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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Retour en Côte d’Ivoire
Article mis en ligne le 6 mai 2015

par Jean-Marie Guillaume

(6 novembre – 11 décembre 2014)

La confiance et la persistance d’un jeune confrère, Rémi Fatcheoun, directeur des Études au CFMA ont eu raison de mes hésitations, et je me suis retrouvé en face d’un groupe de 44 étudiants en théologie pour un cours de Bible intitulé « Luc et les Actes des Apôtres ». L’audience était sympathique et intéressée, mais il fallait se couler dans le jeu étudiants-enseignant, susciter les questions lorsque les auditeurs s’endorment ou répondre à celles qui sont plus souvent posées pour piéger le professeur que pour satisfaire un désir d’approfondissement.
Ce cours fut pour moi une redécouverte émerveillée des intuitions de Luc, de la transparence de sa foi comme témoin de la deuxième ou troisième génération de chrétiens, issus du monde grec, de son art, de sa façon délicate de communiquer la Bonne Nouvelle. J’ai essayé de partager cette découverte. Ce séjour a été aussi pour moi une heureuse occasion de partager la vie et les soucis des confrères sma en charge du Centre et d’échanger sur sa situation actuelle et ses perspectives.

Ébola, ennemi perfide et invisible

L’entrée dans le pays est signifiée à l’aéroport par un arrêt devant une espèce de caméra qui mesure la température de votre corps, une façon de tester si par hasard vous n’êtes pas porteur de la fièvre Ébola. Cependant ce contrôle n’existe pas lorsque vous quittez la Côte d’Ivoire ou lorsque vous arrivez à Bruxelles. Des précautions anti Ébola, nous les retrouvons jusque dans la célébration eucharistique au cours de laquelle le signe de paix n’est plus échangé, décision de la Conférence épiscopale… En beaucoup d’endroits comme au début de certaines célébrations eucharistiques, on vous offre quelques gouttes d’un produit antiseptique avec lequel on vous invite à vous frotter les mains. Aux alentours de la ville, bien des maquis où autrefois on distribuait de la viande de brousse sont fermés ; on évite d’ailleurs d’absorber ce genre de nourriture.


Le CFMA [1]

Le centre est situé dans le quartier nord de Bobo, sur la route qui conduit vers Anyama. La concession est très belle, vaste, aérée, verdoyante, avec de gros arbres protecteurs, bien entretenue, propice au silence et à la réflexion. Des groupes venant de diverses paroisses aiment beaucoup y venir durant le week-end : ils étaient un millier de la paroisse St François Xavier le premier dimanche de l’Avent. Le terrain original était d’une dizaine d’hectares. Une portion a été reprise par les Pères Blancs qui y ont construit un grand foyer d’accueil pour leurs étudiants ; une autre, propriété des Franciscains, attend un projet de développement ; un troisième morceau, ayant d’abord appartenu aux Eudistes, a été acquis par la SMA qui vient d’y construire une toute petite maison d’accueil où loge actuellement Rémi, directeur des études. Ce centre appartient aux trois instituts fondateurs : l’Ordre des Frères Mineurs, la Société des Missions d’Afrique (Pères Blancs) et la Société des Missions Africaines.

Après de multiples tractations, et la mise en place des bâtiments nécessaires au démarrage, il a commencé de fonctionner il y a juste dix ans. Il propose un programme sur trois ans correspondant à la formation théologique de premier cycle dans une orientation missionnaire et clôturé par « le baccalauréat en théologie », qui est délivré sous contrôle de l’UCAO [2]. Pour cette année scolaire 2014-2015, Il accueille 152 étudiants, plus six auditeurs libres. Les étudiants viennent de 16 congrégations ou instituts différents, les plus gros contingents envoyés par les instituts fondateurs et les « Fils de la Divine Providence » de Don Orione [3]. En vue d’une affiliation régulière à une université, une quatrième année devrait être ajoutée à ce cycle. Le programme de cette année supplémentaire serait constitué de modules de spécialisation au choix, comme une initiation à l’œcuménisme, les mécanismes de développement, la pastorale familiale, la pastorale de la santé…

