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Le Vaudou en Haïti
Article mis en ligne le 16 janvier 2014

par Paul Dossous

Le Vaudou est au cœur de la société haïtienne. Syncrétisme des traditions spirituelles africaines des esclaves et des influences catholiques des colons, c’est un héritage encore bien vivant. Voyage en terre vaudou.

Située en Amérique Centrale, Haïti est l’une des grandes Antilles. Après la disparition des Indiens, premiers habitants de l’île, elle a été repeuplée par les Noirs venus d’Afrique comme esclaves [1]. Racontée par de nombreux historiens haïtiens ou étrangers, son histoire est marquée par des événements douloureux et des catastrophes naturelles, comme le séisme du 12 janvier 2010. Aussi ne peut-on pas parler d’Haïti sans plonger dans sa culture, dont l’un des éléments fondamentaux est le fameux fait religieux qu’on appelle Vaudou, devenu officiellement religion en 2003 sous le président Jean-Bertrand Aristide. Ce qui nous intéresse dans ce court article, ce n’est pas retracer l’histoire du Vaudou, mais plutôt chercher à comprendre son impact aujourd’hui en Haïti : son influence sur la population, le rôle qu’il a joué lors du séisme, sa perception par la société actuelle post-séisme, et enfin sa position face à la foi chrétienne.

Cérémonie vaudou en Haïti.
Tableau du peintre haïtien Raymond Désiré.
Image : http://lehman.cuny.édu

Brève présentation du Vaudou
Le Vaudou est d’abord défini comme une religion originaire de l’ancien royaume du Dahomey, en Afrique de l’Ouest, que l’on pratique en Haïti. Il est très lié à la traite des Noirs, venus d’Afrique pour travailler à la prospérité de la colonie de Saint-Dominique. On s’accorde à dire que l’origine des composantes fondamentales du Vaudou se trouve au Bénin et au Nigéria : il est la survivance des manifestations rituelles des anciens esclaves. Le Vaudou haïtien est un ferment de résistance contre l’esclavage. Lilas Desquirons écrit : « Le Vaudou d’Haïti est un syncrétisme, c’est à-dire une structure religieuse issue de l’assemblage d’éléments empruntés à plusieurs autres religions. En élaborant ce langage commun, au cœur même des plantations de Saint-Domingue, les esclaves mirent en lumière ce qu’il y avait de commun aux différentes ethnies brassées par le commerce négrier. L’origine dahoméenne du Vodou [2] de même que les influences catholiques qui s’y sont greffées ont été maintes fois signalées. L’histoire de la traite nous apprend cependant que les sources africaines du Vaudou sont loin d’avoir été explorées dans toute leur richesse : l’examen des origines ethniques des esclaves de Saint-Domingue nous éclaire sur la genèse et sur la nature de la religion du peuple haïtien : il a fallu en effet que s’accomplisse une profonde synthèse entre les différents patrimoines traditionnels des tribus dont les représentants, parqués au hasard des plantations, se trouvaient pour la première fois soumis à un sort commun. Par delà la diversité des origines, s’est formée une religion qui témoigne d’une grande unité d’inspiration. Le Vaudou englobe et harmonise en une même structure les alluvions déposées en son sein par les cultures qui l’ont alimenté ».

Selon un sociologue haïtien, Hurbon Laënnec, « le Vaudou est arrivé dans l’île avec les esclaves africains et, pour échapper à la persécution, a intégré des signifiants catholiques imposés par les colons. Pour les Haïtiens, le Vaudou est ce qui raccroche à l’Afrique et à la mémoire de l’esclavage. D’abord toléré par l’Eglise, le Vaudou fut ensuite interdit par le Code noir. L’Eglise voulait être le lieu unique de la foi. La seule façon d’assurer la pérennité du Vaudou était donc d’inclure le culte des saints catholiques, mais aussi l’existence de Dieu ».*

En Haïti, la religion Vaudou offre un véritable exemple de syncrétisme : les éléments qui lui sont propres se confondent avec ceux du Catholicisme. Le Vaudou se réfère aux saints de la religion catholique, qu’il appelle « lwas », c’est-à-dire esprits ou divinités. Il a des règles et principes précis qui exigent le respect ; la plus importante est le vœu de secret prêté lors de l’initiation. C’est un culte plutôt complexe, avec son panthéon particulier. Les Iwas renvoient souvent à des forces de la nature, comme la foudre, la mer, ou encore la maladie. Guy Maximilien explique : « Ces entités mystérieuses et puissantes procèdent du premier émerveillement et du premier effroi de l’individu devant la nature. Elles éveillent encore aujourd’hui les parties archaïques de l’homme auxquelles poésie et religion s’adressent ».

