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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Nouvelle évangélisation. Survol et atterrissage
Article mis en ligne le 11 juin 2013

par Jean-Pierre Frey

Qui croit encore au Père Noël ?
Marcel Gauchet a appelé cela d’une manière beaucoup plus fine, « le désenchantement du monde [1] ». Le monde désenchanté, dans le sens premier du mot : habité par des esprits, donc envoûté sous une forme ou une autre. Par le fait même, l’homme est resté mentalement infantile, échappant à la vraie raison ainsi qu’à la vraie religion, celle de l’Esprit de Jésus qui a plané dès la Genèse au dessus du chaos - de tout chaos. La chasse aux sorcières et l’Inquisition, au Moyen Âge, sont le fruit de cet enchantement et de la mainmise de l’Église sur le peuple.

L’Aufklärung et le mouvement des encyclopédistes ont joué un rôle très important pour « désenchanter » le monde, ce qui était une urgence. A partir de la fin du XVIIIe siècle, en Occident, l’Église fait face à un phénomène nouveau qui est la suite du désenchantement, la déchristianisation. Mais « l’institution » met du temps à percevoir qu’un nouveau type de société est en train d’émerger et que sa manière de présenter la foi, de la vivre et d’organiser l’existence chrétienne est en décalage croissant avec cette réalité nouvelle. Ainsi, grâce à l’Aufklärung et à l’Encyclopédie, l’homme est devenu adulte, « éclairé » et critique pour devenir un citoyen démocrate. Il pense par lui-même, avec un esprit critique, et refuse tout un ensemble d’idées reçues, de valeurs et de pratiques religieuses.

Certes, à la suite de l’extension coloniale, au XIXe siècle, un immense essor missionnaire s’est fait jour. En fait, cela consistait à « porter » vers ces pays la soi-disant civilisation et à y importer le modèle ecclésial d’Occident, déjà dépassé. Ce n’est que tardivement que l’on s’est rendu compte qu’il ne suffit pas d’acculturer, qu’il faut surtout inculturer la foi et l’inscrire dans un terreau culturel nouveau. Mais ce sera trop tard.

Depuis lors, l’Église d’Occident semble être en chute libre, parce qu’on avait oublié d’enseigner à l’homme un « croire » adapté à cette société en évolution, au lieu du vieux caté du Concile de Trente, avec le rituel et les dévotions qui y sont attachés.

Mentalement et culturellement l’homme a ainsi « évolué », mais pas religieusement… Car l’enseignement fut trop théorique, trop dogmatique, et aussi trop éloigné de « l’esprit » de l’évangile. Or le seul modèle de « l’homme croyant », membre de la communauté chrétienne, c’est le Jésus des évangiles, dans son enseignement et ses rencontres aux carrefours, dans les villages et le long du Lac. C’est cela que l’on est d’ailleurs en train de découvrir. La vraie source de la religion chrétienne est prioritairement là, dans les évangiles, et non pas à Rome.

En fait, Jésus, comme beaucoup de prophètes avant lui, était déjà un dissident. Il ne fut pas un homme du Temple. Certes, il était venu pour respecter et accomplir la Torah, cette loi que le Temple, à son sens, avait falsifiée et pervertie. Ainsi le sens du sabbat qui, initialement, devait procurer un jour de repos à l’esclave et à la servante, et même à l‘âne, et que Jésus voulait rétablir dans sa signification profonde qui consistait à annoncer le Messie-Libérateur.

Il a donc cheminé autrement et en dehors du Temple, dans la libre tradition héritée des prophètes. Il a cheminé à travers la Terre Promise, au milieu de ses apôtres et de ses disciples, avec la foule. Il a rencontré toutes sortes d’individus atypiques, comme la Samaritaine ou Nicodème, comme Zachée ou le jeune homme riche, et il a donné son message à travers ses paraboles en décrivant le comportement de ces étranges personnages comme le bon Samaritain ou les ouvriers de la 11e heure pour nous dire : « Voici les modèles à imiter et ils sont de tous les temps. »

On n’a pas su enrayer la dynamique de la sécularisation, qui est en fait la sortie du « laïc [2] » de tout le carcan séculaire de la cléricature pour devenir enfin autonome et vraiment « laïc indépendant ». Lorsque l’Église réalisera qu’il faut renouveler les modalités de l’annonce et le modèle de sa présence, il sera déjà bien tard…

