimerie, la reliure, le brochage, la forge, la menuiserie, les cordonniers, les tailleurs et les classes. Tout fonctionne sous la direction des R.P. et des frères, avec une perfection que je n’osais espérer.

J’ai déjà reçu deux spécimens de l’imprimerie de Dakar. Ce sont deux dictionnaires à deux colonnes, dont l’une est blanche à l’usage des missionnaires. Ils nous seront très utiles pour former le dictionnaire atsoo ou soo soo à Sierra Leone. Au commencement, se trouve une petite grammaire faite par les missionnaires pour le wolof. D’après le peu que j’ai vu, elle est beaucoup plus simple et plus facile que celle de M. Boilat.

Communautés catholiques d’Afrique

J’ai assisté à un sermon wolof auquel je n’ai rien compris. Cependant, j’ai été très édifié par la tenue de fidèles et des enfants des missionnaires et des sœurs. Ces enfants sont gais, obéissants et très doux, et on ne peut leur reprocher, de même qu’aux Noirs en général, que la négligence pour le travail. Il est vrai que leur sobriété en fait de nourriture, de vêtement et de demeure n’exige pas grand travail, et que quelques instants de travail par semaine peuvent suffire amplement pour tout préparer.

Durant les quinze jours que nous venons de passer ici, nous avons eu, moi surtout, bien des consolations spirituelles. Le samedi soir, 4 décembre, en allant visiter le Saint-Sacrement, j’ai assisté au baptême d’une jeune Négresse, dont la modestie et la tenue n’auraient pas déparé celles d’une jeune fille française. Quand je l’ai entendue répondant aux deux noms de Anna Maria, je n’ai pu m’empêcher d’essuyer quelques larmes, en pensant à ma mère du ciel et à ma mère de la terre. Quand pourrai-je verser l’eau sainte sur le front de quelque âme rachetée par le bon Jésus à si haut prix ?

Le lendemain, en allant à la sainte Messe, j’ai assisté à la confirmation de trois Négresses déjà âgées et mères, et quand j’ai pu célébrer moi-même la sainte messe, une Négresse revêtue de l’habit blanc des néophytes s’est présentée pour communier : c’était Anna Maria que j’avais vue baptiser la veille. Ainsi, la première fois que j’ai pu offrir la Victime adorable sur le continent africain, pour le salut de ses habitants, j’ai eu le bonheur de donner la première communion à une enfant de l’Afrique.

Puisse Jésus, l’union des cœurs dans la communion, réunir dans son sacrement et par son sacrement tous ces pauvres Noirs qui l’aimeraient tant s’ils le connaissaient. Puissent aussi ces prévenances du bon Jésus pour son indigne ministre être les prémices du salut que ce bon Maître veut donner aux pauvres Noirs.

Tout ce que j’apprends de ces pauvres peuples, et en particulier de Sierra Leone, me fait espérer pour notre mission beaucoup de succès, en même temps que beaucoup de peines temporelles. A Freetown, ville de 40.000 âmes, au dire de M. Bouët Willaumez, les protestants sont furieux de notre future arrivée. Un des Pères de Dakar, qui a passé quelques jours dans cette ville, nous dit que les journaux sont remplis d’accusations épouvantables contre les prêtres romains, à tel point que plusieurs protestants en étaient indignés.

On compte une quarantaine de chapelles ou sectes différentes. Les catholiques seuls n’ont ont pas et désirent beaucoup des prêtres. Le gouverneur anglais avait déjà reçu, il y a plus de deux mois des instructions de son gouvernement pour nous accorder protection. Le vice-consul français paraissait mécontent de n’avoir appris notre future arrivée que par l’autorité anglaise. Je viens d’apprendre que le consul espagnol est bien disposé pour nous.

Le bruit s’est répandu à Freetown que nous arrivions au nombre de six, avec une huitaine de religieuses. Passe encore pour les religieuses, elles seraient très bien reçues ; mais les prêtres, ces ogres qui mangent les petits enfants, gare à eux !

Il y a un certain nombre de chrétiens noirs, partis de Gorée ou des environs, qui nous attendent avec impatience. Beaucoup d’autres ont hésité jusqu’à ce jour à se rendre dans cette colonie anglaise, par la raison qu’il n’y a pas de prêtre. A Gorée, la population noire est vraiment édifiante, et il faut espérer que ces peuples, qui ont le plus grand respect pour les traditions de famille, garderont soigneusement le dépôt de la foi, quand il y aura un noyau formé. Freetown est à peu près, jusqu’à présent, le seul endroit de la côte où l’on puisse former un établissement central. Le climat y est très chaud, assez malsain, mais le pays est très fertile, et avec des précautions on peut s’y maintenir assez bien.

Le 8, j’ai assisté à la première messe chantée dans la maison-pensionnat des religieuses à Dakar, à quelques cents de la mission. Les religieuses indigènes créées par Mgr Kobès y assistaient ; elles voulaient mettre sous la protection de la Sainte Vierge le commencement de leur vie régulière. Elles sont au nombre de quatre et paraissent animées d’un excellent esprit. Si cette œuvre peut réussir, ce sera un grand moyen de salut pour ces peuples.

En Gambie, les Sœurs ont été plus utiles que les prêtres, et elles sont une source de ressources même matérielles. Il y a là une sœur anglaise que Mgr Kobès nous céderait volontiers pour former un établissement à Freetown, si Votre Grandeur le désire. Elle fait partie de la communauté de l’Immaculée Conception de Castres, dont Mgr Kobès est très content.

Sa Grandeur désirerait vivement, pour le bon résultat des missions, que cette congrégation de Castres pût fournir aux deux vicariats de Dakar et Sierra Leone ; Dakar et Gorée étant des points très saints, il y aurait possibilité de faire rentrer à Dakar les Sœurs fatiguées, au lieu de les envoyer en France, ou de les changer de poste, s’il y avait besoin spirituel ou péril. C’est d’après ses offres et ses désirs réitérés que je vous donne ces détails. La Sœur anglaise de Gambie est encore jeune, mais est un excellent sujet. En Gambie, tout est anglais, et les Sœurs qui s’y trouvent parlent suffisamment l’anglais maintenant pour s’en tirer.

Ecoles et enseignement

Le soir du 8, nous avons assisté à la distribution solennelle des prix aux élèves des Sœurs ; une petite scène jouée par les élèves a fait connaître leurs progrès dans le français. J’ai dû couronner ces jeunes négresses qui ont fait preuve de beaucoup de bonne volonté et de travail.

Dimanche 12, à deux heures et demie, nous avons assisté à la distribution solennelle des prix aux élèves des Pères. Une petite pièce jouée par eux, avec accompagnement de musique vocale et instrumentale, avait attiré toute la population blanche, brune, noire, etc. de Gorée et de la Grande-Terre. Je me croyais de nouveau en France, mais en voyant ces têtes noires et rasées sortant d’une blouse blanche, ces pieds nus et luisants, je revenais bien vite de mon illusion.
Il est très facile d’avoir des enfants noirs ici, pour un temps indéterminé, et leur éducation sur les lieux ne coûte presque rien, tandis que l’on ne pourrait les dépayser qu’à grands frais, et les élever alors de même. Ici, l’habillement et la nourriture coûtent peu, la chaussure et la coiffure rien ; un pantalon et une blouse suffisent ; pas de lit autre qu’une planche et une natte. Du riz pour nourriture, c’est la vie des (anges ?) ; ils aiment la musique.

Ces enfants, dont quelques-uns sont très intelligents, sont au nombre de 80 dans la maison ; quand on les entend pendant la récréation, ce sont les mêmes cris et le même entrain qu’en France. Il n’y a que le matin qu’on ne les entend pas ; ils ont froid, malgré la température qui nous fait transpirer sans relâche jour et nuit. C’est l’hiver ici ; heureusement que l’été n’est guère plus chaud.

J’ai pu visiter le roi de Dakar, et son palais. C’est un bel homme, haut de six pieds, habitant une maison à deux compartiments ou chambres. Deux estrades élevées contre les murs nord et sud, et couvertes de nattes fines, servent de siège et de trône. Mgr, que j’accompagnais, se plaça sur l’une, le roi s’assit sur une malle, et moi sur l’autre estrade avec M. Bresson.

Sa Majesté, avisant mon étui de lunettes que j’avais à la main, et le prenant pour une tabatière, me demanda une prise. Quand Elle vit sa méprise, Elle fit une grimace risible. Ici, les tabatières consistent en un étui gros comme un cache-aiguille ; une petite cuillère sert à prendre le tabac et à le placer sous le nez de manière à ne rien perdre.

Vers Freetown, considérations matérielles…

Voici encore quelques renseignements. A Freetown, le vin est ordinairement alcoolisé et vaut environ trois cents francs la barrique de 210 litres. Tel est le prix du Bordeaux ordinaire fourni par la maison Malfilâtre de Rouen, et qui a un correspondant à Freetown. Il faut compter 40 francs de droit par 200 litres. Le pain est très cher : 9 sous la livre ; la viande, les fruits, le poisson bons et communs.

Le blanchissage se fait très bien ; les médecins sont à peine passables. La coiffure est le chapeau de paille, ou panama ; la paille dure fort peu ; le panama, qui se lave comme un linge, est plus économique, quoiqu’il coûte trois fois plus que la paille, parce qu’il dure plus longtemps et se tient plus propre. Dans le pays, on fabrique des chapeaux en palmier, très communs, mais bons pour l’ordinaire.
Les R. Pères ont déjà agité la question de laisser croître la barbe, à cause de la difficulté d’avoir des rasoirs tranchants. Il faut des soins minutieux pour préserver de la rouille un rasoir pendant quelques jours. M. Kobès a adopté personnellement le chapeau de soie ou feutre gris, comme moins incommode que le feutre noir pour les visites de cérémonie. La ceinture est remplacée par un cordon violet, ou cordelière, parce ce que la ceinture est trop fatigante ; les prêtres n’ont que le cordon noir.

Jusqu’à présent, les RR. PP. du Saint-Cœur de Marie ont conservé la soutane noire, malgré ses inconvénients. Ils paraissent décidés à adopter la soutane blanche. Ils n’avaient pas pensé au calicot pour ces articles de vêtement et trouvaient trop d’inconvénients dans l’usage de la laine. La flanelle est un des plus nécessaires objets, de même que le parasol ; on ne peut jamais sortir la tête découverte, même quand le soleil est voilé.

Ainsi, en ce moment, l’atmosphère est obscurcie par un léger brouillard sec qui n’est, je crois, que de la poussière. Le soleil ne brille pas plus qu’à Lyon quand il y a un petit brouillard, et cependant, les bons Pères nous recommandent d’avoir toujours le chapeau sur la tête. On ne se découvre pas en se saluant, excepté dans les grandes circonstances, mais on se donne une poignée de main.

Pour la traversée, il est utile d’avoir une calotte ou grecque ; le chapeau est trop embarrassant, le bonnet de nuit trop comique. M. Bresson a dû se contenter de ce couvre-chef pendant toute la traversée, ce qui me gênait beaucoup.

Quand on a appris que nous étions venus par un navire marseillais, tout le monde a fait chorus pour nous plaindre, car ces navires sont réputés pour leur mauvaise installation, leur mauvaise tenue, leur chétive et sale nourriture. Nous n’avons pas précisément à nous plaindre du capitaine ; mais le second n’a pas même été poli ou charitable. Si l’on pouvait partir par Rouen ou Bordeaux, le voyage serait beaucoup plus agréable, et certainement moins pénible. On nous a traités, à part les cabines, comme passagers de troisième classe.