Je connaissais le CFMA pour l’avoir plusieurs fois visité et y avoir participé à des réunions du Comité de Direction durant les années où j’étais à Rome. Le CFMA est coiffé par un comité directeur, appelé le CIF [4], dont les membres sont les supérieurs généraux ou leurs délégués, membres de leur curie générale. Il se réunit à Rome deux fois par an et prend les décisions relatives aux orientations fondamentales : constructions des locaux, compléments du budget, fixation des taux d’inscription, acceptation de nouveaux membres fondateurs, relations avec la Congrégation pour l’Education Catholique à laquelle le centre est soumis… La gestion du centre, sur les plans du personnel directeur ou enseignant comme sur le plan académique, est contrôlée par le Conseil d’administration qui comprend les supérieurs locaux (provinciaux ou de districts) d’Afrique de l’Ouest. Il se réunit aussi deux fois par an. La présidence de ces deux conseils est assurée à tour de rôle par les instituts fondateurs. La direction quotidienne du centre, autant sur le plan académique que financier, est assurée par le conseil de direction composé du recteur, du directeur des études, du secrétaire et de l’économe. Il faut y ajouter aussi le directeur des publications, car le CFMA s’est doté d’une revue de recherche [5] qui paraît deux fois par an et publie entre autre les résultats du colloque annuel. Jusqu’à l’année dernière, le directeur du centre était un prêtre eudiste. Depuis la rentrée d’octobre 2014, la SMA est bien représentée à la direction puisque le recteur est le Père Paul Ennin, sma, ancien vicaire général, le directeur des études Rémi Fatcheoun sma, l’économe Patrice Dossoumou, sma béninois, le secrétaire étant franciscain. Tous ces postes, en principe, doivent être occupés à tour de rôle par des personnes venant d’instituts différents, si possible des instituts fondateurs. Mais jusqu’à la rentrée 2014-2015 ceux-ci n’avaient pas pu présenter de recteur. Ce fonctionnement collégial, fondé sur la transparence et la confiance entre instituts, a très bien fonctionné jusqu’à maintenant.


Le foyer Pierre Méraud d’Ecimé

J’ai pu profiter aussi de quelques visites à des confrères, personnes et lieux que j’avais autrefois fréquentés. Je suis retourné à Ecimé, au foyer Pierre Méraud qui a ouvert ses portes il y a 25 ans. En ce début octobre 1989, le foyer démarrait avec trois formateurs et six étudiants. La photo du groupe est toujours accrochée sur un mur de la salle à manger, à moitié cachée derrière un rayonnage. Nous l’avons redécouverte et j’ai pu énumérer les noms de chacun des étudiants, Noël, Floribert, Faustin, Félicien, Grégoire, Samuel. Deux d’entre eux, Faustin et Samuel, sont décédés. Dès la première année, la coutume a été d’afficher la photo annuelle de chaque groupe : il y en a 25. Aujourd’hui le foyer a son début d’histoire et accueille 4 formateurs et 33 étudiants en théologie, les philosophes ivoiriens ayant été dirigés sur Lomé depuis trois ans ; ils viennent du Liberia, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Nigeria, RDC, Centrafrique, Kenya, Tanzanie, Inde.

La concession, dont le mur d’enceinte a été généreusement rehaussé pour cause d’insécurité, reste bien entretenue. Les palmiers à huile aux alentours des bâtiments avaient trop grandis, ils ont été coupés et remplacés par de petits plans. Il y a un élevage de poules et de lapins et, dans l’angle sud de la concession, une petite porcherie accueille quelques pensionnaires. Les bâtiments ont subi les outrages des intempéries et certains mériteraient d’être rafraîchis. Le toit de la chapelle qui commence à percer a déjà été soumis à un devis pour réfection. J’ai été invité à présider l’Eucharistie d’action de grâces marquant la fondation et la fête de la SMA, en même temps que la clôture du 200ème anniversaire de la naissance du Fondateur. C’était le dimanche 7 décembre. Une centaine de personnes, amis et bienfaiteurs de la SMA, avaient répondu à une invitation spéciale, appelées aussi à apporter leur contribution. La générosité des participants, dont beaucoup de jeunes, a permis de couvrir les frais de la fête. La réponse était d’autant plus méritoire qu’il fallait faire un long détour pour arriver au foyer : le pont sur la route, toujours aussi peu entretenue, qui mène du grand séminaire au village d’Ebimpé, avait été emporté par la pluie, ce qui nécessitait un long détour sur une piste à peine tracée. La pluie l’avait dégradé quelques six mois auparavant et des pourparlers interminables empêchaient les travaux de rénovation. J’ai appris récemment que, peu avant Noël, il avait été provisoirement rétabli.


