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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Le rôle essentiel des laïcs dans l’essor de l’Eglise en Afrique
Article mis en ligne le 21 août 2013

par Etienne Weibel

Les soirées-conférences organisées par le pèlerinage Notre-Dame de Marienthal dans le cadre de l’année de la foi ont accueilli, lundi 15 avril 2013, le Père sma Jean-Paul Eschlimann qui a pu partager avec un public nombreux sa riche « expérience missionnaire » durant un quart de siècle en Côte d’Ivoire et évoquer plus particulièrement le rôle des laïcs dans la fondation et la vie des Eglises africaines, dans le sillage du Concile Vatican II.

Si les chrétiens d’Alsace n’ont eu de cesse d’admirer le courage et l’esprit de sacrifice des premiers missionnaires et de leurs successeurs dans les pays de mission où ils mouraient souvent très jeunes, fauchés par la fièvre jaune, la plupart ignorent le rôle essentiel joué, dans la propagation de l’Evangile, par les Africains eux-mêmes qui ont été, de ce fait, « des précurseurs de Vatican II, puis ses fidèles adeptes », a introduit le Père Eschlimann.

Monarchisme et cléricalisme
L’ancien supérieur du District de la Société des Missions Africaines de Strasbourg a d’abord souligné quelques traits caractéristiques de l’histoire de l’Eglise dans la culture occidentale, dont nous sommes toujours tributaires. Ainsi, l’opposition entre laïc (qui veut dire « peuple » en grec) et clerc, la signification du mot « laïc » évoluant au cours des siècles pour qualifier le monde profane par opposition au monde religieux et ecclésiastique, et pour désigner finalement tout ce qui est indépendant de toute croyance religieuse. « Cette évocation linguistique, a relevé le conférencier, est révélatrice d’une mentalité et de clivages profonds apparus dans l’histoire sociale et religieuse » des civilisations occidentales, sur lesquels les Pères conciliaires de Vatican II devaient débattre, il y a 50 ans, pour adopter une approche plus positive du laïcat quant à sa place et sa mission dans la vie de l’Eglise et la propagation de la foi. Il a lu à cet égard un extrait de la Constitution dogmatique Lumen Gentium : « Les chrétiens qui, étant incorporés au Christ par le baptême, intégrés au peuple de Dieu, faits participants à leur manière de la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, exercent pour leur part, dans l’Eglise et dans le monde, la mission qui est celle de tout le peuple chrétien. »

Autre trait caractéristique qu’a souligné l’orateur, les deux états de vie bien définis dans les Ecritures et le Droit de l’Eglise : l’état laïque séculier et l’état religieux au sein d’un ordre religieux ou en ermite. Mais, contrairement à d’autres confessions chrétiennes, l’Eglise romaine a développé « une sorte de tiers état, l’ordre sacerdotal, qui ne serait ni laïque, ni religieux, une caste sacerdotale qui va se couper progressivement du peuple de Dieu par l’attribution de privilèges et l’observance d’interdits spécifiques. Plus grave, cette caste prétendit représenter le peuple de Dieu, l’Eglise se résumant alors à sa hiérarchie et à son clergé ».

Le Père Eschlimann a souligné les conséquences importantes de cette évolution des états de vie. L’état clérical devint un but en lui-même. Aux côtés des religieux, le clergé considérait son état comme un état de perfection – une discrimination supplémentaire à laquelle Martin Luther réagit vivement en supprimant les moines et le clergé dans la Réforme, pour restaurer une sainteté quotidienne, ordinaire, égale pour tous. Plusieurs échelons apparurent finalement dans la sainteté, le commun du peuple se trouvant tout naturellement au bas de l’échelle !

Dernière caractéristique relevée par l’orateur, la progressive organisation monarchique de l’Eglise sur le modèle impérial depuis Constantin et l’instauration du christianisme comme religion officielle de l’empire romain, avec tendance à l’autoritarisme, au juridisme, à la centralisation des pouvoirs ; aujourd’hui encore, le pape cumule tous les pouvoirs entre ses mains. Sur ce terreau se développa le cléricalisme, cette prise de pouvoir des clercs dans les domaines et temporel et spirituel. « Le sacerdoce n’est plus vécu comme un service, mais comme la prise de pouvoir sur les consciences et la vie sociale des fidèles… Et le grand perdant dans cette histoire, du moins en Occident, reste le laïcat », a regretté le Père Eschlimann.

« Vrais bâtisseurs des jeunes Eglises africaines »
Le conférencier a développé ensuite, dans la partie centrale de sa contribution, le rôle essentiel du laïcat africain dans l’histoire missionnaire et fait revivre à son auditoire – anecdotes significatives à l’appui - quelques temps forts et étapes clés de son expérience personnelle en Côte d’Ivoire.

