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Les titres de Jésus, le Juif, dans les évangiles et selon les traditions juives
Article mis en ligne le 27 octobre 2016
dernière modification le 28 octobre 2016

par Jean-Pierre Frey

Exergue

Tu brises notre foi, me dit-on sans cesse, mais je trouve qu’il faut sortir d’un certain confort fidéiste. Alors je cherche à comprendre. Fides quaerens intellectum, ma foi est donc à la recherche de la lumière [1]. D’où mes questionnements.

Introduction
les traditions en Israël

le terreau où a germé le christianisme

Contexte
La longue histoire des Juifs et les traditions qui en sont issues recèlent forcément plusieurs courants de pensée. Jésus, son groupe et les évangiles s’inscrivent parmi ces courants et entrent souvent en conflit avec certains d’entre eux [2], issus surtout du 2e Temple. Ces controverses, que nous connaissons, sont présentes dans les évangiles.

Il faut reconnaitre et admettre que Jésus est d’abord un Juif, qui vit comme un Juif [3], avec des nuances (!) dans ce que l’on appelle le « cacherot ». Les évangiles se présentent alors comme des témoins de la vie et de la parole de Jésus dans et pour un milieu juif d’abord, tout en indiquant une certaine rupture.

Un des objectifs premiers des évangiles est de montrer comment Jésus va accomplir ce que les Prophètes, les Psaumes et l’Écriture avaient « prédit », ou prévu ou annoncé. Ce qui montre que ce Jésus de Nazareth était profondément intégré dans les traditions du peuple juif et dans son histoire, tout en entrant dans une nouvelle perspective vers un accomplissement personnel de la tradition sans s’opposer à elle. Il ne fait qu’accomplir [4]. C’est cela qui est mal compris par les autorités du Temple, et même par les disciples.

Les titres
Les trois titres que l’évangile donne à Jésus, et que nous allons présenter, sont les fruits de ces traditions venues des Prophètes et des Psaumes, ainsi que d’autres livres de la Bible hébraïque. Marc [5], dans le début de son évangile, présente ainsi les trois titres fondamentaux de Jésus :
1. Il est Messie ou Christ [6] (Mc 1, 1)
2. Il est le Fils de Dieu (Mc 1, 1.)
3. Il est le Fils de l’homme (Mc 2, 5 et 14, 62).
Nous allons voir tour à tour ces trois titres, leur donner un sens et montrer leurs racines.


Le Messie et le messianisme
Pour le peuple d’Israël, il y a un « avant » et un « après » la grande rupture que fut l’exil à Babylone. Nabuchodonosor II a rasé le temple, écrasé la royauté et emmené en exil l’élite du peuple ; et c’est là-bas, à Babylone, qu’est né le messianisme, sous deux visages : d’un côté, on attend un restaurateur de la royauté (Messie politique), de l’autre un libérateur (un Messie à la fois prophétique et divin).

1. Le Messie politique attendu est descendant des « rois d’Israël » d’avant l’exil. Or un roi, lors de son intronisation, recevait l’onction [7]. Celle-ci était considérée comme un engendrement par Dieu, selon le Ps. 2 qui fait du roi un proche de Dieu, un fils. C‘est pourquoi il porte le titre de « fils de Dieu », bien qu’il ne soit qu’un homme, malgré le titre. Mais puisqu’il est roi du peuple élu, il vit dans l’intimité de Dieu. §

L’onction
1 S 10, 1 : Samuel prit la fiole d’huile, la versa sur la tête de Saül et l’embrassa. Il dit : « Est-ce que ce n’est pas le Seigneur qui t’a oint comme chef de son patrimoine [8] ?

L’engendrement
Ps. 2, 6-8 : Moi, j’ai sacré mon roi sur Sion, ma montagne sainte. Je publierai le décret : le Seigneur m’a dit : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande-moi, et je te donnerai les nations comme patrimoine, en propriété les extrémités de la terre [9] ».

La restauration politique de la royauté davidique et de l’autonomie d’un royaume en Israël supposait toute une infrastructure d’opposition qui existait en sourdine du temps du 2e temple ; les zélotes en faisaient partie. Cette vision d’une politique de reconquête et de restauration était dangereuse [10] et les Romains veillaient.

2. Mais, parallèlement à ce courant politique, il en existait un autre : celui du Fils de l’homme « venu sur les nuées », issu de la vision du prophète Daniel telle qu’il la rapporte dans son livre [11], écrit aux environs de 160 av. J.-C. Ce titre s’est intensifié peu à peu pour se cristalliser au temps de Jésus autour de cette figure messianique de la vision de Daniel appelé « le Fils d’homme » et que Jésus se donnera lui-même en Marc (voir plus bas).