Les matelots ont été bons pour nous. Le second m’a même refusé quelques figues ou raisins pour M. Bresson quand il était le plus malade. Je n’ai rien voulu témoigner devant mes confrères, par prudence, et j’ai évité de parler de ce que je savais ou faisais, pour ne pas les gêner ou les irriter. J’ai pensé que c’étaient les droits et devoirs de ma position et que Dieu seul et mon supérieur devaient les connaître.

J’ai reçu le 9 décembre la lettre du 20 novembre que Votre Grandeur a eu la bonté de m’envoyer par le packet anglais l’Anacréon. Je pense que les nouvelles que vous avez reçues de Marseille à notre sujet sont arrivées par un petit navire allant à Cadix, que nous avons hélé la veille du jour où le mauvais temps a commencé.

Mgr Kobès m’a communiqué un ouvrage précieux pour les missionnaires ; c’est le Compendium de décrets, constitutions, résolutions, etc., à l’usage des évêques et missionnaires, lithographié à Paris en 1827, un volume in-4, chez Palis, rue Lévêque. Il m’a communiqué un ouvrage très utile à connaître. C’est une réfutation de l’Eglise catholique par Eliott. En voici le titre : Delineation of Roman catholicism ... in which the peculiar doctrines, morals, governments and usages of the Church of Rome are stated, treated at large and confuted by the Rev. Charles Eliott, third edition, London. Grand in-8 à 2 colonnes très serré. Published by John Mason, 14 city-road ; sold at 66, pater-noster-row, 1851.
M. Kobès est plein d’attention pour nous. Il vient de me communiquer son rapport à la Sacrée Congrégation de l’an 1854. Il y a une lettre du consul espagnol demandant des missionnaires. Ce rapport serait utile à avoir ; il contient beaucoup de choses : 14 pages pour les "Dubii", 46 pages du rapport, et 20 pages de Sommario, le tout in-4°.Mgr Kobès m’a communiqué aussi la théologie de Mgr Perrocheau, très utile. Il part demain, le 20, pour Gambie, et nous le 21 ou 22 pour Freetown. M. Bresson désirerait une barrette ou bonnet carré pour la sainte messe ; on l’a oubliée, ainsi que l’encens, et on n’en trouve pas ici. Mgr Kobès le fait venir de France.

Avant de cacheter, j’apprends que notre départ est retardé jusqu’au 25 au soir, au plus tôt.

La poussière est très fatigante dans ces pays-ci, et il serait très utile d’avoir des conserves dites de chemin de fer, lunettes garnies d’une toile métallique qui enveloppe l’œil ; mais à cause de la rouille qui ronge tout, il faudrait argenter ou dorer cette toile, ou bien remplacer la toile métallique par une étoffe sur des branches argentées ou dorées.

Le cher frère Eugène va très bien et se tient un peu à l’écart pour étudier ou ne pas se distraire. Il est très bien disposé. M. Bresson va bien maintenant et a repris le cours de ses petites promenades au bord de la mer. Je n’ai pas le temps de sortir parce que je veux profiter de mon passage ici et de l’expérience des R.P.

J’ai officié dimanche, solennité de l’Immaculée-Conception en présence de Mgr en mantelleto violet, et du supérieur de la mission, ancien préfet apostolique du Sénégal, aussi en mantelleto noir. On vient de m’inviter à prêcher dimanche prochain à la grand-messe. Nous ne pourrons partir que lundi 20 au plus tôt, parce que les occasions pour Sierra Leone sont ici très rares. Je n’ai pu écrire à Sierra Leone faute d’occasions. En ce moment, tous les Pères de la mission, excepté ceux du Gabon, sont ici, et ils vont repartir sous peu.

Si vous vouliez des cartes marines de la côte, il y en a d’un petit format, in-4, valant de 0,50 à 0,75 centimes. Il est vrai qu’il en faut 15 pour la côte, depuis le Rio Nuñez jusqu’au Cap Palmas. Au dépôt général de la marine, dans la collection du "Portulan général", 1852, les numéros 1364 à 1379. Elles sont assez bien, sans être parfaites, ni aussi bonnes que les anglaises.

Le temps est magnifique, chaud, la mer calme. Jamais le beau temps n’avait duré aussi longtemps en hiver.

Je suis bien touché et bien reconnaissant du souvenir que beaucoup de bonnes personnes me gardent, et en particulier votre excellente famille. Avant de vous quitter, Mgr, j’étais si ému que je ne savais que dire. J’avais cependant mille choses à dire, et pas un mot pour les exprimer. Ayez la bonté, Mgr, de m’excuser, et quand vous en aurez l’occasion de rappeler à toute votre famille, en particulier à Mme et M. de Ranchin que je ne les oublie pas, et que Garric me revient souvent à la pensée. Etiennette va-t-elle bien ? Nous parlons de temps en temps de M. Burnichon.
Grandes actions de grâces à Marie qui nous a évidemment protégés ! Priez beaucoup pour nous, le besoin est évident. Mille choses affectueuses à tous les confrères.
 [10]


Arrivée en Sierra Leone et début d’installation

Freetown, le 18 janvier 1859 [11]
Réf. AMA 2F8, p 1138-1139.

J. M. J.

Monseigneur,

Je puis enfin vous annoncer notre arrivée à Sierra Leone et notre commencement d’installation. Nous sommes partis de Gorée le jour même que je vous ai écris, le 21 décembre à 9 heures du soir. Nous avons profité d’un petit vapeur français, l’Anacréon, pour accompagner Mgr Kobès à Sainte-Marie de Gambie (ou Bathurst, c’est le nom anglais).

Arrêt en Gambie et célébration de Noël 1858

Le lendemain, nous sommes arrivés à Sainte-Marie, à 10 heures du matin et nous avons pu célébrer la sainte messe. Nous avons loué une petite maison composée de deux chambres en tout, à raison de 40 francs par mois, et nous nous sommes mis à l’anglais de tout cœur. Chaque jour, j’allais passer une heure à parler anglais avec la sœur anglaise qui fait la classe à Sainte-Marie. J’ai eu un petit mouvement de fièvre, et M. Bresson a été un peu plus indisposé ; le frère Eugène n’a encore rien éprouvé. A part cela, nos santés sont toujours aussi florissantes.

Le 25, il y a eu messe pontificale à minuit, et le lendemain à 9 heures. Je remplissais les fonctions de diacre et M. Bresson a été une fois sous-diacre. Le lendemain, j’ai assisté Monseigneur pour le baptême de deux jeunes femmes. Je ne croyais pas passer les fêtes de Noël d’une manière si religieuse et si consolante. Il y a eu plusieurs communions et confirmations, comme aussi le dimanche 2 janvier.

Les offices étaient accompagnés de chants wolofs et d’harmonium, et de chants très bien exécutés. Je croyais être encore sur la terre de France quand je me retrouvais dans cette église ornée comme en France, et en présence d’une foule nombreuse qui venait admirer les pompes du catholicisme.

Le soir, à 2 heures, M. Marion (de Marseille), agent consulaire de France à Sainte-Marie, a réuni toutes les notabilités de la ville à un goûter. Mgr Kobès y a été invité, et moi avec lui, afin que je pusse faire plus ample connaissance avec le gouverneur de Sierra Leone qui se trouvait alors à Sainte-Marie en visite chez le gouverneur de cette dernière ville. Malheureusement, le gouverneur de Sierra Leone est reparti la veille, subito, et nous nous sommes contentés de goûter.

M. Marion a été très gracieux et très obligeant pour nous. Il a eu la bonté de recueillir chez lui nos bagages, pendant que nous étions là à attendre une occasion qu’on nous avait promise, et qui ne s’est pas présentée. Il m’a fait promettre de vous écrire, Mgr, qu’il mettait sa maison à votre disposition lorsque vous viendrez à Sainte-Marie. Il est aussi vif que bon, et le goûter qu’il a donné était uniquement en faveur de notre mission.

Le voyage Gambie-Sierra Leone sur un packet anglais

Le lundi 10 janvier, nous nous sommes embarqués sur le packet anglais, l’Ethiopie, pour nous rendre à Freetown. Le capitaine French a été très obligeant pour nous. Il a chargé nos bagages et notre barrique et demie de vin, malgré les douaniers anglais, en s’exposant pour nous à 48 livres sterling d’amende. Il parle français et est un vrai gentleman.

Notre navigation a été agréable. Nous nous trouvions avec le vice-consul espagnol d’Accra au Dahomey, et le vice-consul anglais de Lagos, deux ministres protestants, dont l’un étudiait comiquement la réfutation du catholicisme dans le volume dont je vous ai parlé. Nous sommes arrivés le mercredi soir 12 à 5 heures et demie devant Freetown.

Arrivée en Sierra Leone

Le panorama était magnifique : sur une rive haute et abrupte, mais couverte de verdure, s’étageaient les rues de la ville sur une longueur d’une demi-lieue. Des arbres tropicaux se mêlaient à la multitude des cases et des maisons à l’européenne qui forment la ville ; derrière la ville, on voyait s’élever de hautes montagnes verdoyantes ou nues, très pittoresques. Ma première pensée fut de réciter le Magnificat, pour remercier Dieu de nous avoir protégés jusqu’à ce moment, et pour demander la protection de Marie, notre bonne Mère.

Le lendemain jeudi, à 9 heures du matin, nous débarquons sur la terre de Sierra Leone, au milieu d’une foule nombreuse et curieuse. La veille au soir, nous avions reçu la visite de M. le vice-consul français, le comte de Villedutré et de M. Porchat, représentant de la maison Malfilâtre de Rouen et Gorée. Nous débarquâmes avec le canot de M. Porchat, et on nous conduisit directement au consulat d’Espagne, où nous fûmes très bien reçus.

Accueil chez le Consul d’Espagne

M. le consul mit sa maison à notre disposition, après avoir demandé permission de lire la lettre de recommandation que M. Marion (de Sainte-Marie) nous avait donnée pour lui. Il nous a jusqu’à ce jour fourni la table, et c’est chez lui que dimanche nous avons célébré la Sainte Messe, en présence d’une trentaine de catholiques, tous en général bien placés. Je ne voulais pas faire un sermon ; mais pendant la messe, je me trouvais si ému que je pris la permission d’annoncer aux catholiques du vicariat apostolique de Sierra Leone combien j’espérais pour la réussite d’une mission qui commençait le jour de la fête du Saint-Nom-de-Jésus.

Le gouverneur anglais, qui avait reçu des instructions pour nous protéger, était étonné de ce que nous n’étions pas encore allés le voir. Le lundi 17, nous nous sommes présentés chez lui, avec le vice-consul français qui n’avait pas pu nous présenter plus tôt, à cause de la nouvelle de la mort de son père, que lui avait apportée la malle. Le gouverneur nous a très bien reçus, nous a répété "qu’il voulait nous accorder la même protection qu’aux autres cultes et que, vu l’inutilité des travaux des missionnaires protestants pour la moralisation de la colonie, il serait heureux de nous voir réussir". Il a un parent qui s’est fait catholique, et qui le presse d’en faire autant. Il est bon et ferme.

Une maison provisoire

Nous n’avons pas encore de maison ; nous sommes provisoirement dans une petite maison de M. Porchat, et elle est en vente ; il n’y a qu’un étage avec le rez-de-chaussée ; en bas, il y a une salle et une cave ; en haut, une chambre entourée d’une galerie de deux mètres de large suivant l’usage du pays. Il n’y a pas de terrain suffisant autour pour bâtir. Après le départ de la malle, je vais chercher un local plus convenable. Notre maison coûte 75 francs par mois, et ce n’est pas cher pour le pays ; elle peut se vendre 5.000 francs.

Nous sommes assiégés toute la journée par les curieux qui veulent voir la Virgin Maria et le crucifix qui sont sur notre autel provisoire formé de caisses superposées. Le tableau qu’on nous a envoyé à Lyon avant notre départ est admiré, et tous les habitants veulent le voir. It is nice, it is fine : c’est tout ce qu’ils savent dire, et plusieurs passent de longs moments à le regarder fixement. Oh ! puisse Marie toucher leurs cœurs, comme son image les étonne, afin qu’ils connaissent combien la vérité est plus belle que les lambeaux de vérité que leur donnent les ministres protestants.