Vous me direz : il y a d’admirables chrétiens dans les rangs des nouveaux mouvements d’aujourd’hui – Chemin Neuf et Béatitudes, Taizé et les Focolari… Cela est vrai mais allez le dire au paroissien ordinaire à qui on a volé sa paroisse, où il rencontrait dimanche après dimanche ses amis et ses connaissances, et que l’on pousse désormais à pratiquer « ailleurs ». Cela fait sourire certains, car on a bien volé au citoyen également son commerce de proximité en l’envoyant au supermarché, à 15 km, pour faire ses achats.

Cela est vrai et il est bien difficile de freiner ce mouvement. Mais on ne demande pas au citoyen de « créer » une communauté avec les anonymes de la grande surface, alors qu’on demande au paroissien de s’intégrer dans la « communauté » de paroisses, où il n’a aucun attachement et qui n’est pas son endroit, ou « son lieu » sociétal… Alors, avec les liens sociaux qui s’évanouissent peu à peu, ses repères chrétiens disparaissent également. Car la paroisse fut un solide réseau de sociabilité. Il ne suffit pas d’instaurer des structures, même pastorales ; il faut aller vers les hommes, là où ils vivent. C’est la base même de l’incarnation ! Jésus est devenu l’un de nous et beaucoup de nos contemporains ne sentent pas l’Église proche d’eux, de leurs problèmes et de leurs « dé-routes », ou sorties de route.


Retourner à la source
Jean XXIII, en fin rural, originaire de Bergamo, quelque part dans le Nord de l’Italie, pas très loin de Trente, dans la vallée de l’Adige ou juste à côté, a été sensible à tout cela. Il a lancé le concile Vatican II sur cette idée saugrenue d’aller vers le monde au lieu de se renfermer pour le condamner. Beaucoup parmi les Pères conciliaires ne l’ont pas ou peu suivi. Une démarche trop hasardeuse à leur sens… Et pourtant, il n’y a pas eu d’anathema sit, de condamnations, lors de ce Concile. Ce qui fut déjà une énorme victoire.

Mais bien avant déjà, au milieu [3] du XIXe s., Pie IX, avec son Syllabus, avait condamné allègrement les erreurs de son temps. Il n’a pourtant rien pu arrêter, ni même freiner, dans la marche de l’histoire. Il reste le fer de lance de ces nostalgiques qui mènent une lutte étriquée contre le progrès et la sécularisation. Un combat d’arrière garde qui ne fait qu’enfermer l’Église sur elle-même !

On ne savait pas et on ne comprenait toujours pas que la « mission » se trouve sur la place publique, dans l’ouverture au monde, selon le mot de Jésus : « Allez ailleurs ! » Depuis deux mille ans, on a perçu cette injonction du Christ, « Allez ! ». On s’est installé au lieu de cela sur le trône tout à fait « sécularisé » de Constantin et on a étalé la prétendue grandeur de l’Église. Le sommet de tout cela fut la Renaissance, qui a engendré Luther et ses frères. Ils ont essayé d’être fidèles à la Parole, au lieu de suivre le faste papal romain, ritualisé et sacralisé. Résultat : la montée, au fil des ans, d’un « laïcat adulte », lucide et critique. Comme il n’était ni « clerc » ni « religieux », ce laïcat était forcément « du siècle ». Il a donc contribué à « séculariser » le monde, mais en adulte. L’Église l’a ignoré, elle l’a même combattu, et elle a perdu.

Paul VI, en connaisseur, a lui aussi été sensible à ces mouvements. Dans le sillage du Concile, il a publié son exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, où il pointe « l’urgence de relancer cette mission, face à la déchristianisation de ces personnes baptisées vivant désormais en dehors de toute référence chrétienne ». L’action évangélisatrice de l’Église, écrit-il encore, « doit chercher constamment les moyens et le langage adéquats pour leur proposer ou leur re-proposer la révélation de Dieu et la foi en Jésus-Christ ». Il insiste sur la nécessité pour les communautés chrétiennes d’être à la fois « évangélisées et évangélisatrices ». Nous sommes en 1968. Il aura fallu du temps - 50 ans - pour arriver à une nouvelle évangélisation qui, en fait, pointait déjà son nez bien avant, avec ses prophètes annonciateurs comme Godin, les prêtres ouvriers et la théologie de la libération.