L’Iwa Ogun.
Tableau du peintre haïtien André Pierre.
Image : http://lehman.cuny.édu

Profondément ancré dans l’âme haïtienne, le Vaudou fait partie intégrante de la culture de ce pays : malgré la mauvaise image qu’on peut en faire, il garde une place importante dans le coeur et la vie de la majorité des Haïtiens car il est un élément clé de l’histoire douloureuse et glorieuse qu’a connue Haïti. Il est impossible de parler de Haïti et de son histoire sans évoquer le Vaudou, parce qu’il est considéré comme l’âme du peuple. Selon quelques écrivains, il désigne l’ensemble des dieux et des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance ou la bienveillance.

S’il trouve son origine dans le continent africain, ce n’est pas l’endroit où il est le plus pratiqué [3]. Le Vaudou s’est exporté en Amérique et dans la Caraïbe à l’époque de l’esclavage noir africain et s’est développé dans la clandestinité. D’après une enquête récente, le Vaudou, en tant que religion, réunirait aujourd’hui 50 millions d’adeptes dans le monde : aux Etats-Unis (Louisiane et La Nouvelle Orléans, Floride), au Brésil (Etat de Bahia), aux Antilles, mais également en Europe.

Influence et impact
Folklore pour les uns, ensemble de superstitions pour les autres, le Vaudou haïtien est considéré la plupart du temps comme un héritage en voie de disparition. Qu’il ait pu survivre en dépit des préjugés et des persécutions, seule l’histoire des hommes qui le vivent peut aider à le comprendre. Que représente-t-il dans la société haïtienne ? Peut-on cerner son originalité propre ? A partir de quels critères ?

L’impact du Vaudou en Haïti reste une question à laquelle il est difficile de répondre, parce que s’il existe concrètement en tant que religion, sa structure et son fonctionnement ne laissent pas percer le mystère qui le traverse et l’englobe. La visibilité de l’impact du Vaudou en Haïti n’est pas évidente, même si les statistiques officielles disent qu’environ 70% des Haïtiens en ont une connaissance précise, le respectent ou le pratiquent. Toutefois, il est impossible de nier ou de ne pas croire que le Vaudou possède une réelle incidence sur la société haïtienne. Cela pourrait être perceptible dans le mode d’approche des réalités qui nous entourent. Par exemple, je peux croire que Dieu est Tout-Puissant, Il est présent, Il agit en nous et dans le monde, mais cela ne m’empêche pas de croire que le dieu du Vaudou, par délégation du Dieu Tout-Puissant, peut faire avancer plus rapidement les choses et même réaliser plus efficacement tel ou tel projet. Dieu est le Protecteur, rien de mauvais ne pourra arriver, mais cela n’exclut pas de reconnaître que tel ou tel lwa pourrait être présent pour éloigner le mal. Un proverbe illustrerait bien cette façon de penser : « La prudence n’est pas la peur ».

Le Vaudou sert aussi parfois de moyen de répression chez certains politiques. Ainsi François Duvalier, dit Papa Doc, qui détint le pouvoir de 1957 à 1971, utilisa les frayeurs populaires que le vaudou peut inspirer pour accroître son emprise sur le peuple. Il prétendait être lui-même un houngan [4] et a délibérément modelé son image sur celle du Baron Samedi, lwa des morts, pour se rendre encore plus imposant. Il m’a été raconté qu’il portait souvent des lunettes de soleil et parlait avec un fort ton nasal associé à l’lwa. Le Baron Samedi, considéré comme sinistre, est le plus grand créateur d’effroi du Vaudou.

Mesurer l’influence ou l’impact du Vaudou sur la société est impossible selon William Seabrook car il faudrait marier les contraires : confession de l’ombre, il attire et repousse. « Je crois que bien peu d’Haïtiens redoutent d’adhérer au Vaudou en tant que religion, mais qu’ils ont peur de sa magie », résume Seabrook dans son livre L’Ile magique. C’est que le Vaudou ouvre la boîte aux fantasmes, avec ses personnes transformées en zombies, sa magie noire, ses empoisonnements, ses poupées plantées d’aiguilles, ses coups de poudre... Ses défenseurs se considèrent comme les victimes d’une entreprise de diabolisation. Max Beauvoir, un influent prêtre Vaudou, dit : « Satan est une création chrétienne. Nous n’avons rien à voir avec ça ».