On nous regarde curieusement, mais sans nous molester. Ces pauvres gens sont cependant prévenus contre nous, car ils s’enfuient dès qu’ils nous voient faire un pas ou un mouvement vers eux. Les sentinelles me présentent les armes, parce que l’évêque anglican a une longue barbe, et qu’ils me croient son frère ou un évêque.

missionnaires sous un palmier

Le Frère Eugène a été très déçu dans ses espérances. Il espérait n’avoir rien à faire, qu’à lire et à se promener ; il va bien mieux depuis hier, mais sans goût. J’espère que le bon Dieu lui viendra en aide. Je serai probablement obligé d’avoir un petit nègre pour faire les commissions. Nous avons des Espagnols noirs de la Havane, ou Sainte-Lucie, qui viennent tous les jours à la messe. Les draps de lit doivent être (pe ?) ; le blanchissage se fait bien, mais rudement. Il faudrait une lampe à main pour les frères, ou une lanterne à huile. Les médecins sont nuls ou dangereux ; une visite se paie (... ?) et ils n’ont même pas de médicaments soignés.
La quinine vaut 25 ou 30 francs l’once = 30 grammes. Il faut ici de la quinine, du galap, de la magnésie, du camphre et de l’alcali. La graine de lin vaut 12 sous la livre. La prise de camphre est d’un gramme ordinairement. Vous pourrez en apporter, ce sera très utile ; il en faut beaucoup. Les souliers sont très chers, et viennent de France ou d’Angleterre. Un bon ouvrage pour étudier l’anglais, c’est la grammaire de Ollendorf ; c’est la meilleure. J’ai acheté Robertson à Mgr Kobès.
Le vin n’est guère plus cher à Gorée qu’en France ; mais il serait préférable de le prendre directement à Bordeaux, et de l’amener par un navire de commerce directement. Le plus mauvais vin ici chez les marchands vaut au moins 2 francs la bouteille de Bordeaux ; le vin ordinaire vaut 4 à 5 francs. La farine de blé est inconnue ici pure de tout mélange et très chère.

Je ne connais pas encore quel serait le meilleur moyen d’envoyer ici de l’argent. Il n’y a ici qu’un homme ayant crédit en Europe, c’est Monsieur Hedel. Il n’y a que l’argent anglais qui ait cours. On peut cependant changer l’argent français chez le correspondant de la maison Malfilâtre, à raison de 4 pour cent. Notre temps se passe à recevoir des visites de curieux. Le packet part aujourd’hui, c’est pourquoi ma lettre est toute décousue. Vous pouvez nous écrire chez M. Porchat, ou chez M. le consul général des Espagne, ce qui vaudrait mieux. L’agent français va rentrer en France.

Le pays est magnifique, de belles routes, une riche végétation, de bonne eau, la meilleure de toute la côte. Le bœuf se vend de 6 à 8 sous la livre anglaise, le mouton 18 à 20 sous, les œufs 3 sous, le pain 12 sous la livre. Les pluies durent six mois, depuis mai.

Chacun nous demande si nous voulons bâtir une église. Trois maîtres d’école noirs se sont présentés pour faire la classe, à raison de douze shillings par mois ; ce sont des Noirs qui savent écrire, lire et compter. Les femmes noires demandent si nous avons des femmes, et notre réponse négative les étonne beaucoup. Plusieurs individus ont manifesté le désir de venir à notre école ou à notre prière.

Ici, la classe a lieu surtout le soir, de 6 à 10 heures, et le matin de 5 à 8. Beaucoup de sectes ont leur réunion la nuit. L’almanach des Méthodistes pour 1859 porte ainsi le tableau de Sierra Leone et les environs : 30 chapelles wesleyennes, 2 autres prêches, 8 missionnaires, 363 agents payés ou non payés, 6.810 membres, 3.993 écoliers, 13.105 fidèles wesleyens seulement ; il y a une quarantaine d’autres sectes. Freetown et sa banlieue comptent 40 mille âmes. L’église anglicane, dédiée à Saint Georges, est aussi grande que Saint-Irénée de Lyon.

Le thermomètre à l’ombre ne descend pas au-dessous de 25 degrés centigrades, même le matin où l’on se plaint du froid. Il serait bon d’amener du vin depuis Gorée, et encore mieux depuis France par un navire de la maison Malfilâtre pour le moment. Les droits sont de 75 francs les 200 litres pour l’entrée, n’importe la qualité ; les droits sur le sucre et sur toutes choses sont ordinairement 4 pour cent de la valeur, et la douane est très sévère.

Les ornements, l’or et l’argent, vieux ou neufs, paient 4 pour cent de droit d’entrée. On ne trouve que de la porcelaine pour vaisselle à 12 sous l’assiette ; une lampe modérateur commune vaut 50 francs. Un harmonium serait bien à propos. Plusieurs personnes savent toucher le piano.

Un souvenir dans les prières des Ursulines, nous en aurons bien besoin. J’aurais bien des choses à dire à tous les confrères ; ce sera le prochain packet.

Agréez, Monseigneur, les respects de votre indigne serviteur.

Reymond


La Sierra Leone

Freetown, le 18 février 1859 [12]

Monseigneur,

Le packet anglais du 12 février nous a remis une lettre que nous attendions avec impatience et qui nous a causé bien de la joie. Nous avions espéré une lettre par le packet du 12 janvier qui nous a transportés de Gambie (Sainte-Marie) ici, et notre espérance a été déçue.

Vous avez dû recevoir ma première lettre de Sierra Leone du 19 janvier, vers le 12 février. Je me contentais de vous annoncer notre heureuse arrivée dans notre mission, en vous donnant tous les détails que la conversation de quelques personnes nous avait procurés. Aujourd’hui, je puis compléter ces détails pour les choses principales, l’ignorance de l’anglais ne me permettant pas encore d’étudier à fond la colonie et les pays environnants.

Histoire et géographie

Tout peut se résumer en ces quelques mots : Sierra Leone offre de l’avenir pour la mission, et une station centrale y sera très utilement placée ; les missions, dans le reste du vicariat, seraient pénibles pendant le temps de l’hivernage qui commence en mai et finit en octobre ; mais plusieurs points offrent en ce moment des chances de succès. Il ne manque que des ouvriers, la moisson paraît bien préparée, et le mahométisme fait tous les jours des progrès rapides.

Avec des précautions pour la santé, comme on en prend en France, on n’a rien ou fort peu à redouter du climat. Vous serez peut-être surpris, Monseigneur, de cette dernière assertion après tout ce que vous avez vu et entendu dire du climat de Sierra Leone ; rien de plus simple cependant. Il y a vingt ans, la colonie était malsaine : les premiers essais de colonisation commencés en 1787 échouèrent.

Mais en 1792, Thomas Clarkson renouvela les essais avec un grand nombre de Noirs venus de la Nouvelle-Ecosse, qu’il détermina à le suivre. En 1808, le gouvernement anglais, voyant l’œuvre en état de prospérer, acheta la colonie et y introduisit en 1812 les Noirs pris sur les Négriers. En 1828, la colonie possédait 22 écoles de garçons et de filles.

Malheureusement, les Européens trouvaient promptement la mort sur ces rivages couverts de grands bois ou de hautes herbes, dont la grande partie pourrissait dans la saison des pluies et répandait des miasmes délétères. Attirés par la fraîcheur des bois, les Européens s’exposaient des heures entières à l’ardeur du soleil, pour aller trouver un peu de repos sous les ombrages, ou se livrer au plaisir de la chasse. La fièvre les saisissait, et le manque de remèdes achevait ce que le manque de prudence avait commencé.

Il y a vingt ans, le gouvernement fit couper les bois qui entouraient la ville, et renouvela ce que Epiménide fit à Athènes pour chasser la fièvre ou la peste ; il fit brûler les grandes herbes un peu avant la saison des pluies, et l’état sanitaire de la colonie changea tellement que Sierra Leone est devenu aussi sain qu’aucune autre colonie. Les Européens qui sont ici depuis 5, 10, 15 et quarante ans sont unanimes sur ce point : une vie réglée, sobre et prudente est un préservatif presque infaillible contre les maladies.

Santé et climat

A Gorée et à Dakar, réputés les lieux les plus sains de toute l’Afrique, Mgr Kobès nous disait aussi que le défaut de prudence tuait plus d’Européens que le climat. Le docteur du pays me répétait encore, il y a quelques jours, que les excès tuaient plus d’hommes, soit blancs, soit noirs, que la fièvre. Depuis un mois que nous sommes arrivés, nous n’avons pas encore eu à nous plaindre de nos santés, et, des deux Européens que j’ai vus saisis par la fièvre, l’un était malade par suite d’un refroidissement imprudent, l’autre, boulanger de son état, travaille toute la nuit, et s’expose habituellement à la fraîcheur des nuits.

Le climat du pays est certainement préférable à Sainte-Marie de Gambie, et je suis persuadé qu’en habitant une maison grande, bien aérée, en évitant les imprudences, telles que le travail trop continu, les courses au soleil de 11 heures à 4 heures, le sommeil en plein air la nuit, et la pluie, on conservera parfaitement sa santé. Les Noirs qui habitent de petites huttes dorment dehors la nuit, vivent dans les excès, sont soumis à des privations, sont actuellement exposés aux mêmes influences pestilentielles qu’il y a vingt ans ; pour eux, le climat est fiévreux, et moins bon que pour les Blancs !

Cultures et paysages

Le terrain est très fertile et l’on y cultive la plupart des légumes d’Europe, surtout le chou et la salade. Les fruits du pays sont actuellement la banane et l’ananas que l’on vend au marché pour moins d’un sou pièce, l’orange, la mangue, le citron et le concombre que les Européens font bien d’éviter ; dans quelques temps, nous aurons l’avocat et quelques autres fruits.

L’igname, le foufou, la patate douce sont très abondants. La pomme de terre vient de France ainsi que le vin et la bougie. On trouve ici en quantité la cire brute, l’arachide, le coco, le gingembre ; le café vient du Rio Nuñez. L’arrow root [13].et l’amidon sont communs ici. Le pays est vraiment fertile, mais mal cultivé, à cause de la paresse des Noirs.

En arrivant ici, le jeudi 13 janvier 1859 au soir, nous fûmes agréablement surpris de la beauté du paysage. Ce fleuve immense de Sierra Leone qui a plus de deux lieues de large et porte des navires jusqu’à plus de soixante lieues dans l’intérieur. Ces montagnes coniques, étagées les unes au-dessus des autres, et couvertes de grands bois sont d’une végétation gigantesque, tandis qu’à leur base Freetown étend ses larges rues sur une longueur d’environ deux milles ou une bonne demi-lieue.

paysage Afrique

Près du port, s’élève la cathédrale ornée d’une tour carrée, terminée par des créneaux ; une petite croix de pierre surmonte le chevet de l’église. A trois kilomètres, s’élève, au bord de la rivière, le palais épiscopal entouré d’un beau parc, où son Excellence peut promener en calèche sa femme et ses enfants. Quatre autres grandes églises en pierre s’élèvent en différents quartiers de la ville, et une trentaine de petites chapelles complètent les maisons de prière de Freetown.

On peut calculer que pour dix maisons, il y a au moins une chapelle, où le matin de 4 à 6 heures, et le soir de 7 à 9 heures, les maîtres d’école réunissent les fidèles pour chanter des hymnes et lire la bible. Parfois l’inspiration saisit un individu qui s’écrie aussitôt : "Je vois l’Esprit-Saint, je le sens, je le tiens...", et il se met à prêcher. Quand il a fini, un autre se lève et cela continue jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne d’inspiré.