Saint Michel d’Adjamé et la SMA en Côte d’Ivoire

Je fis aussi une visite à la paroisse St Michel d’Adjamé, la seule d’Abidjan tenue par des sma, où j’ai participé à l’Eucharistie de 10h le 8 novembre. C’était le jour officiel de la rentrée pastorale. La célébration principale eut lieu à partir de 7h, rassemblant tous les mouvements, comités, chorales etc. avec une offrande spéciale en nature pour les prêtres de la paroisse. Il s’agissait d’une première mettant un point de clôture à quelques malentendus hérités d’un passé récent. Il y a actuellement quatre prêtres à Saint Michel, deux à plein temps à la paroisse, dont Solomon, figurant, comme séminariste sur la photo de groupe du Foyer Pierre Méraud en 1990. Un autre est en charge de l’animation vocationnelle sma et un quatrième, prêtre diocésain de San Pedro, est en stage dans la communauté sma en vue d’une intégration possible en notre institut.

Une autre visite que tout membre sma se doit de faire est celle de la maison régionale à Abobo-Doumé, toujours aussi accueillante. Il n’y a actuellement que deux résidents, le supérieur régional, Dario Dozio, qui revenait de l’enterrement de sa maman en Italie, et Ramόn Bernad à qui devrait être confiée la construction d’un sanctuaire-centre d’animation sma, l’évêché étant prêt à laisser le petit terrain attenant à la maison régionale pour un tel projet. Les deux confrères prennent soin de la petite communauté chrétienne locale qui se réunit, toujours plus nombreuse, à la petite chapelle de la maison régionale.

Le nombre des confrères sma en Côte d’Ivoire a beaucoup diminué ces dernières années. Ils sont actuellement 28, dont deux séminaristes stagiaires. Si les confrères européens se font plus rares [6], il y a 19 Africains. Vingt, inclus les deux stagiaires, sont directement engagés dans la pastorale pratique sur le terrain et neuf autres sont formateurs ou au service de la SMA à la maison régionale ou au Rendez-vous sma de Korhogo. Deux confrères rattachés au District de Strasbourg restent très engagés dans la pastorale et développent des structures paroissiales.


La paroisse Sainte Rita à Issia

Ernest Klur est en train de fonder la paroisse Ste Rita, au bord de la ville de Daloa, un peu à l’écart de la route menant à Issia. Il y a deux ans, un terrain a été mis à la disposition de la SMA pour y établir une paroisse. L’endroit est très peu habité, mais tout est loti en vue de constructions. Déjà, une communauté d’une centaine de personnes se rassemble le dimanche sous l’auvent aménagé en chapelle ouverte accolé au presbytère. La maison, bâtie avec soin, tout en longueur, peut accueillir deux prêtres. Ce dimanche du Christ Roi, les enfants se sont particulièrement investis pour le chant. Un maître de chorale venu pour la première fois s’est porté volontaire pour les prendre en charge et former un chœur avec eux. J’ai admiré leur longue patience et celle du maître de chant ; le résultat, lors de la célébration, a été à la hauteur de cette persévérance. J’ai apprécié aussi l’organisation presque militaire des enfants de chœur, dirigés de main de maître par un adolescent à peine plus âgé. On prie beaucoup en cette station.
À côté de la maison principale, une petite maison peut accueillir quelques passagers. Un troisième bâtiment est pour le logement du personnel. En contre bas, les fondations pour l’école maternelle sortent de terre, c’est la priorité actuelle. La construction de l’église viendra plus tard, affirme Ernest, lorsque la communauté sera davantage constituée et qu’elle pourra apporter sa contribution.

Il n’y a pas d’autres confrères dans le diocèse, Ernest se sent quelque peu isolé. En plus, venir d’Abidjan à Daloa relève presque de l’aventure. Certes, le voyage permet de jouir de la seule autoroute du pays, remise à neuf, dotée de péages modernes et prolongée jusqu’à Yamoussoukro. Mais l’état désastreux des 160 km entre Yamoussoukro et Daloa est une véritable épreuve. Ce n’est qu’un échantillon, paraît-il, de ce que sont bien des routes transversales. La contrée est l’une des régions agricoles les plus productives, café, cacao, manioc, igname... Tout au long de la route se succèdent des étals de plantain ; il est rassemblé à certains carrefours, où arrivent de gros camions qu’on charge jusqu’au bord sans souci de surpoids, afin d’être évacué vers les grandes villes ou le Burkina-Faso.