Voici la figure du Fils de l’homme dans la vision de Daniel : Je regardai, pendant que l’on plaçait des trônes. Et l’ancien des jours s’assit. Son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête étaient comme de la laine pure ; son trône était comme des flammes de feu, et les roues comme un feu ardent. Je regardai pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu’un de semblable à un fils de l’homme ; il s’avança vers l’ancien des jours, et on le fit approcher de lui. On lui donna la domination, la gloire et le règne ; et tous les peuples, les nations, et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit.

Il vient sur les nuées comme une divinité et il s’assied sur le trône à coté de l’ancien des jours, qui est Dieu. Il est assis sur un trône au même niveau, on lui donne la domination, la gloire et le règne ; et tous les peuples, les nations, et les hommes de toutes langues le serviront. Il est ainsi vu comme un Dieu égal à l’ancien, au « vieux des jours ». Il sera immortel et dominera le monde comme un dieu. Or il se trouve que ce titre issu de la vision du livre de Daniel apparaît dans les évangiles dès le « commencement » du 1er écrit évangélique.

Premier épisode-témoin en Mc. 2, 5 et 2, 10 : dans l’épisode du paralysé amené par quatre hommes, c’est la première mention de ce titre. Ainsi, Jésus se nomme lui-même « fils d’homme ». Il remet les péchés au paralysé (privilège divin) en tant que Fils de l’homme et il prouve son pouvoir et celui de sa parole en guérissant le paralysé.

Deuxième épisode-témoin en Mc 2, 23-28 : « Le Fils de l’homme est maître même du sabbat » (v. 28). Il est « maître » en fonction de son statut divin de Fils de l’homme. Pour comprendre cet épisode, il faut préciser que, dans les débats entre spécialistes, le principe qui s’est fait jour pour l’observation du sabbat était qu’on doit observer le sabbat sauf s’il faut sauver ou soulager une vie [12] : Il arriva, un jour de sabbat, que Jésus traversa des champs de blé. Ses disciples, chemin faisant, se mirent à arracher des épis. Les pharisiens lui dirent : Voici, pourquoi font-ils ce qui n’est pas permis pendant le sabbat ? Jésus leur répondit : N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans la nécessité et qu’il eut faim, lui et ceux qui étaient avec lui ; David entra dans la maison de Dieu (…) et mangea les pains de proposition, qu’il n’est permis qu’aux sacrificateurs de manger, et en donna même à ceux qui étaient avec lui ! Puis il leur dit : Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat.

Troisième épisode-témoin : la passion de Jésus, où le Fils de l’homme sera traité comme le serviteur souffrant d’Isaïe (53 3-12) tel un accomplissement : objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n’en faisions aucun cas. Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche. Par contrainte et jugement il a été saisi. Parmi ses contemporains, qui s’est inquiété qu’il ait été retranché de la terre des vivants, qu’il ait été frappé pour le crime de son peuple ? Yahvé a voulu l’écraser par la souffrance ; s’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours, et par lui la volonté de Yahvé s’accomplira. A la suite de l’épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes. C’est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants il partagera le butin, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort et qu’il a été compté parmi les criminels, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les criminels.

Se pose un ensemble de questions :
Qui est ce mystérieux serviteur souffrant à l’époque d’Isaïe ? La Bible dit : Israël a péché et s’est prostitué à d’autres dieux. Est apparu alors un mystérieux serviteur sans péché et qui, lui, va prendre sur lui les péchés pour les expier. On parle d’un personnage vicaire qui expie les péchés des autres ou d’un Messie-rédempteur qui permet au peuple de retrouver les faveurs de Dieu en portant ses péchés. Peu à peu, ce serviteur est identifié au Fils de l’homme. Puis Jésus, lors de sa passion, va assumer (accomplir) ce rôle de Fils d’’Homme rédempteur en deux passages.
Dans le premier, Marc 2, 29-31, Jésus le précise aux disciples en disant : Et vous, leur demanda-t-il, qui dites-vous que je suis ? Pierre lui répondit : Tu es le Christ. Jésus leur recommanda sévèrement de ne dire cela de lui à personne. Alors il commença à leur apprendre qu’il fallait que le Fils de l’homme souffrît beaucoup, qu’il fût rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu’il fût mis à mort, et qu’il ressuscitât trois jours après.
Dans les second, Mar 14, 61-62, l’évangéliste écrit à propos de l’interrogatoire de Jésus par le Grand-Prêtre : à nouveau le Grand Prêtre l’interrogeait ; il lui dit : « Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni ? » Jésus dit : « Je le suis, et vous verrez le Fils de l’homme [13] siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant avec les nuées du ciel [14]. »