Quelques mauvaises langues disent que l’Esprit de feu qui les anime n’est que de l’esprit de vin, et que dernièrement un sacristain, voyant que son ministre prêchait dans le désert, parce que tous deux s’étaient endormis après de copieuses libations ; les fidèles avaient quitté le meeting, et le ministre, en s’éveillant le premier, continua son sermon ; ce qui réveilla le sacristain. Celui-ci alors lui cria : Eh !, il n’y a plus d’huile, il faut finir ; les lampes en effet s’étaient éteintes.

Chaque jour, quelques-uns des 363 agents du protestantisme, ou maîtres d’école, viennent s’offrir pour une classe, moyennant une rétribution de 40 à 100 francs ou plus par mois. Ils nous demandent où sont nos femmes, et sont tout étonnés que nous n’en ayons pas. Notre maison est toute la journée pleine de monde qui vient voir des images, la Sainte Vierge, Saint Joseph, la mort du pécheur et du juste, Marie au pied de la croix. Ils sont dans l’admiration quand ils voient ces figures enluminées grossièrement. Nous les leur expliquons en anglais, et c’est là notre classe d’anglais.

Pendant les trois premières semaines, nous avions à peine le temps de réciter notre saint office et de manger. Beaucoup promettent de se joindre à nous quand nous pourrons leur parler anglais et que nous aurons une chapelle. Jusqu’à présent, la chambre intérieure de notre maisonnette nous a servi de chapelle pendant la semaine. Le dimanche, nous réunissons les fidèles au consulat d’Espagne que son Excellence le consul met généreusement à notre disposition.

Il espère pouvoir vous recevoir convenablement à votre arrivée ici, parce qu’il a une maison spacieuse et commode et qu’il est seul. Monsieur le consul d’Espagne a écrit en notre faveur à son gouvernement, et nous a donné l’heureuse nouvelle que la mission de Fernando Poo était en voie de prospérité, que l’Espagne venait d’allouer une trentaine de mille francs, pour chaque année, aux R.P. Jésuites de Fernando-Poo. Il m’a offert le passage gratuit sur un navire espagnol qui doit sous peu visiter la côte jusqu’au Dahomey, si je voulais voir le pays par moi-même avant l’arrivée de Votre Grandeur.

La population de la colonie se compose d’individus de toute race et de toute langue, qui parlent une espèce d’anglais que les Anglais eux-mêmes comprennent à peine. Il y a des gens du Dahomey, de Popo, de Ibo, de Loando, de Caraba, des Soo-Soo, des Temenés, des Achantis, des Congs, etc. Plusieurs de ces lieux sont habités par des cannibales. On connaît fort peu l’intérieur du pays ; il n’y a que les marchands et quelques missionnaires anglais qui aient pénétré un peu avant par le Niger.

fête

Ces missionnaires, partis l’année dernière sont revenus il y a quelques jours, et le journal "l’African", rédigé par des Méthodistes, les accuse d’avoir reculé devant la besogne, après avoir espéré une tranquille sinécure sur les bords du Niger. Le steamer Dayspring qui remonta le Niger plus de 400 milles, se brisa et l’équipage fut très bien traité. Un ministre anglican, le R. Taylor, fut placé à Onitsha, ville de 6.500 âmes, où il traduisit en Ibo le Pater, les dix commandements et un petit catéchisme.

On a imprimé en Angleterre l’Evangile de saint Matthieu et de saint Jean, les Actes des Apôtres en Haussa, langage parlé sur le Niger dans une grande étendue de pays. Je n’ai pas encore pu me procurer des livres dans les langues du pays. Il n’y a que les missionnaires qui les vendent, et je n’ai pas encore assez de connaissances pour les faire acheter.

Actuellement, l’anglais suffit et est absolument nécessaire aux prêtres. Si les frères ne peuvent pas faire la classe, l’anglais leur est inutile. La plupart des catholiques parlent français, mais ils n’ont généralement pas de familles ; je ne connais que quatre enfants catholiques et deux jeunes personnes que le défaut de classe catholique force à envoyer aux écoles protestantes. J’espère qu’elles persévéreront.

De l’éducation

Si nous avions des Sœurs, elles feraient beaucoup de bien, même en faisant la classe en français, car elles pourraient enseigner l’écriture, la couture et les autres soins du ménage, ce que l’on ignore ici. Tout le monde les réclame et les attend avec impatience. Il n’y a aucun danger à craindre pour elles, et l’on peut être assuré qu’elles feront du bien.

Les écoles sont très nombreuses et très mal tenues. Une dame catholique me disait ingénument qu’elle préférait garder à la maison une petite négresse qu’elle a, et payer les six pence (12 sous) de rétribution hebdomadaire pour l’école, sans l’y envoyer ; elle avait remarqué que les enfants qui allaient à l’école en revenaient plus mauvais.

Le gouverneur lui-même nous a dit qu’il nous verrait avec plaisir moraliser le pays mieux que ne l’avaient fait les missionnaires protestants, dont les essais étaient infructueux. J’espère que grâce aux prières des bonnes âmes qui s’intéressent aux missions, notre œuvre aura de bons résultats, et que le bon grain fructifiera lorsqu’il aura été arrosé par le sang de Jésus.

C’est là mon vœu le plus ardent, et quand je vois cette foule curieuse, mais bienveillante et respectueuse pour nous, malgré les prédications et les articles de journaux faits contre nous et notre sainte religion, je ne puis m’empêcher d’espérer que le Soleil de justice va se lever sur ces pauvres peuples, où, depuis plusieurs années, luit l’aurore de la vérité encore mêlée des ténèbres du protestantisme.

femme et baobab

Je ne vous raconterai pas les articles furibonds des journaux contre nous, que je viens de lire en anglais. On nous appelle tout bonnement l’Antéchrist, ce dont je ne me serais pas douté ; on nous anathématise comme prêchant un Evangile autre que celui de Jésus-Christ ; on insulte la Bonne Mère, Marie toute belle et toute pure, et on répète contre l’Eglise les paroles de Luther : "Je souhaite que chacune de mes paroles soit un éclat de tonnerre contre le pape et le papisme". Nous laissons crier, et pendant ce temps-là nous prions pour eux, et nous tâchons de leur faire du bien.

Les qualités de Louis

Je suis maintenant le docteur à la mode. Il y a trois médecins dans la ville et un hôpital ; ce qui n’empêche pas que peu de personnes y vont, dès lors qu’il faut payer ; et comme on met à la diète, les malades n’y vont pas. J’ai donc à présent une grande clientèle de blessures aux jambes, par suite de l’habitude d’aller pieds nus et jambes nues. Je les lave, je les couvre de camphre, et je les bande aussi bien que je peux, et comme leurs douleurs cessent, ils sont très contents.

J’ai déjà fait plusieurs cures, mais c’est difficile à cause de leur sang vicié dans sa source et de leur négligence à se soigner. Il y a une pharmacie, mais si mal tenue que les médicaments offrent peu de chances de guérison, outre leur prix élevé.

Nous nous occupons d’apprendre l’anglais qui nous est si indispensable pour prêcher et confesser. Tant que nous ne le saurons pas, notre action sera très restreinte. Il nous faudra une maison et une chapelle, ce qui demandera des grandes dépenses, vu le prix élevé de toutes choses. La pierre est bonne ; la montagne n’est qu’une masse de limonite, minerai de fer contenant 15 à 20 pour cent de fer. Cette pierre, qui se taille avec la hache, durcit à l’air. Depuis Gorée jusqu’ici, il n’y a pas d’autre pierre, et même pas de montagnes. On amène la chaux d’Europe ou d’Amérique, de même que les meubles et les tissus.

Cette contrée est vraiment un pays à part, où le luxe coudoie la pauvreté, où l’on est forcé d’attendre que quelqu’un retourne en Europe, ou dans l’autre monde, si l’on veut avoir un meuble ou une maison.

Nous n’avons pas à nous plaindre des hommes qui ont autorité, pas plus que de ceux qui n’en ont pas. La difficulté de la mission viendra plutôt de l’insuffisance des ressources et des ouvriers évangéliques. Il faudra toujours donner sans recevoir, à moins d’imiter les protestants qui satisfont, par des collectes presque obligatoires, à leurs dépenses annuelles qui sont de 254 livres sterling (ou 6.350 francs).

Je ne vous dis rien, Monseigneur, des sentiments que j’éprouve en offrant le Saint Sacrifice sur cette terre qui vous attend avec impatience. Vous connaissez depuis longtemps ces émotions du missionnaire en voyant l’œuvre de Dieu entravée par tant de moyens plus ou moins spécieux. Fidèle à vos leçons, ma première pensée, en arrivant devant la mission, a été de me recommander aux Saints Anges de Sierra Leone. J’ai prié de tout mon cœur ces puissants protecteurs de veiller sur nous, et de nous aider à bien commencer le travail de la journée dans la vigne du Père de famille.

Jusqu’à présent, la Providence a été une bonne mère pour nous, et j’espère qu’à l’avenir les ennuis et les joies seront départis aux missions africaines de la manière la plus utile pour le salut des missionnaires et des fidèles et des infidèles.

Tout en espérant le bonheur de votre arrivée, je vous prie, Monseigneur, de nous envoyer votre bénédiction à nous tous, et surtout à moi le plus indigne de vos enfants.

l’abbé Reymond,
p(rêtre) m(issionnaire) ap(ostolique) de Sierra Leone


On prépare l’arrivée de Mgr Melchior de Marion Brésillac

Freetown, le 19 février 1859 [14]

Monseigneur

Votre lettre du 17 janvier qui nous annonce votre prochaine arrivée nous a remplis de joie, moi surtout qui ai eu le bonheur de vivre plus longtemps auprès de vous.

Notre état est toujours le même, bien vus, respectés et nullement molestés. Il est vrai que les journaux crient beaucoup après nous et insultent à notre foi. Comme ils ont le talent de se contredire, je les laisse crier sans m’en inquiéter, priant pour eux afin qu’ils connaissent ce qu’ils outragent et qu’ils l’aiment. M. Bresson aurait voulu répondre. Je lui ai promis de le faire, et j’ai temporisé jusqu’à maintenant. J’ai eu recours à Marie, afin qu’elle nous dirige, et M. Bresson est maintenant le premier à ne pas vouloir répondre. Je suis content de ce changement, car une réponse aurait été inutile.

Il me tarde beaucoup de savoir l’anglais pour pouvoir faire quelque bien. Je soigne les malades avec peu de succès, mais avec bonté afin de nous les attirer, car c’est pour moi une occasion de leur dire un mot des souffrances de Jésus et de Marie, et de parler anglais.

Commandes

Les meubles sont tous hors de prix et très rares : une chaise 8 à 10 francs, un canapé convenable 80 à 100 francs, 7 à 8 francs en bois de pays ; un matelas couvert en crin, avec des traversins ou carreaux en crin, serait avantageusement pris à Gorée, de même que les chaises en paille, ou rotang ; la chaise en bois du pays vaut 2,50 et dure fort peu ; le siège est une planche et très incommode.

Un gazogène avec des poudres pour faire l’eau de Seltz vaut ici 25 francs et les poudres sont très chères. C’est cependant très utile quand l’estomac est fatigué. Le boulanger du pays, français de Rouen, en prendrait deux avec les poudres, et au moins une, et serait content de payer le port.

Si vous n’avez pas de lampe avec vous, et que vous en veuillez une, prenez-la à Gorée, elle coûtera moitié prix. Ici, une lampe ordinaire vaut 40 à 50 francs. Nos petites lampes vont très bien ; il faudrait de petites lampes à main pour les Frères, à la cuisine, parce qu’on ne brûle que de la bougie à 1,75 la livre au moins ; j’en parle à M. Planque dans la lettre que je lui envoie par ce packet de février. Ici, on n’a que de mauvaises étoffes de traite, et il faut commander en France ou en Angleterre pour avoir quelque chose de bon.