En pays de mission, l’Evangile s’est propagé et l’Eglise a pris racine grâce aux gens du cru, aux laïcs, a-t-il insisté d’emblée, en rappelant les conditions et les circonstances dans lesquelles les populations autochtones sont entrées au fil des siècles en contact avec la religion chrétienne dont des Africains devinrent des adeptes : établissement de comptoirs commerciaux européens le long des côtes africaines à partir du XVIe siècle ; retour des Amériques d’anciens esclaves noirs convertis au christianisme ; colonisation du continent noir et pénétration de l’arrière-pays par les grandes maisons de commerce qui y installèrent des commis indigènes dont certains avaient eu connaissance de la religion chrétienne et étaient attirés par elle...

Les premiers missionnaires catholiques, arrivés en Afrique près d’un siècle après des missions protestantes animées par des laïcs, ne rencontrèrent donc pas des populations totalement ignorantes du christianisme ; ils purent s’appuyer d’emblée sur de petits groupes – surtout de jeunes – désireux de partager leur foi. Lorsque les missionnaires se déployèrent d’abord en petit nombre dans le pays, les laïcs remplirent à leurs côtés un rôle essentiel selon leurs capacités et leur disponibilité : interprètes auprès des autochtones, traducteurs d’une anthologie des Ecritures, accompagnement des missionnaires dans leurs tournées apostoliques, visiteurs des bourgades et communautés de sympathisants de la vaste paroisse, et même dirigeants de communautés. « Partout, les missionnaires ont pu s’appuyer sur des laïcs responsables, sérieux, engagés, animés d’une foi et d’un courage solides. Les vrais bâtisseurs des jeunes Eglises locales furent donc des laïcs », a insisté le conférencier qui a dans la foulée fait part de son « expérience singulière ».


« J’avais acquis une identité locale »
A son arrivée en 1970 dans la paroisse de Tankessé (centre-est de la Côte d’Ivoire) érigée 34 ans plutôt par un confrère qui y œuvrait toujours, « le mode de vie au presbytère du centre était une réplique parfaite de celui en Alsace », s’est souvenu avec une pointe d’humour le Père Eschlimann, qui « se sentit très vite mal à l’aise » et décida donc de « modifier son mode de présence et d’action ».

Après l’échec d’une première tentative de prêche de « missions » dans un village [1], car le fond et la forme de son message dépassait l’entendement de son auditoire, il changea radicalement de méthode en allant s’immerger pour de bon dans ce peuple qui l’accueillait et à qui il voulait partager sa foi chrétienne. Il s’installa dans une bourgade où résidait un chef important qui pouvait autoriser les villageois à lui expliquer les coutumes et les grandes dimensions de leur univers religieux et leur vision du monde. « Je devins donc un villageois parmi d’autres et j’appris ce que signifiait concrètement être étranger dans une culture autre », a reconnu le Père Eschlimann, placé par les responsables du village sous la « tutelle » de la famille du chef des chrétiens, Simon Kouakou Amorofi, qui l’initia à tous les gestes quotidiens. Au bout d’un an, les anciens du village lui assignèrent une place dans la structure parentale de la famille de Simon, avec un nom traditionnel mais aussi avec les droits et les devoirs qu’une telle inculturation suppose. Il avait « acquis une identité locale ».

« Cette immersion dans la société locale frappa vivement la conscience des populations », comprit le Père Eschlimann un soir à la réflexion d’un vieux qui le voyait jouer à un jeu de société, l’awalé, avec des jeunes : « Je n’aurais jamais pensé voir la panthère jouer avec mes enfants ! » Seul fauve qui tue pour le plaisir et non pour satisfaire sa faim, la panthère symbolise en effet l’Européen colonisateur et exploiteur. « Pour moi, tout ce parcours de près de cinq ans fut une vraie mort-renaissance. L‘homme et le prêtre que je suis aujourd’hui, je le dois à la formation reçue d’un peuple et des laïcs africains, et en premier lieu de Simon, à l’époque père de cinq enfants, qui était en somme devenu mon coach culturel et mon directeur spirituel, dont l’influence déborda largement ma personne. »

Tout ce que Simon lui a donné de vivre et réfléchir ouvrit « une nouvelle vie d’évangélisation » au Père Eschlimann, qui s’est étendu ensuite sur la méthode et l’organisation de son « travail avec et auprès des laïcs ».