L’origine et le statut de Jésus sont exprimés clairement : par la parole de YHWH à Moïse : JE SUIS …LE FILS DE L’HOMME QUI EST LE VRAI FILS DE DIEU. Il faut noter que Jésus s’identifie dans chaque épisode au Fils de l’Homme. Pour conclure, il faut donc dire que Jésus acte [15] vraiment comme le Fils de l’homme selon la vision de Daniel et c’est lui qui, en Marc, se donne lui-même [16] ce titre et se proclame ainsi comme le « vrai » Fils de Dieu, qui est plus qu’un simple roi d’Israël et qui ne viendra jamais comme un souverain politique pour restaurer la royauté en Israël. Il faudrait ajouter et étudier d’autres sources de cette vision du Fils de l’homme, comme le livre de similitudes (paraboles) d’Hénoch et le 4e livre d’Esdras, qui ne sont pas des livres canoniques de la Bible hébraïque. Nous avons toutefois saisi l’essentiel de ces traditions.

Reste un doble questionnement :
1. Le premier est d’une extrême importance : la vision de Daniel présente deux êtres « divins » : l’ancien des jours qui accueille le Fils de l’homme venu sur les nuées comme son égal divin. Que dire alors du monothéisme juif exprimé ainsi dans la « shemma », la prière quotidienne du Juif – Éternel est Notre Dieu - UN et UNIQUE - ? Selon la vison de Daniel, faut-il alors élargir le champ du monothéisme ? Certains courants juifs (rabbiniques) le font mais, à notre niveau, nous ne pouvons que constater !
2. Pourtant, il y a des chercheurs qui vont plus loin, disant que la « shékinah », la mystérieuse présence de Dieu qui accompagnait le peuple dans son exode et à Babylone et résidait dans l’arche, puis dans le Temple (« le saint des saints »), est l’Esprit Saint. Le livre qui montre cela a été écrit par un religieux de Notre-Dame de Sion [17] qui offre une approche intéressante, mais nous ne pouvons guère aller plus loin.


Conclusion générale : Les lendemains du message du Fils de l’Homme
Selon les Actes, la Pentecôte s’adresse à tous ceux qui sont présents et son venus de partout pour célébrer la fête de l’alliance, du don de la Torah et du début des moissons appelée « shavouot », une des trois fêtes de pèlerinage vers Jérusalem du judaïsme. Il y a donc là une réelle complémentarité. Les premiers disciples [18], essentiellement juifs ou prosélytes, s’inscrivent dans la mouvance des traditions de la première alliance et vivent dans une réelle cohabitation malgré une grande diversité de pensée : ils vont au temple comme tout le monde à Jérusalem et célèbrent la fraction du pain comme Jésus, non pas au temple (sacrificiel), mais à la maison. Actes 2, 46 : Ils étaient chaque jour tous ensemble assidus au temple, ils rompaient le pain dans les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur.
Cette cohabitation pacifique fut interrompue à la première persécution lors de laquelle beaucoup de fidèles ont fui Jérusalem pour aller à Antioche de Syrie et ont continué à vivre selon ce modèle décrit par les Actes, c’est-à-dire en perpétuelle interaction, ou interface comme on dit maintenant : Juifs, disciples de Jésus le Juif, et nouveaux convertis. C’est là qu’ils ont reçu le nom de « chrétiens », fidèles au Christ-Messie. Pendant longtemps, sur le modèle élargi des Actes, le christianisme restera dans la mouvance juive (de la disapora), en toute liberté, sans suivre à la lettre tous les rites et les interdits [19]. En effet, l’assemblée de Jérusalem a enlevé les contraintes et interdits rituels juifs (circoncision, casher etc.) pour faciliter l’accès de nouveaux adeptes plutôt païens à la communautés des fidèles.
Le Temple fut détruit en 70 ap. J.-C. ; cela a donné naissance à une multiplicité de traditions dites rabbiniques issues des synagogues, ces lieux de rencontres des Juifs après la dispersion dans la diaspora. Le temple est détruit et le peuple chassé (diaspora), mais la réflexion sur la Tora et les traditions devaient continuer, menées par les rabbins dans leurs discussions, leurs commentaires et leurs gloses dont est sorti le Talmud, ou plutôt d’où sont sortis les Talmuds.

P. S. : Dans son livre [20] Le Christ juif [21], Daniel Boyarin souligne abondamment combien proches furent les relations entre juifs et chrétiens (juifs), toujours sur le modèle d’Actes 2. 46, jusqu’au moment où furent élevées les grandes tours de l’orthodoxie catholique (Nicée, Constantinople). L’Église entra alors dans la sphère impériale de Constantin et les persécutions commencèrent, dans l’autre sens cete fois, chrétiens versus juifs et païens [22].

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