De Gambie ici, deux places de première coûtent 305, une seconde 77,70. Il n’y a que les pièces de cinq francs qui soient reçues par les négociants, ou les pièces d’or. On peut changer ici facilement, et le vice-consul français va partir pour France par le packet du 19 mars, ce qui l’obligera à changer son argent.

Nous ne voyons pas les Annales, et personne ne les a ici ; M. Bresson les désire. Nous n’avons pas de soufflet pour le feu, et un petit tamis de crin ou de soie, pour la farine qui sert à faire des hosties, serait indispensable, vu que la farine est toujours pleine d’insectes ou de larves d’insectes. Les montres se dérangent facilement. Une horloge serait une bonne chose avec sa caisse. Les pendules sont moins bonnes et se dérangent facilement, et il n’y a pas d’horlogers.

J’envoie à Votre Grandeur une lettre à Lyon contenant les détails de notre vie quotidienne, toujours la même. Nous étudions l’anglais qui nous est indispensable ici, ville anglaise.

Agréez, Monseigneur, mes respects et l’assurance de mon parfait dévouement.


Lettre au Père Planque

Augustin Planque a rejoint la Société des Missions Africaines au siège de la mission, situé 9 chemin Sainte-Foy à Lyon. Il est nommé à la tête de la maison durant l’absence de Mgr de Marion Brésillac, veillant sur les prêtres et les séminaristes qui partiront pour l’Afrique.

Freetown, le 18 mars 1859 [15]

Bien cher confrère, [16]
Je vous écris à la hâte après avoir reçu votre lettre datée du 18 décembre ; elle est allée à Dakar, et de là elle a été renvoyée ici, où je l’ai reçue avec celle de Mgr datée du 18 février.

Pour vous bien fixer sur la poste, voici ce qu’il en est. Le paquet arrive ici le 12 du mois au plus tard, rarement le 10, souvent le 11, et il repart le 19 suivant, mettant environ 17 jours pour aller ou venir d’Angleterre. Inutile de mettre l’adresse en anglais ou de la recommander à quelqu’un. La poste est bien organisée, et j’ai fait connaissance avec le premier employé qui parle quelques mots de français et est charmant. On va chercher ses lettres à la poste aussitôt après l’arrivée du paquet.

Problèmes de cierges…

La cire coûte ici 17 à 18 sous la livre anglaise brute, et 1 franc 25 centimes raffinée. La livre anglaise est de 453 grammes, ou de 373 grammes seulement, si on achète à mauvais marchand. La cire brute contient environ moitié d’impuretés, et la raffinée est noire, à peine jaunâtre. La stéarine est mauvaise ici, quoique très usitée.

Je crois que des petits cierges blancs pour les fêtes seraient une économie, ou tout au moins plus propres. Je n’ai pas encore usé un paquet des petites bougies que j’avais prises à Lyon, grosses comme le petit doigt. Elles ne coulent pas ou presque pas, et cependant j’en allume quatre tous les dimanches, même pendant le sermon de 10 à 15 minutes (français) qui a lieu à la messe.

Si j’avais de l’acide sulfurique, je blanchirai facilement la cire. J’ai essayé, mais mon essai n’a pas réussi parfaitement, parce que j’ai opéré dans une casserole en fer qui a été attaquée par l’acide. D’ailleurs l’acide sulfurique coûte ici 25 sous les deux cuillerées. Je crois que le manuel du cirier et blanchisseur de cire serait utile. Il faudrait avoir aussi des mèches tressées, afin d’éviter les champignons sur la mèche.

Je n’ai qu’en prêt un moule à chandelles [17]
qui me sert à en faire en cire ; il est en fer blanc. Je crois qu’un moule composé d’une rangée de chandelles, et s’ouvrant pas le milieu, serait bien préférable, par la facilité à retirer les chandelles de cire ou autres. Parlez-en à M. Brossard. La cire, même raffinée, coule toujours, et il faut de larges bobèches. J’en ai fait en fer blanc avec une boîte ; elles n’ont que 12 centimètres de long et ne sont que bien justes ; 15 centimètres vaudraient mieux, en bon fer blanc double croix, ou en cuivre.

Les bougies valent 1,75 à Gorée le paquet de 6 ; ici elles sont à 2 francs. Les casseroles sont très chères ici, de 5 à 6 francs, avec un petit mauvais couvercle. Leur diamètre est de 20 centimètres sur 9 de profondeur, et ce sont les plus grandes du pays.

…et de textiles

On peut avoir ici des serviettes en coton à un franc, belles et bonnes ; de la toile de coton pour drap de lit à dix sous avec le concours bienveillant de Madame Hedel, la plus riche commerçante du pays qui nous loue une maison et nous offre la jouissance d’une campagne, maison et jardin, pour rien. Elle a déjà donné 5 livres (125 francs) pour la chapelle. Son correspondant à Marseille est Monsieur Rocolive, qui lui expédie souvent des navires sur lest, lequel lest se compose de briques, valant ici environ 2 sous la pièce, briques nommées plotets à Lyon ; elles servent à bâtir.

M. Bresson aurait besoin d’une soutane en escot, mais ayant le collet non découpé par devant, car les rabats, ou porte cols comme vous les appelez, sont ici insupportables à cause de la chaleur. Le col joignant, sans agrafes ni boutons, est ce qu’il y a de meilleur. Il y a de la flanelle ici, mais il est aussi commode de faire venir ses habits tout confectionnés d’Angleterre. C’est cher. On porte beaucoup d’habits blancs en flanelle, gilet, paletot, pantalon, bonne qualité, faits en Angleterre = 100 francs.

La seule difficulté est de laver. Ici, on ne fait pas de lessive, on n’a pas de cendre. On lave au savon noir sur des pierres raboteuses, ce qui use rapidement le linge. Aussi, j’attends des sœurs avec impatience pour laver et raccommoder. Ici, on ne sait pas raccommoder et on ne raccommode pas ; les trous et les déchirures sont de bon ton. Je crois que plus tard des soutanes en flanelle blanche, larges, seraient le meilleur vêtement ; le noir vous brûle au soleil et le calicot se refroidit trop vite.

Ici, on peut porter tout ce qu’on veut ; malheureusement la poussière rouge du terrain ferrugineux salit vite. J’espérais faire un cadre au tableau que j’ai apporté, mais le bois manque, et les ouvriers menuisiers ou tourneurs sont horriblement chers et maladroits. Je fais faire une table unie, avec quatre pieds tournés, pour autel. J’ai tourné un pied pour modèle, et je paierai le tout environ quarante francs. Je désespère d’avoir un tabernacle. Le bois travaille extraordinairement, et je crois qu’en pierre de Tonnerre ou marbre, ce serait ce qu’il y aurait de mieux.

Ustensiles de cuisine et autres

Un soufflet pour le feu serait bien utile, mais c’est impossible à trouver. Une table du pays brute, d’environ un mètre de côté, vaut de 7 à 8 francs ; une mauvaise chaise en bois, siège en bois, vaut 2,50 à 3 francs. J’écris à Mgr d’en prendre à Gorée s’il peut. Je crois qu’il serait préférable d’en trouver à Marseille et de les amener directement.

Les marmites en fonte valent 6 sous la livre anglaise de 453 grammes. L’huile à brûler est bonne ici. Je crois vous avoir dit que M. Bresson a cassé son verre par accident. Un verre de montre ordinaire vaut 3,50 francs. Il serait bon que ceux qui partent se munissent de quelques verres de rechange pour leur montre. Les cuillères et les fourchettes sont très mauvaises ici. Le papier est très cher, au moins 2 sous la feuille in folio, le papier verré six sous.

Il serait bon d’avoir du quinquina et de la gentiane pour faire du vin de quinquina et, pour les plaies très communes, il faudrait l’avoir dans des flacons bouchant bien, assez larges, car toute la verroterie est chère ici : 10 sous un verre. Le système des timbales fera place utilement, je crois, au système des verres, plus propre et plus commode, car elles s’oxydent déjà. Ici, tout s’oxyde rapidement, le fer surtout.
Une burette en fer blanc pour l’huile serait bien utile pour ne pas répandre partout. Nous n’avons pas d’honoraires.
Il serait bon d’avoir à la chapelle des chandeliers un peu plus grands que ceux que nous avons : il faudra alors un moule pour faire les chandelles plus grosses et plus longues.

J’ai prié M. Le Capitaine Fruchard de Marseille de me rapporter un cadre doré pour mon tableau de la Vierge. Il reviendra ici dans quatre mois, c’est-à-dire qu’il sera à Marseille en juin, et repartira vers juillet pour ici. Vous pourrez lui adresser les paquets et objets que vous aurez à envoyer, et le passage sera, je pense, à peu près gratis. Il faudra seulement donner une note des choses, avec la valeur intrinsèque, pour payer les droits de 490 à la douane (ad valorem).

A mesure que nous connaîtrons mieux le pays, nous pourrons y trouver des ressources. Il n’y a que le vin qui doit venir de France, de Bordeaux surtout, celui de Marseille ne se gardant pas bien. J’avais cependant pris du vin de Cassis pour la messe, à Marseille, une vingtaine de litres ; et quoiqu’on nous en ait volé, nous en avons encore deux bouteilles bien conservées. Il est vrai que j’en ai pris une demi-barrique de Bordeaux blanc à Gorée pour 90 francs, ce que je n’aurais pu avoir ici à moins de 150 francs, ce qui, avec 45 francs de droits de douane le met à 130 francs et 195 francs. Les vins des Canaries et d’Espagne sont à 3, 4 et 5 francs la petite bouteille dite de tiers.

Ce qui nous sera difficile à avoir, ce sont les livres anglais. Nous avons souvent des occasions pour les Etats-Unis où les livres ne sont pas bien chers, et où nous pourrions trouver de petits catéchismes in-32 de 50 pages, ou in-24 de 60 pages, etc, assez bien faits. J’en ai deux qui me servent déjà. La semaine prochaine, je vais me mettre à l’espagnol pour pouvoir confesser les 7 ou 8 espagnoles Noires venues de La Havane et ne sachant pas l’anglais. Un dictionnaire français-espagnol et espagnol-français serait assez utile, pourvu qu’il fût portatif.

En fait d’ornements, envoyez-les légers ; le petit blanc est agréable, à cause de la chaleur.

Nota : Il y a ici des menuisiers, des tourneurs, des maçons, des maréchaux, même ferblantiers, tous horriblement chers et maladroits. Il faut leur fournir les matériaux quand on les fait travailler, et ils ne travaillent que de 7 heures à 9 heures, et de 10 à 4, ce qui avec leur nonchalance ne fait guère que 5 à 6 heures de travail effectif.

village

Il serait bien utile d’avoir un moule ou fer à découper les hosties, surtout les petites ; il faut beaucoup de temps avec des ciseaux, et c’est toujours mal fait. Ici, tous les Européens ont un flacon de sulfate de quinine, car on en a besoin souvent, non pas tant comme remède que comme préventif de la fièvre. J’en ai encore pour quelque temps, un an environ, si je n’en use pas plus que jusqu’à présent, mais la saison des pluies s’approche, et hier, jeudi 16 mars, le tonnerre et la pluie ont apparu pour la première fois, au grand étonnement de tout le monde.

A l’exception des moules de chandelles ou de cierges, comme il vous plaira, vous pourrez attendre une nouvelle lettre pour faire le paquet que vous enverrez à Marseille pour juin ou juillet. Nous sommes pauvres en fait d’aubes. J’ai déjà raccomodé l’une, et les deux autres ne sont pas de nature à durer longtemps ici.