Kombolokoura

Kombolokoura est à une trentaine de kilomètres au nord de Korhogo. Là se trouve Pierre Kunegel, le confrère sma le plus au nord, dans un climat plus que tropical. C’est un gros village, siège d’une mission depuis une trentaine d’années, mais dont la communauté est plutôt stagnante au dire de Pierre. Une toute petite église est perchée sur un pic rocheux, au bas duquel ont été construits quelques bâtiments pour accueillir deux prêtres, le cuisinier et les catéchistes de passage ; le tout est entouré d’une longue clôture, ou même de plusieurs clôtures englobant une grande concession.

Depuis qu’il a été aumônier de J.A.C. au diocèse de Katiola, et probablement avant, Pierre a toujours aimé s’investir dans les jardins et les vergers. Deux jeunes y sont employés à plein temps et toutes sortes de légumes ornent les différentes planches… D’immenses anacardiers ombragent aussi la concession, sources d’un financement non négligeable vu la production des fruits, sans compter l’abondance du bois. Il faut y ajouter un parc à moutons et un rucher en ciment à étage. Ces jardins et vergers sont comme une oasis dans un environnement général plutôt austère. C’est la façon de Pierre de coopérer au développement local et de montrer qu’avec un peu d’organisation et de savoir-faire la petite agriculture est possible et rentable.

Georges, le cuisinier, et William, l’homme à tout faire, ont manifesté beaucoup de joie en me voyant arriver. Ma venue à Kombolokoura était aussi une visite à eux-mêmes. Lors de mes passages en Côte d’Ivoire entre 1996 et 2006, j’y étais allé plusieurs fois. Georges a tenu à me faire un cadeau et, le soir de mon arrivée, il m’a apporté un poulet de son propre poulailler, qu’il a voulu nous préparer le lendemain. Deux autres poulets m’avaient aussi été offerts en signe de bonne arrivée, l’un par la délégation du comité paroissial de Kombolokoura, l’autre par le comité paroissial de Dassoungbo.

Ce village, avec quelques autres des environs, jusque là stations secondaires de Kombolokoura, vient d’être érigé en paroisse. Pierre Kunegel en est toujours le responsable. Un terrain a été acquis en vue de la construction d’un presbytère. Plus vaste que l’église mère, une belle église, que nous visitons lors de mon retour à Korhogo le lendemain, a été inaugurée il y a quelques mois. Dans un coin sont entreposées des denrées alimentaires - riz, légumes secs, fruit de l’offrande de la fête du Christ Roi - destinées aux malades mentaux de St Camille, à Korhogo. Les communautés chrétiennes de ces villages, m’explique Pierre, sont en effet très dynamiques et se développent bien, essayant avec leurs pauvres moyens de contribuer aux constructions et au maintien des structures. C’est d’ailleurs la première fois qu’un tel accueil officiel m’est réservé. Les deux délégations avaient une doléance : que la SMA continue à s’occuper de ces villages et à y maintenir leur présence missionnaire. Ils craignent d’être laissés à eux-mêmes sans prêtres permanents et se rendent compte que la santé de Pierre n’est pas toujours florissante et qu’il avance en âge.


Waraniéné, le village des tisserands

La région produit beaucoup de coton, dont la récolte commence. Revenant vers Korhogo, nous nous arrêtons au village de Waraniéné, à 4 km de Korhogo. Le village compte quelques 350 métiers à tisser et plus de 500 tisserands, groupés en une coopérative très efficace.

Un grand apatam moderne, en structure métallique, abrite une centaine de métiers fonctionnant en même temps. La confection des toiles, vêtements, nappes, étoffes de toute sorte et de toute couleur, est faite à partir de bandes tissées de 15 cm de largeur. Les tisserands ne se laissent pas distraire par les visiteurs et sont au métier tant que la lumière du jour le permet. L’exposition-vente regroupe toutes sortes d’échantillons, les prix ne sont pas exagérés et on se demande comment toutes ces personnes dédiées au tissage peuvent vivre et faire vivre leur famille. Les produits sont bien finis, de qualité, agréables à voir, désirables, comme le sont d’ailleurs les objets artisanaux que j’ai vus dans les ateliers et boutiques de Grand Bassam, eux aussi affectés par la crise et le manque de visiteurs.