A son tour Jean-Paul II s’en rend compte lorsqu’il écrit : « Aujourd’hui en particulier, la tâche pastorale prioritaire de la nouvelle évangélisation incombe à tout le peuple de Dieu, et il demande une nouvelle ardeur, de nouvelles méthodes et un nouveau langage pour l’annonce et le témoignage évangéliques. » Benoît XVI va compléter le programme : l’Église doit faire face aux mutations sociales et culturelles qui modifient en profondeur les manières d’adhérer à la foi et d’en témoigner.

Allons ailleurs !
Aujourd’hui, concrètement, on « bavarde » beaucoup, on se réunit beaucoup et on écoute beaucoup de témoignages anecdotiques. On fait de longues marches pour reconquérir – « reconquista » - le patrimoine du passé. Des réunions, pour montrer qu’on est là... Des sessions... Des pélés à thèmes... Mais on n’a aucune réponse positive à donner aux questions pressantes du siècle que nous posent les laïcs. Ivg ? Divorcés ? Préservatifs ? Régulation des naissances ? Mariages des gays ? Etc., etc.

Ces questions lancinantes taraudent le cœur des croyants. Ils se sentent incompris ou rejetés et attendent de l’Église le « vrai » mot qui libère. Ceux qui sont clean n’ont pas de problèmes ! C’est pour cela qu’ils sont clean… Aux autres, l’Église, notre mère comme a dit Jean XXIII dans son encyclique [4], ne sait pas quoi dire ni quoi proposer… sauf un perpétuel Niet !

Est-ce donc tellement dur d’être chrétien ? Et la femme adultère de l’évangile, aurait-elle eu une chance face aux responsables chrétiens et aux juges d’aujourd’hui ? Certes, les pierres ne volent plus, mais l’ostracisme et l’exclusion sont toujours là !

Aussi, pour entrer dans cette nouvelle évangélisation, peut-être faudrait-il nous délester de quelques « canons » comme le faisaient les frégates d’antan qui allaient à la conquête du « nouveau » monde ! La barque de Saint-Pierre ne se porterait peut-être pas plus mal dans la tempête de ce siècle de mondialisation. J’ai peur toutefois que du côté de Rome on ait « également trop peur » et qu’on manque d’audace. Jean-Paul II a pourtant commencé son pontificat en proclamant : N’ayez pas peur !

Ensuite, il a néanmoins construit son Eglise à lui, qui a du mal à lui survivre. Alors on fuit vers le passé, vers les pratiques des temps anciens héritées de Trente, dans la liturgie, les rites, l’habillement, la mentalité et l’enseignement.

Je pense que c’est le désarroi devant ce nouveau monde qui a poussé Benoît XVI à la renonciation. Pourtant, dans le document d’ouverture du dernier Synode, il renvoiyait ses évêques [5] à ce constat qui est « la nécessité pour l’Église de retrouver énergie, volonté, fraîcheur et talent dans sa façon de vivre la foi et de la transmettre ».

Alors, « allons ailleurs ! Sortons ! ». Changeons de direction et allégeons la barque de toutes ses lourdeurs fastueuses d’un autre âge. Le Christ de Marc a dit cela dès le premier jour de son ministère messianique : Allons ailleurs ! Il l’a redit lors de l’envoi de ses disciples en mission, sans tunique de rechange ni argent à la ceinture. Cela concerne tout le monde. Alors peut-être pourrait-on commencer une nouvelle évangélisation à la « base », et dans la vraie simplicité de la « base » qui fut la panacée des équipes de l’action catholique des années soixante dix, ACO, JAC JEC JOC, JIC… Mais la « base » a été balayée depuis, et avec elle les « communautés de base », sauf en Afrique peut-être.

Je sais que beaucoup diront : l’évangile c’est de l’utopie… Faut-il aussi nous lester des livres du Nouveau Testament, devenus inutiles puisqu’ils ne sont guère observés, ou observés à contre sens, sur « l’autoroute » de la vie moderne ? Car où est leur impact ? Le sabbat est fait pour l’homme, non pas l’homme pour le sabbat. Et le sabbat doit être libérateur.