Ayez soin de faire les amicts avec un trou à chaque coin, car ici on sue tellement que tous les jours on mouille son amict, ce qui, avec la poussière rouge du pays, le salit promptement en deux ou trois jours.

Du papier à émeri pour nettoyer finement, le papier de verre n’étant pas toujours assez fin.

Dites à M. Jacquemet Bonnafond que je prépare des graines pour lui envoyer par la première occasion. Si vous trouviez une occasion pour avoir un cadre pour la Vierge, et l’envoyer à Marseille chez M. Gaulofret, ce serait avantageux pour le capitaine qui n’aurait pas la peine de s’en occuper. Il faudrait le prendre sans sculptures rapportées en pâte, parce que l’humidité les décolle et les fait partir.

Je vais écrire à Mgr à Gorée, afin qu’il puisse prendre plusieurs choses à Gorée, et après son arrivée, je vous écrirai pour que vous receviez la lettre en mai, ce qui est assez tôt pour envoyer à Marseille, parce que M. Fruchard n’y sera pas avant la mi-juin.

Je compte qu’un meuble de sacristie vaut ici deux cents francs au moins, quelque simple qu’il soit. En le faisant à Lyon, il n’y aurait que le port pour arriver à Marseille ; le frêt est peu de chose ou même rien. Examinez cela. Un pupitre se fermant en deux planches serait utile.

De la fréquence des bateaux

J’ai reçu par cette malle-ci votre lettre de décembre adressée à Gorée. Ce n’est pas étonnant, car le packet anglais ne touche pas à Gorée. On envoie deux fois par mois de Gorée en Gambie un navire de la station pour chercher et porter les dépêches, et quelquefois il arrive tard.

Hier, j’ai vu arriver le "Renaudin" dont un des officiers m’a dit que la Danaé arriverait le 25 mars à Gorée, et qu’après 7 ou 8 jours de station elle irait au Gabon, en touchant tout le long de la côte. S’il en est ainsi, Mgr pourra voir tout le pays. Cela contraire un peu le voyage que je projetais pour un peu plus tard ; mais, à la garde de Dieu. Il faut 3 ou 4 jours de vapeur pour venir de Gorée ici. Le peuple pense que Mgr arrivera par un navire exprès. Je ne dis rien en attendant.

J’envoie une lettre que vous pourrez montrer à M. Ménès pour le mettre au courant de la situation religieuse du pays. Je voulais l’adresser au Rosier de Marie, espérant intéresser toutes les pieuses lectrices ou lecteurs du Rosier. Si vous le jugez à propos, adressez-la lui, en disant que c’est pour le remercier de m’envoyer son Rosier ici.

Peut-être que M. Beurtheret, de la Gazette de Lyon, serait content de la voir et d’en tirer parti ; veuillez lui présenter mes souvenirs et mes amitiés, ainsi qu’à la famille Ringard et Kelsch dont j’ai reçu la lettre pressée, ce qui m’a fait bien plaisir. Mes souvenirs à Mme Clément, M. Montblet, Melle Guérin et Melle Parsal ; je regrette son aiguille, car ici c’est impossible de faire coudre. Bonjour à M. et Mme Jeandard, etc.

Bien des choses à tous les confrères, en particulier à M. Brossard et à ceux que je connais. Le Fr. Eugène va bien maintenant, mais pas sans peine.

(Il n’y a pas de signature)
(Abbé Louis Reymond)

P. S. Voici l’adresse de M. Fruchard, capitaine de l’Auguste et Victor de Rouen, à Marseille, rue de Lafare, 21, chez M. Gaulofret.


Lettre au Père Planque

Espoirs

Sierra Leone, le 19 mars, fête de St Joseph 1859 [18]

Monsieur l’abbé,

Il y a environ six mois qu’une pieuse dame envoya secrètement au séminaire des Missions Africaines de Lyon un petit tableau représentant la Vierge Marie embrassant le saint Enfant Jésus, avec une grande expression de respect et d’amour. Cette petite peinture vraiment belle exprime la modestie virginale unie à l’amour maternel le plus expansif. Sans doute qu’une pensée pieuse à inspiré l’artiste et touché son cœur.

Le trois novembre dernier, après avoir confié à Marie la Bonne Mère, notre mission lointaine sur une côte inconnue de l’Afrique équatoriale, je m’embarquais à Marseille sur le trois mâts l’Express, avec un confrère et un frère. Monseigneur de Brésillac, évêque de la mission, nous accompagna jusque près des îles, et retourna à terre avec le pilote. Je le suivis longtemps des yeux en voyant s’abaisser peu à peu les terres de Provence.

Bientôt tout disparut, à l’exception de la chapelle de Notre-Dame de la Garde qui, par sa position avancée dans la mer, semble accompagner celui qui s’en va loin de la patrie. Je quittais la patrie de la terre, pour aller enseigner à d’autres peuples la patrie céleste. Je laissais sous un ciel tempéré tout ce que j’avais aimé et j’allais vers l’inconnu. Il y a dans ces moments solennels de telles pensées de joie et de tristesse, d’espoir et de crainte, qu’il est impossible de les rendre.

De tout ce que j’emportais et que j’avais tant soigné, je n’estimais que deux choses, une relique de la vraie croix à laquelle se rattachaient les souvenirs de Pie VII et du cardinal Fesch, et mon petit tableau de la Vierge Marie, que je destinais à orner ma future chapelle, pour attirer à Jésus par Marie tant de pauvres âmes égarées.

Notre navigation, heureusement commencée, devint très pénible au sortir du détroit de Gibraltar. Bientôt le capitaine, M. Millot, n’eut plus d’autre ressource qu’à se laisser emporter par la tempête où il plaisait au vent. La mer jetait sur le pont d’énormes masses d’eau ; le vent qui soufflait par rafales faisait grincer les cordages et forçait le capitaine à tenir serrées toutes ses voiles. Le navire trempait l’extrémité de ses vergues dans l’écume des lames, ou bien s’agitait, comme dans les convulsions de l’agonie, en craquant horriblement sous l’effort des vagues qui se brisaient contre l’avant.

Bien des fois, pendant ces longues nuits passées sans sommeil à rouler sur ma couchette, sans pouvoir trouver un instant de repos, j’allai sur le pont pour jouir du spectacle aussi grandiose qu’effrayant de cette mer en fureur, toute éclatante de sa phosphorescence impuissante contre ce petit navire, malgré sa force pour le secouer et le conduire.

Dans ces moments terribles, où, l’horizon rétréci par les vagues écumantes, le navire semble impuissant à franchir les collines montantes qui menacent de l’engloutir, je ne craignais que pour la mission qui m’était confiée, et je demandais à Marie, ma bonne Mère, de ne pas laisser périr ceux qui allaient faire connaître le nom et l’amour de Jésus aux pauvres Noirs. Je lui demandais avec confiance de voir d’un œil de pitié cette précieuse relique de la croix de Jésus que j’emportais, et de me permettre de la faire vénérer par ces pauvres âmes qui n’aimaient pas Jésus, mais qui l’aimeraient beaucoup si elles le connaissaient.

Enfin, le 12 au soir, au moment où la mer redouble de fureur, M. Bresson que le mal de mer réduisait à l’extrémité, nous dit avec assurance : cela durera encore six jours. Il m’a semblé entendre la Sainte Vierge parler ainsi. En effet, le 18, la mer se calma peu à peu, et le 20 au soir, le calme le plus parfait nous surprit aux environs des Canaries. Toute la journée du 21, consacrée à Marie, fut belle et calme ; puis les vents alizés nous emportèrent à Gorée.

Ce fut le 3 décembre au soir, fête de la Propagation de la Foi que nous mettions pied à terre. J’avais jeûné jusqu’à midi dans l’espoir de célébrer la Sainte Messe ; la faiblesse du vent ne le permit pas. Le 4, je me rendis à Dakar pour voir Mgr Kobès qui me reçut avec la plus bienveillante affabilité.

En entrant à la chapelle pour y adorer le très Saint Sacrement, j’ai trouvé un prêtre baptisant une jeune Négresse et lui donnant les doux noms de Marie, Anne, les noms de ma mère du ciel et de ma mère de la terre. Le spectacle et ces circonstances me touchèrent tellement que je ne pus retenir mes larmes. En ce moment, j’oubliais bien vite tous les ennuis du voyage et toutes les peines que j’avais éprouvées.

Bien d’autres consolations m’étaient encore réservées. Le lendemain 5, quand j’offris le sacrifice pour la première fois sur la terre d’Afrique, j’eus le bonheur de donner la sainte communion à cette jeune chrétienne de la veille. Je renonce à vous dire les sentiments que j’éprouvai dans cette communion avec le peuple noir dans l’amour de Jésus. Quand pourrai-je avoir ce bonheur à Sierra Leone ?

mère et ses enfants

Le 8 décembre, j’assistai à la première messe solennelle dans la chapelle des Sœurs de l’Immaculée Conception, et ce jour-là, une jeune Négresse devenait l’enfant de Dieu par le baptême, tandis que trois jeunes Africaines commençaient la merveille caractéristique de l’Eglise catholique : la vie des épouses de Jésus-Christ sur la terre africaine. Oh ! puisse ce petit grain grandir et devenir un grand arbre qui étende ses rameaux sur ces infortunées contrées, pour y régénérer la société et y relever la femme jusqu’à sa dignité.

Après quelques jours passés avec les bons et pieux missionnaires du Saint-Cœur de Marie, j’accompagnai Sa Grandeur en Gambie pour les fêtes de Noël, et pour y attendre une occasion d’aller à Sierra Leone. Plusieurs baptêmes et confirmations ajoutèrent leur éclat aux solennités pontificales. Je me mis alors à l’étude de l’anglais, après que la bonne sœur anglaise eût eu la bonté de me donner quelques conseils pour cette étude.

Le 12 janvier, après deux jours d’une charmante navigation sur l’Ethiope, dont le capitaine fut rempli d’attentions pour nous, nous arrivâmes à la nuit tombante devant Sierra Leone. Le soir même, M. le Consul français vint nous souhaiter la bienvenue. Je passai toute la soirée à considérer ces hautes montagnes au pied desquelles s’étend Sierra Leone ou Freetown.

J’avais sous les yeux la portion du champ que le Père de famille m’avait confié, champ vaste comme la France, puisqu’il s’étend depuis le 17° Ouest jusqu’au 7° longitude Ouest, que sa largeur s’étend depuis la mer jusqu’à l’intérieur, sans limites. Et pour tout ce pays comprenant plus de trois cents lieues de côtes, nous étions deux prêtres. Il est vrai que nous pouvions dire avec saint Paul : j’ai la grâce de Dieu avec moi pour agir ; mais il est vrai aussi qu’il y a bien des prêtres en Europe qui pourraient ici employer leur zèle et leurs forces avec bonheur, s’ils avaient la pensée de quitter leur patrie.

Le 13 au matin, je fis ma méditation sur le pont, en face de cette ville européenne par l’extérieur, quoique toute imprégnée de paganisme. Cà et là, se dressaient quelques arbres touffus, appelés cotton-trees, dont j’admirais la beauté. Quelles tristes réflexions j’aurais pu faire si j’avais su que c’étaient des arbres fétiches, où souvent l’on va prier le serpent, le démon, et lui faire des sacrifices ! Chose remarquable ici sur la terre d’Afrique, comme en Chine, comme en Amérique, le serpent ou dragon est l’image du démon, ou le démon lui-même.

Il y a quelques années, les missionnaires protestants, assistés par la police, parcoururent toute la ville et firent un massacre général de tous les serpents que l’on adorait dans chaque case. La plupart des habitants laissèrent massacrer leurs dieux ; quelques-uns les cachèrent avec soin, et une femme, entre autres, enroulant autour de son corps son serpent, préféra quitter sa maison et sa famille, plutôt que de laisser tuer son dieu. Aujourd’hui, on m’assure qu’il y a encore beaucoup de serpents adorés dans les environs de la ville.