Assises par terre, quelques vieilles femmes montrent comment on passe du coton récolté au tissage. L’une d’elles décortique le coton brut, autrement dit elle extrait la graine du coton ; une autre le carde et une troisième, avec sa quenouille, en tire le fil, comme le faisait ma grand-mère avec la laine de mouton. Il y a d’ailleurs un petit atelier de filage local produisant du fil utilisé sur place, mais la majeure partie du fil à tisser vient d’ailleurs.

Le guide, qui m’a pris spontanément en charge pour la visite, me dit que les visiteurs et acheteurs ne sont pas nombreux, conséquence de la crise, mais il y a cependant possibilité d’écouler les produits finis vers Abidjan ou vers l’extérieur. Je m’étonne de voir qu’on propose aussi à la vente des perles locales en terre peinte. Mon guide m’emmène alors dans un petit atelier où on les fabrique. Un garçon d’une dizaine d’années y travaille. J’essaie d’entamer la conversation, mais il affirme ne pas parler français. Je lui demande s’il va à l’école, la réponse est négative. Je réagis en disant qu’il faut l’envoyer à l’école. « Mon Père ! », telle est la réponse finale du patron.

Pierre n’a pas participé à la visite, il est resté au bord de l’apatam à discuter avec quelques jeunes, dont plusieurs chrétiens. Tout le monde ici le connaît, le Père, et se plaisent à le taquiner. Il est pour eux une présence porteuse de bénédictions : « Il nous a beaucoup soutenus, avant la crise, pendant la crise, et encore maintenant. » Nous continuons sur Korhogo. À l’entré de la ville, des collégiennes longent la rue. L’une d’elles, handicapée moteur, à la marche difficile, essaie de suivre les autres. Pierre l’interpelle, elle capte la voiture du regard, et c’est un large sourire qui se précipite. Elle est originaire d’un village près de Kombolokoura. Pierre l’a aidée à retrouver ses jambes et participe à sa scolarité, une autre façon discrète, probablement l’une des plus efficaces, à participer au développement, un développement humain. Pierre de me confier qu’il aide ainsi quelques jeunes de milieu pauvre, pour leurs études. Finalement, nous arrivons au rendez-vous sma à Korhogo, passage obligé pour tout visiteur sma, lieu d’un accueil et d’un partage fraternel, qui inclut bien entendu le partage de « la nouvelle ».


Abidjan-Korhogo par avion

Pierre n’est pas venu me chercher à Korhogo, il devait accueillir la délégation officielle des chefs locaux et autorités administratives de Korhogo à l’occasion de l’inauguration d’un pont à l’autre bout du village de Kombolokoura. La mission est pratiquement le seul lieu d’accueil pour de telles réceptions. Le repas avait été fourni par les autorités du village.

Plusieurs lignes aériennes internes viennent d’être remises en service, signe de la relance économique du pays. L’une d’elles relie Abidjan-Korhogo-Bouaké. Elle semble être encore en rodage. Pour lancer la ligne, les journaux d’Abidjan annonçaient une participation du gouvernement pour les premiers jours, avec un tarif attractif A-R de 65.000 CFA. En fait, la réduction proposée était plutôt théorique que réelle. Le prix total a été de 95.000 CFA, ce qui ne revient finalement pas plus cher que d’utiliser sa voiture personnelle. Les avions sont neufs, des bombardiers canadiens, et très confortables. Le voyage cependant est source de petites surprises. La première est celle du point de départ. Peu de gens, à part le personnel ou les policiers de l’aéroport Houphët Boigny, savent où il se trouve. À force de demander et d’être aiguillés sur de fausses pistes, Jean, le chauffeur du foyer d’Ebimpé, très habitué à l’aéroport, et moi-même avons découvert que le départ des avions pour l’intérieur du pays se trouve au bout d’une rue de deux kilomètres à droite du grand aéroport. Il s’agit en fait d’un tout nouveau et coquet aéroport domestique. De la salle d’attente, une navette fait le lien jusqu’au bout de la piste. Dommage que les horaires semblent fluctuer au gré des vents, comme les avions. La veille du départ, on vous annonce que l’avion partira avec deux heures d’avance sur l’horaire fixé.