Mais si cette « nouvelle approche de l’évangélisation » fut appréciée par les populations, elle ne fut en revanche pas du goût des « tenants du pouvoir traditionnel, qui reprochaient aux chrétiens de libérer les femmes, les jeunes, en les soustrayant aux peurs et aux secrets qui faisaient fonctionner le système, de multiplier les adultères, les manques de respect…, en somme de gâter le monde », a observé le conférencier.

Mais le fait est que Simon et l’équipe des catéchistes laïques « infléchirent les méthodes et mentalités missionnaires traditionnelles, et marquèrent de leur empreinte le visage des jeunes communautés ecclésiales de cette région de Côte d’Ivoire ».

« Précurseurs et adeptes fervents de Vatican II »
Dans la dernière partie de sa contribution, le Père Eschlimann est revenu à l’approche des laïcs par le Concile Vatican II, où les évêques missionnaires présents « pesèrent de tout leur poids pour favoriser une nouvelle approche de l’Eglise comme peuple de Dieu, qui rend justice à tout le travail des laïcs dans la naissance des Eglises africaines ». Toutefois, vu le grand nombre de vocations sacerdotales et religieuses en Afrique, « une cléricalisation des Eglises est à l’œuvre, dont le laïcat risque de faire les frais », s’est-il inquiété. C’est pourquoi il a dit toute son espérance dans « l’émergence, encore timide mais bien réelle, d’un laïcat théologiquement bien formé dans les universités catholiques d’Europe et d’Afrique, ou dans des instituts religieux » comme le CERAP d’Abidjan qui regroupe des décideurs, entrepreneurs, gestionnaires, politiciens…, pour une réflexion chrétienne sur la paix en Afrique.

« Simon et ses amis laïcs ivoiriens m’ont appris, a insisté l’intervenant, à entrer en dialogue avec un monde étranger que nous, missionnaires, avions tendance à diaboliser (avec leurs étranges rites et coutumes). Entrer en dialogue avec le monde des pauvres, des humiliés, des blessés de la vie, avec des mondes si différents de ceux qui nous sont familiers, pour les centrer sur Dieu, c’est bien le charisme donné par l’Esprit à l’Eglise, et d’abord aux laïcs qui forment le peuple de Dieu. »

Après avoir lu des extraits de la constitution Lumen Gentium sur la nouvelle vision conciliaire de l’Eglise qui met en valeur la « commune grandeur et dignité de tout baptisé », le conférencier a soulevé les problèmes et frictions qui surgissent dans les relations des laïcs avec les prêtres. D’abord, le caractère rigoureusement masculin de la direction de l’Eglise ne laisse guère de place à la composante la plus importante du laïcat, les femmes. Ensuite, un certain clergé est tenté d’instaurer un clivage infranchissable entre les affaires du monde (relevant de la mission des laïcs) et la vie de la communauté chrétienne (relevant exclusivement du ministère presbytéral). Enfin, pour ne pas attiser la concurrence clercs-laïcs, les documents officiels et le Droit canonique évitent de parler à leur sujet de « ministères », mais qualifient leurs services et leurs missions « d’offices et de fonctions des baptisés » ! Or, l’Exhortation apostolique Christi fideles laici de Jean-Paul II (1987) précise bien que les laïcs peuvent assurer toutes les fonctions de suppléance prévues par le Code ; que la célébration liturgique est l’action sacrée de toute l’assemblée et non pas du seul clergé ; que les laïcs ont leur place dans tous les conseils qui dirigent la vie chrétienne et cultuelle (…) et que « la participation des fidèles à ces conseils (…), qui peut s’étendre à la prise de décision, sera appliquée de manière étendue et plus ferme. »

Comme Dom Ghislain Lafont, bénédictin de La Pierre-qui-Vire, dans son livre L’Eglise en travail de réforme [2], le Père Eschlimann pense que c’est surtout le statut sacerdotal qui est à repenser selon l’Evangile pour réduire les tensions entre clergé et laïcs. Et avec le défunt Père Maurice Vidal, ancien professeur au séminaire St-Sulpice d’Issy-les-Moulineaux, à l’Institut catholique et à l’Ecole cathédrale de Paris, au livre duquel il s’est référé, Cette Eglise que je cherche à comprendre [3], il « affirme que le Concile n’a pas fait des concessions aux laïcs (…). Baptisés, ils sont investis de la même dignité, liberté, mission que tous les autres membres de l’Eglise. Ils sont la demeure de l’Esprit (…). Nourris de l’Evangile, témoignant en première ligne dans les milieux incroyants, indifférents ou agnostiques du monde, ils ont à éclairer les prêtres sur la manière d’annoncer l’Evangile, de le célébrer et d’exercer le ministère apostolique comme un service du monde. »