Lorsque nous débarquâmes en faisant le signe de la croix, une foule nombreuse et curieuse nous attendait au débarcadère. Depuis plus d’un an, les journaux de la ville étaient habituellement remplis d’accusations et de calomnies contre les prêtres catholiques. Les ministres protestants avaient répété ces vieilles accusations réfutées dès les premiers siècles. Ils nous avaient représentés comme des hommes cruels, toujours armés d’un fusil et prêts à brûler la cervelle au premier qui nous regarderait de travers. On avait fait croire que nous prenions les enfants pour les manger, ou en faire des esclaves.

Malgré la terreur qui les possédait, ces pauvres Noirs ne purent résister à la curiosité de voir ces hommes si terribles. Ils se tenaient à distance, silencieux, curieux et prêts à fuir au moindre danger. Quand ils nous virent armés d’un parasol au lieu de fusil, les saluer avec bonté, ils se rassurèrent et finirent par nous dire bonjour.

Les jours suivants furent pour nous des jours vraiment fatigants, car toute la population voulait nous voir de loin d’abord, puis de près ; mais au moindre mouvement, au premier pas fait vers eux, ces pauvres Noirs s’enfuyaient en jetant les hauts cris. Maintenant qu’ils sont revenus de leur frayeur, et qu’ils ne craignent plus d’être mangés ou tués, ils nous racontent, en riant, leurs terreurs passées et toutes les hontes qu’on avait débitées sur nous.

Ce qui attirait cette foule, c’était non seulement la curiosité de nous voir, mais surtout le désir de voir la Vierge Marie, c’est-à-dire le petit tableau que j’avais emporté de Lyon avec tant d’amour. Je l’avais suspendu contre la cloison de l’unique chambre de notre demeure transformée en chapelle, un vieux galon jadis doré lui servait de cadre ; au-dessous était l’autel.

Vous dire le respect et la pieuse curiosité de cette population en voyant cette figure de Marie et de Jésus, ce serait une chose impossible. Combien de bonnes pensées ont-elles surgi dans ces cœurs qui n’avaient pas idée de l’amour et de la bonté de Marie, Dieu le sait ; mais je puis vous assurer que bien souvent j’ai vu des femmes, des filles et même des jeunes gens rester longtemps, comme en extase, et ne pouvant détacher leurs regards de cette figure si modeste de Marie.

Dans les quelques mots d’anglais que je pouvais prononcer, j’avais l’attention de mêler toujours les saints noms de Jésus et de Marie, ce qui les étonnait ; et maintenant quelques-uns ne sont plus surpris de cette union et trouvent tout naturel d’aimer et respecter la mère quand on aime et respecte le fils. Ici, où le protestantisme est enraciné, on prononce souvent le nom de Christ, rarement le nom de Jésus, et jamais avec une de ces appellations si communes dans les pays catholiques et si douces au cœur.

Jamais on ne dit : le bon Jésus, l’aimable Jésus, l’amour de Jésus. Jamais on ne réunit ce doux nom avec l’aimable nom de Marie ; aussi je prends à tâche de réunir souvent ces saints et doux noms de Jésus, Marie. Il me semble que tant que le nom de Jésus sera prononcé seul, comme celui d’un pauvre orphelin qui n’a jamais connu sa mère, ou s’est séparé de ce qu’il aimait avec toute la grandeur et toute la perfection de son cœur, le bien ne se fera que lentement ; mais aussitôt que la sainte famille de Dieu, Marie, Jésus et Joseph sera rétablie, le bien grandira vite, comme dans toute famille bien ordonnée.

La ville de Freetown comprend une population d’environ dix-sept mille âmes, et la colonie compte 13.105 chrétiens baptisés. Les écoles renferment 3.993 écoliers, et les agents payés et non payés sont au nombre de 363. Huit missionnaires desservent les 30 chapelles de la colonie. La ville seule de Freetown a 6 grandes églises, bientôt 7 en pierre, plusieurs chapelles et plus de 1.300 écoliers des deux sexes. Il y a une grande école-collège, plusieurs pensionnats, où se trouvent confondus quelques jeunes catholiques, que le défaut d’école force à aller là.

Depuis notre arrivée, on ne leur permet plus de sortir le dimanche de peur qu’elles ne viennent nous voir. Il nous faudrait des sœurs pour ouvrir une école, et elle serait pleine en peu de temps ; peut-être que les enfants apprendraient le français avec plaisir, car il y en a beaucoup qui ne savent pas lire en anglais et qui ne le comprennent guère. Ils sont forcés de l’apprendre pour les usages de la vie, et pour assister aux meetings ou assemblées pieuses du matin et du soir. Dès qu’ils n’iraient plus là, ils auraient moins besoin d’anglais.

La population de Freetown est peut-être la plus mauvaise de la colonie, à cause du mélange des Européens et des musulmans : le vol est chose commune, recommandée même par les mahométans à l’égard des Blancs. Malgré cela, la population est bonne, douce, se laissant facilement conduire et dominer.

J’ai pu visiter le village de Leicester sur le plateau qui domine Freetown, et j’ai été très bien reçu. Toute la population est venue nous voir ; un homme nous a apporté des chaises pour nous reposer ; puis, après avoir béni et caressé quelques enfants, en priant pour ce bon peuple qui recevait ainsi les premiers prêtres catholiques qui aient probablement gravi cette montagne, nous redescendions accompagnés des quatre principaux du village jusqu’à plus d’un kilomètre. Ils nous ont invités à aller les voir, et quand je leur ai dit que plus tard je les instruirai, ils ont été enchantés.

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J’ai déjà reçu plusieurs invitations pour aller visiter des populations à une, deux et même six journées de marche. On promet de nous bien recevoir et de se faire catholique. Sur toute la côte, il en est de même depuis le Rio Nuñez, jusqu’à la rivière de Sherboro ; plus au Sud ou à l’Est, la population est moins bonne, cannibale et idolâtre ; cependant, je suis sur le point d’aller au Dahomey pour assister au mariage de la fille d’un roi. Toutes les circonstances semblent s’accorder pour nous faire arriver au Dahomey. Le père du futur époux est un Européen très ami du roi, et c’est lui qui se charge de nous faire arriver.

Au sud du Rio Nuñez se trouvent les Bagas, nation douce, bonne, intelligente, désireuse d’avoir des missionnaires ; un jeune Irlandais qui a demeuré parmi ces peuples nous promet un succès certain.

A Rio Pongo, les protestants ont une école où toute la population libre, chefs et riches, envoie ses enfants en pension apprendre à lire, compter et écrire en anglais. En allant dans l’intérieur, à cinq ou six lieues, on aurait toutes les facilités pour s’établir et réussir. Les protestants redoublent d’efforts pour nous devancer, et chaque packet leur apporte des renforts.

Ils ont établi une mission sur le Niger qui n’a pas réussi. Les deux missionnaires sont revenus, effrayés du travail, dit "l’African" de Sierra Leone, mais deux autres sont repartis en février. Les évangiles de Saint Mathieu et de Saint Jean ont été traduits par M. Schön, ministre protestant, à Chatam (Angleterre), avec le secours de deux Noirs, Abbega et Dorugu, emmenés par le docteur Barth.

Le Haussa (haoussa) est la langue la plus répandue sur les bords du Niger. Le R. Taylor, ministre protestant à Onitsha, grande ville de 6.500 âmes sur le Niger, a traduit en langue de Ibo, le catéchisme, le Pater, les dix commandements, le Te Deum et quelques hymnes. Aussitôt que j’en trouverai l’occasion, je me procurerai ces différentes traductions.

La rivière Sherboro, dont la population est cannibale et plus cruelle que celle de Sierra Leone, offre de grandes espérances. Il y a environ 50 villes dans un rayon de dix milles ou 3 lieues autour de Bompey. Les protestants n’y ont pas de missionnaires parce que les fonds manquent. Ils ont cependant 6.380 francs pour une seule société, la plus minime, celle de la Comtesse d’Huntingdon.

Les contributions des habitants pour les missionnaires protestants s’élèvent, dans l’arrondissement de Freetown, à 109 livres sterlings 8 shillings, et pour toute la colonie, à plus de 160 livres. La maison des missionnaires est grande et très bien placée sur un promontoire en face de la ville. L’évêque anglican réside à l’autre extrémité de la ville, dans un palais magnifique, au milieu d’un vaste parc, dans une position admirable sur la rivière.

Quant à nous, les derniers venus sur cette terre, nous n’avons pas encore une maison ; nous en occupons une petite n’ayant qu’une chambre qui sert de chapelle, et une galerie qui sert de logement ; trois pierres au milieu de la cour servent au frère pour faire la cuisine. Le dimanche, nous disons la Sainte Messe dans une grande salle du consulat d’Espagne. En revanche, toute la journée, nous sommes visités par des Noirs qui désirent apprendre des prières et s’unir à nous.

J’ai déjà eu le bonheur d’apprendre à faire le signe de la croix à une pauvre païenne qui est heureuse d’apprendre la religion, en cachette de sa mère qui la battrait si elle la voyait prier. Cette semaine, j’ai commencé le catéchisme à deux enfants, et j’espère qu’avant peu, je pourrai faire le catéchisme, tous les jours, à cinq ou six enfants.

L’un d’eux, rempli de bonnes qualités, est si reconnaissant des soins que j’ai eus de lui pour une plaie à la jambe, qu’il veut être catholique. Il a amené sa mère, bien vieille pour le pays, elle a plus de cinquante ans ; elle ne parle pas anglais, mais à l’aide de son fils, je lui ai réappris le mystère de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption. Pauvre femme ! Elle était heureuse de voir les traits de Marie et de Jésus, et moi, je vous assure que j’étais bien heureux de lui entendre répéter les noms aimables de Jésus et de Ia Marie (Marie, ma mère) en Akou.

J’aurais vraiment besoin du don des langues pour y suffire ; je vais apprendre un peu l’espagnol pour pouvoir être utile aux vieilles catholiques venues de La Havane, et si je puis attraper quelques mots d’akou, pour parler aux vieux habitants qui ne comprennent pas l’anglais, je le ferai encore. Quelquefois je suis étonné de la facilité que j’ai à parler anglais pour expliquer le catéchisme, tandis que, si je lis un livre, je comprends à grand-peine. Je crois vraiment que le bon Dieu s’en mêle, et j’en suis heureux parce que j’espère que le soleil de justice se lève pour ces pauvres peuples qui n’avaient encore vu que l’aurore du jour dans le protestantisme.

En voyant les succès des protestants, et la facilité de convertir ces bons Noirs, on s’attriste en voyant cette moisson toute mûre se perdre faute d’ouvriers qui craignent la fatigue, et qui seraient tout étonnés de leur position s’ils étaient ici. Il me semble que l’on craint les missions, parce que l’on en a une fausse idée : on ne voit que prison, faim, maladies, nuits en plein air, etc., tandis que c’est là l’exception.

Ici, le ministre est comme en France : des grâces abondantes, des ennuis que l’on dépose vite dans le cœur de Jésus ou au pied de la croix, des craintes préconçues qui se dissipent peu à peu, une chaleur comme l’été en France, à laquelle on s’habitue, l’odeur de nègre peu agréable pour les amateurs d’eau de Cologne, mais que l’on ne sent plus à vingt pas, voilà en résumé la vie du missionnaire.

Ajoutez-y la consolation de pouvoir se dire : sans moi, ces pauvres âmes se seraient perdues, et puis ce bonheur de pouvoir dire à Jésus, chaque jour en lui offrant le Saint Sacrifice : Bon Jésus, vous êtes tout pour moi ; puisque j’ai tout quitté pour vous, faites donc de moi ce qu’il vous plaira ! !