À Korhogo, l’avion n’atterrit plus à l’ancien aéroport, celui où j’avais atterri lors de mon premier voyage Abidjan-Korhogo par avion en 1982. Nous atterrissons sur une piste nouvelle à une dizaine de kilomètres au sud est de la ville. Nous récupérons rapidement les bagages, livrés sur un chariot dans une toute petite salle, tandis que les personnes venant accueillir les voyageurs sont sous le manguier en dehors de l’aéroport. Mon séjour à Kombolokoura-Korhogo n’a été que de deux jours. Repartir par avion entraîne aussi d’autres surprises. Le départ étant prévu pour 9h, Pierre m’a déposé une bonne heure auparavant, mais il n’y avait presque personne à l’aéroport… Les quelques gardiens ou policiers présents savaient tout juste qu’un avion était prévu… Les personnes en charge d’organiser l’embarquement sont arrivées après 10h, étonnées de voir deux passagers en attente, sûres que tous les voyageurs avaient été prévenus du report du départ de l’avion à 12h 10.
Mon billet annonçait un vol sans escale, mais il s’agissait en fait d’un avion Abidjan-Korhogo-Bouaké-Abidjan. Une quinzaine de passagers sont sortis à Korhogo, deux seulement sont restés dans l’avion pour Bouaké. Nous étions une dizaine à prendre l’avion à Korhogo. Mais à l’escale de Bouaké, un grand nombre de voyageurs nous ont rejoints, si bien que l’avion était presque plein, il peut accueillir quelque 80 passagers. Espérons que les hésitations des débuts se stabiliseront et que la ligne pourra être rentable et continuer à fonctionner.

C’est Marco, sma, responsable de la paroisse de Saint Louis de Korhogo qui m’a conduit jusqu’à Kombolokoura. Cela m’a donné l’occasion de découvrir la paroisse Saint Louis, œuvre du Père Ramόn Bernad qui a commencé d’y travailler il y a une dizaine d’années et qui y a tout construit : presbytère, église, et école. Il avait aussi relancé des communautés chrétiennes dans plusieurs villages, qui se trouvent sur la route de Kombolokoura. Trois confrères sma, arrivés il y a quelques mois, prennent la relève et verront aussi comment élargir leurs talents et compétences vers d’autres besoins pastoraux.


La métropole d’Abidjan

Revenir à Abidjan, c’est s’étonner de la rapidité dont la ville s’agrandit et de la capacité des gens à vivre et à survivre. De nouveaux quartiers de plusieurs milliers de logements populaires poussent derrière le CFMA, sur la route vers Anyama, à la sortie de l’autoroute, à Yopougon, à la Riviera III et ailleurs… Suite à la crise, la population est venue grossir les quartiers d’Abobo. Aux heures de pointe, les bakas, taxis et bus sont pris d’assaut. Les entrées vers Adjamé ou vers les ponts restent bloquées parfois pendant des heures.

Un jour de semaine, en pleine matinée nous avons mis trois heures pour atteindre Grand Bassam et autant de temps pour revenir. Le troisième pont, le pont Konan Bédié, ouvert quelques jours avant Noël devrait contribuer à une plus grande fluidité du trafic. La route Port-Bouët-Grand Bassam se reconstruit petit à petit en autoroute. Les vieilles plantations de cocotiers, les petits magasins de toute de sorte et les maquis qui étaient entre la route et la mer ont été rasés. On dirait un lendemain de bombardement ; des gens essaient encore d’y glaner quelques objets. L’espace entre la mer et la route est, parait-il, destiné à être transformé en pelouses et jardins d’agrément. Le coût de la vie a énormément monté, beaucoup sont sans travail. On se demande comment les gens peuvent continuer à vivre, à sourire, à rire et à rendre grâce pour la vie qui leur est donnée… Les églises sont pleines et se multiplient.