Oh ! combien de prêtres seraient plus heureux ici que dans leurs paroisses, et auraient plus de facilités pour leur salut ! On s’étonne quelquefois de voir de pauvres ouvriers travailler péniblement et quand on les plaint, ils s’étonnent et ne comprennent pas qu’on soit à plaindre quand on travaille. Il en est ainsi un peu du missionnaire. On le plaint beaucoup, et lui ne comprend pas qu’on puisse le plaindre. Ainsi va le monde.

Le pays est le plus fertile et le plus pittoresque de la côte ; de hautes montagnes, les premières que l’on rencontre depuis le détroit de Gibraltar s’étagent au sud de la ville et offrent une végétation vigoureuse, que l’homme a détruit en partie, pour y cultiver le coton, l’ananas, l’arrow-root, le foulfoul, le palmier, etc. Chaque soir, nous jouissons d’une illumination splendide, car les noirs habitants mettent le feu aux grandes herbes qui couvrent le pays, et détruisent par là des nuées d’insectes, en même temps qu’ils préviennent les miasmes délétères que causeraient toutes ces plantes en pourrissant pendant la saison des pluies.

Je crois bien que le fameux Epiménide ne fit pas autrement, lorsqu’il fit allumer de grands feux pour arrêter les maladies, la fièvre qui décimait les populations. Depuis que l’usage est en vigueur de brûler ces herbes desséchées, le climat s’est sensiblement amélioré. J’espère qu’avant peu d’années, nous pourrons avoir une mission sur la montagne, où les missionnaires fatigués pourront aller jouir d’un air plus frais et plus sain, en même temps qu’ils se reposeront de leurs fatigues.

On ne se fait pas idée en Europe de l’immense étendue de pays qui s’ouvre devant les pas du missionnaire, et de l’immense population qui vit et meurt sans croyance sur ces côtes abandonnées. Il serait cependant si facile de les instruire et de les former à la vie chrétienne ; ils sentent le besoin d’avoir une religion supérieure à leurs fétiches, et ils se font volontiers chrétiens.

Ce sont les ouvriers qui manquent pour recueillir cette moisson, avant que le mahométisme ne s’en empare, et si on ne se hâte on arrivera trop tard. Il est vrai qu’on dit le climat insalubre ; mais pour un homme jeune, réglé dans sa vie, modéré dans ses travaux, prudent pour la conservation de sa santé, et ne s’exposant ni à l’ardeur du soleil, ni à l’humidité, il y a chance de vivre longtemps, et par conséquent de bien connaître la langue, les usages, et tout ce qui est nécessaire pour faire beaucoup de bien.

J’espère que Marie n’oubliera pas non plus cette terre d’Afrique où elle a trouvé un refuge pour son aimable Jésus, et où s’élève une famille de vierges noires en son honneur. Qu’il me tarde de voir cette plante mystérieuse étendre ses rejetons au loin, et épanouir ses roses mystiques sur cette terre infortunée qui attend la vérité comme une rosée céleste.

J’ai été bien content de recevoir le Rosier de Marie sur cette côte d’Afrique où rien ne rappelle la Bonne Mère du Ciel ; j’espère jouir encore longtemps de cette consolation et la faire partager aux quelques Européennes qui vivent ici, heureuses de trouver une bonne lecture dans ces feuilles détachées du Rosier de Marie.

Agréez mes remerciements et recommandez, je vous prie, notre mission aux prières des âmes pieuses.

Votre tout dévoué serviteur.

l’abbé Reymond
missionnaire apostolique
vicaire général de Sierra Leone, à Freetown (Guinée)


Lettre à Mgr de Marion Brésillac

Dernières recommandations avant le départ de Monseigneur pour la Sierra Leone

Freetown, le 18 mars 1859 [19]

Monseigneur,

Je vous ai envoyé un mot par le dernier paquet, et je n’ai rien de nouveau à ajouter. J’ai écrit à M. Planque pour lui soumettre plusieurs commissions, parce qu’il aura une occasion pour envoyer de France, vers la mi-juillet par Marseille. Après votre arrivée ici, il y aura le temps d’écrire à Lyon, pour demander les choses nécessaires que vous n’auriez pu vous procurer à Gorée.

Je vous donne avis de cela au cas où vous prendriez la route de Gambie ; car il arrive ordinairement que le packet anglais ne prend pas de marchandises à Sainte-Marie, même avec passager, pour éviter les frais de douane. Ainsi, il nous a pris avec notre tonneau de vin en fraude de la douane, et en s’exposant à 48 livres sterling d’amende.

Si vous preniez des chaises en paille, peut-être que le paquet n’en voudrait pas. Là, les chaises sont à 8 francs, les lampes à 50 francs, les fauteuils à 150 francs. Les chaises américaines à balançoire sont à 30 ou 40 francs au moins.

En Gambie, vous pourriez trouver des catéchismes anglais qui sont inutiles là et qui nous seraient utiles ici. Il nous en faut. Je viens de recevoir une lettre de Mgr Kobès, et je n’ai pas le temps de lui répondre, la poste va partir.

J’ai beaucoup à remercier les bons Pères de Gorée, le R.P. Lassedat qui a été très bon pour nous.

Votre tout dévoué prêtre.

l’abbé Reymond


Mgr de Marion Brésillac est en route

Freetown, le 19 avril 1859 [20]

J. M. J. , Monseigneur,

Je vous ai écrit à Gorée chez le R. P. Lossedat par le packet dernier. Je vous envoie encore aujourd’hui cette note pour vous annoncer la continuation de notre bonne santé, et la mort du consul espagnol, le 7 de ce mois.

Nous ne trouvons pas ici de chocolat, et le vin est cher. Si vous arriviez par la Danaé, ou un navire français, il serait bon d’amener du vin, nous n’en avons plus guère, et on ne peut pas en avoir à moins de 2 francs la bouteille, bien plus petite que le litre. Le chocolat de Gorée est meilleur que l’anglais et il n’y en a plus à Sierra Leone.

Nous nous portons bien ; la saison est cependant pénible, la chaleur lourde ; le temps est moins favorable qu’il y a un mois. Je conserve un bon souvenir du bon Père Lossedat et du charmant P. Lacombe.

Toujours votre dévoué serviteur.

l’abbé Reymond


Une dernière lettre

16 juin 1859

A Monsieur Henri de Marion de Brésillac

La petite vérole décime la population noire, et le choléra, ou plutôt la fièvre bilieuse, se changeant souvent en vomito negro (fièvre jaune), détruit la population blanche… Depuis deux mois cela dure ; et je regardais comme un bonheur chaque jour de retard pour l’arrivée de La Danaë…

Cependant j’étais content de voir arriver Monseigneur, et ce moment j’oubliai l’épidémie, la chaleur, les privations et tout. Nous avons passé quelques jours bienheureux ; on riait, on causait, on faisait des projets. Il y avait six mois qu’on s’était pas vu !

Nous avons joui d’un grand bonheur, nous projetons des excursions et nous préparions Mr Riocreux et moi, à faire une expédition dans une rivière voisine, à trois journées de marche, quand le 26 mai au matin, M. Riocreux se sentit malade.
Je déployai tous mes talents médicaux et consolants. J’appelai à mon aide les remèdes du pays, en voyant l’inutilité de mes efforts.
Le 2 juin, il paraissait mieux, nous le croyions sauvé ; la fièvre semblait changer de nature. Malheureusement, il était trop tard : le soir à huit heures, il expirait, heureux d’être venu en Afrique, et ne regrettant qu’une chose, de ne plus pouvoir être utile à la mission.
Le 29 mai, M. Bresson, mon compagnon de route, tombait malade, non du climat, mais d’une hernie qu’il cachait à tout le monde. Le 5 juin, à cinq heures du matin, il mourait d’inanition, sans fièvre, n’ayant pu prendre aucune nourriture ; et ce ne fut qu’à ce moment que je connus son mal.
Depuis deux jours, le Frère qui avait accompagné Monseigneur dans son voyage était malade de la fièvre bilieuse et celui qui m’avait accompagné ne tarda pas à se mettre au lit.
Le 13, je fermais les yeux au dernier compagnon de voyage de Monseigneur, et je restais seul avec Monseigneur, accablé de cette triste mort et n’ayant plus la force de pleurer, ni manger. J’étais tellement fatigué de ces vingt jours passés sans sommeil, sans repas réglé, que je n’avais presque plus la force de me traîner.
Le 12 juin, Monseigneur avait pu dire la sainte messe et adresser quelques mots aux fidèles, et le soir, il tombait épuisé de fatigue. Heureusement que la Providence envoya à notre secours.

Le « Dialmath », capitaine Vallon, arrivant du Gabon, fut forcé de relâcher à Sierra Leone, pour se réparer. Je réclamai le secours du chirurgien-major Beauchef, qui vint régulièrement, deux fois par jour, visiter Monseigneur et prescrire des médicaments utiles. Je n’avais plus la présence d’esprit nécessaire, et sans doute que Monseigneur ne serait plus maintenant sans les soins de ce bon Docteur. Je commence à reprendre vie, quoique je n’aie pas encore la force de dormir ou de manger. J’espère que dans quelques jours Monseigneur sera en état de se promener et je l’emmènerai à la campagne de M. Seignac de Lesseps, (originaire de Bordeaux, agent consulaire français par intérim), pour le distraire et le remettre en état.
Toute la population s’est émue de la maladie Monseigneur, et vient demander de ses nouvelles. Les médecins sont malades ou en fuite depuis un mois, et la maladie commence seulement à se calmer. Aussi, rassure-vous sur notre sort. J’espère que nous sommes ancrés ici encore pour un an au moins, sans danger maintenant.

Monseigneur vient de prendre avec appétit une bonne soupe à l’ail qui lui a fait grand bien. J’espère que demain il pourra dire la messe. La pluie commence, et le tonnerre gronde encore au loin, c’est bon signe. L’air est rafraîchi, et j’espère que l’épidémie va se ralentir, sinon cesser ses ravages. On ne comprend rein à cette maladie due probablement au vent constant de l’Est et à la sécheresse extraordinaire de cette année.

Je disais tout à l’heure à Monseigneur que si nous avions Luchon à quelques lieues d’ici, ce serait une vraie fortune. Il fait chaud ici comme à votre château où l’on suait en ne faisant rien ; ici il suffit de regarder voler les mouches pour transpirer. Mais on dit que la fraîcheur va venir avec la pluie. J’en profiterai pour faire faire quelques promenades à Monseigneur, dans sa ville épiscopale où fourmille une population, y compris les faubourgs, d’environ 70 mille âmes au corps noir. Ville bizarre où le luxe le plus effréné coudoie la nudité et la sauvagerie, où le chapeau à plume d’autruche orne une tête noire dont le corps n’a qu’un collier de perles pour compléter sa toilette ; ou bien une chemise blanche comme la neige aux déchirures béantes et repassée à se tenir raide comme du fer blanc, rehausse la noirceur du teint de son propriétaire, se promenant ainsi la canne blanche à la main, dans la rue…

Mais hors la ville, tout change d’aspect. C’est la hutte du sauvage effrayé, curieux et, sinon bon, du moins peu mauvais.

En voyant Monseigneur reprendre ses forces, je prends un peu de gaîté pour vous souhaiter le bonsoir ainsi qu’à madame de Brésillac, et à Georges et à Jeanne qui j’espère grandissent en sagesse et en science. Nous avons déjà un petit Noir, bientôt deux. Le premier se nomme César, le second Bacchus, les deux conquérants. C’est de bon augure.

Je viens de quitter M. Rives de Mirepoix, qui vient voir Monseigneur de temps en temps. Ces visites lui font du bien.