Une attente fructueuse

Mon voyage par avion vers Korhogo, avec ce long temps d’attente, m’a permis de lire deux petits livres qu’on m’avait donnés et que je n’aurais probablement jamais lus. L’un s’intitule Jonas, la colombe ou le ver [7], écrit par Benjamin Kakou Akotia, un prêtre du diocèse d’Atakpamé, protégé du Père Bosetti, que nous avions accueilli autrefois pendant plusieurs années à la Rue Le Nôtre. Son livre commence par une théorie un peu difficile à suivre sur les différentes réceptions possibles pour un tel texte : « réception interne », « réception externe »... Son approche personnelle, « intuitive », aboutit à l’idée sous-jacente au livre que le Juif ou l’Hébreu ne doit pas se mélanger au païen, qu’il doit même se distancer du païen. Les Ninivites, dont la plupart ne savaient même pas distinguer leur droite de leur gauche ont été convertis et ont obtenu le salut. Le prophète envoyé par Dieu n’a même pas eu droit à une hutte de paix ni à l’ombre de l’arbre appelé « qiqayon ». Cette réflexion m’a transposé vers l’un des thèmes principaux sous-jacents à l’œuvre « lucanienne » : le rejet du salut par les Juifs et la proposition de l’évangile aux pauvres, aux pécheurs, aux païens, donnant lieu à l’expansion de la communauté chrétienne née toutefois de la synagogue. Le prophète de l’évangile, plus grand que Jonas, a subi un sort semblable à celui de Jonas, avalé et recraché par le monstre marin.

J’ai retrouvé une thématique un peu semblable, mais moins dramatique, dans le deuxième livre que mon temps libre à l’aéroport m’a donné de lire : L’autonomie des Églises locales d’Afrique et la charité pastorale [8]. Ce livre donne de bons fondements bibliques, spirituels et autres, pour une autonomie financière fondée sur le partage et la charité. La réflexion aurait pu aboutir à des pistes pratiques proposées à partir de ce que les chrétiens attendent des responsables d’Églises, prioritairement le service et le soin pastoral du peuple de Dieu, à partir aussi de la situation actuelle des Églises, celle de la Côte d’Ivoire en particulier, qui n’arrive pas à un minium de péréquation entre les diocèses « riches » du sud et ceux plus pauvres du nord, de l’anthropologie africaine, de la référence à l’ethnie, des valeurs positives traditionnelles africaines comme le respect de la vie, l’hospitalité, le partage, le sens de la présence divine.
Les données historiques, démographiques et géographiques de chaque pays pourraient aussi entrer dans une telle analyse. Le contenu des quelques pages intitulées l’héritage glorieux des premiers missionnaires [9] est un argument qui dédouane l’effort de conscientisation des communautés locales pour trouver des fonds localement, mais mériterait bien des nuances et une recherche plus approfondie. Le but d’un tel ouvrage n’est pas de se lancer dans des recherches de ce genre, mais qu’on se garde alors de se jeter dans des généralisations pouvant être désobligeantes. Dire que les missionnaires ont bâti églises, presbytères, chapelles, centre de jeunes… sans rien demander aux chrétiens [10] n’est pas juste : il suffit de se rappeler par exemple, combien les missionnaires ont peiné, au début de l’évangélisation dans la région de Grand Bassam, pour susciter des ressources financières sur place ; combien ceux qui n’avaient pas été mobilisés durant la guerre 1939-45, dans la région de Korhogo, luttaient pour survivre. Se fonder sur une confidence unique pour déterminer deux méthodes de mission différentes, appelées « francophone » et « anglophone », est inadéquat, les réalités locales, historiques, ethniques et géographiques étant complètement différentes. Selon l’auteur, les francophones y allaient avec de gros moyens financiers avec lesquels ils réalisaient la mission, prenant même en charge les destinataires de la mission [11], tandis que les anglophones, eux, allaient les mains vides et prenaient les moyens sur place pour réaliser la mission [12].
Ma première expérience de mission en Afrique a été au Nigeria, pendant sept ans ; elle ne me porte guère à une telle conclusion. C’est ignorer aussi le fait que les missionnaires d’origine française ou italienne ont travaillé dans des pays dits « anglophones » de pair avec des missionnaires « anglophones », et même plus nombreux que ces derniers, jusque vers les années 40 et parfois plus tard. Certains pays, notamment en Afrique de l’Est comme au Kenya, ont été dotés aussi de structures « lourdes ». Dire que les missionnaires ont apporté un héritage lourd, c’est oublier que les Églises locales, animées depuis une cinquantaine d’années par des évêques issus de leurs propres peuples, ont abondé dans le même sens et ont doté, grâce à la manne facile d’organismes catholiques internationaux, leurs propres Églises de structures plus lourdes encore, parfois aussi laissées à l’abandon. La photo de la couverture du livre, qui montre la basilique de Yamoussoukro, une des fiertés de la Côte d’Ivoire, parle d’elle-même.