Le Vaudou face au séisme
Le 12 janvier 2010, la capitale de Haïti et trois autres villes de province [5] sont frappées par un puissant séisme [6]. Peu à peu, on prend la mesure de la catastrophe. On cherche des explications et des raisons à ce phénomène inédit qui a détruit ces villes et blesse ou tue leurs populations. Sans attendre, le Vaudou est montré du doigt et mis au pilori. Il serait à l’origine du séisme. Des chrétiens qui auraient vu des cérémonies vaudou avant les secousses accusent les adeptes d’en être responsables. Cela tourne même à la violence quand des gens jettent des pierres sur une cérémonie vaudou. Pour eux, les pratiquants de ce culte ont déclenché un châtiment divin sur Haïti, et cette punition divine n’épargne pas les innocents. Les houngan se défendent et récusent vivement ces accusations. L’un d’entre eux, Willer Jassaint, s’exprime : « Ils disent que nous avons causé le tremblement de terre. Mais nous savons que nous ne sommes pas responsables, parce que c’est une catastrophe naturelle ».

Cérémonie vaudou en Haïti.
Tableau du peintre haïtien Abner Luisimond
Image : http://lehman.cuny.édu

La rumeur n’a rien de surprenant dans un pays où l’imaginaire vacille toujours dans l’insconscient. Un homme peut ainsi enlever sa peau pour se transformer en dindon avant de reprendre son allure ordinaire le lendemain, et un chauffeur donner un brusque coup de volant pour éviter un zombie qui traverse la route. « Ici, personne ne décède de mort naturelle. Il y a toujours une explication magique », constate avec amusement le professeur Jean William Pape, le patron d’un centre anti-sida à Port-au-Prince.

Un crucifix intact au milieu des décombres
L’émotion a pris le dessus sur les faits ; la raison et le sens commun ont fui. Le bouc-émissaire est bien sûr le Vaudou et c’est lui qui en fait les frais. Mais un signe visible au milieu des décombres va rappeler à ceux qui ont tendance à accuser que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob marche fermement avec son peuple. Dans l’une des églises effondrées de la capitale, le crucifix est resté presque intact, grand, dressé, exposé aux regards qui baignent de larmes les nuits haïtiennes. Les gens font station devant lui, ils pleurent et prient.

Cette image provoque l’être pensant. Raison et foi se réconcilient ; elles essayent de comprendre et d’expliquer ce qui est arrivé. Des interrogations ne tardent pas : comment ce crucifix a-t-il résisté à l’équivalent de 30 bombes nucléaires comme celle d’Hiroshima ? Et le Christ est resté là, debout. Le Fils de l’Homme a demeuré, il est resté dans ce lieu, représenté par l’image, pour dire aux Haïtiens qui souffrent qu’ils ne sont pas seuls. Jésus Christ est crucifié avec eux et eux avec le Christ. « Ses douleurs sont mes douleurs ; ses larmes sont mes larmes ; son sang est mon sang. Je suis en Croix, dépouillé comme vous qui vous rencontrez dépouillés de tant de biens. » Comme a dit le Prophète Isaie : « Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé [7] ».

Les bras du Fils de Dieu sont restés ouverts au milieu des ruines pour accueillir les cris des hommes transpercés par la lance de la destruction, de la faim, de la soif, de la perte d’espérance. Le côté ouvert de l’Agneau de Dieu est resté là, aux frontières de la rue détruite, pour donner repos et consolation à ceux qui crient encore au secours sous les décombres. « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai [8]. » Le crucifix a résisté aux forces cosmiques pour donner refuge à ceux qui courent au hasard des rues sans destinée, sans avenir. Le Crucifié est ressuscité. Il est resté droit dans cette rue détruite pour dire : « Courage, j’ai vaincu le monde [9] ».

Cérémonie vaudou en Haïti.
Tableau du peintre haïtien Rose-Marie Desruisseaux
Image : http://lehman.cuny.édu

Au milieu du chaos de la plus grande catastrophe qu’a connue Haïti, il y a l’espérance, Il est cette espérance. La lumière dissipe les ténèbres en chaque personne et en chaque enfant soutenu et protégé. Et la lumière recommence à illuminer les yeux qui pourtant pleurent les morts. C’est la force créatrice et constructive, sinon reconstructive, de l’Amour imprimée et gravée dans le Crucifié de Haïti.

Si l’on « importe » encore aujourd’hui ce culte, c’est bien qu’il ne s’est pas perdu. Et c’est aussi pour son apport aux populations. On peut le juger, s’en moquer, le taxer de n’être qu’une tradition pittoresque, il n’en est rien. Pour les plus pauvres, pour les abimés de la vie, il reste de tradition orale, et donc accessible à tous. Plus qu’un folklore, il porte en quelque sorte lui aussi les demandes, les espoirs des hommes qu’il réunit. Sans s’opposer aux autres cultes, il demeure une croyance, un secours, et apparaît peut-être aux yeux de certains comme un complément. Complément qui peut être d’ordre spirituel ou culturel, avec la pensée forte et intime d’un rattachement à un passé, à une histoire commune.

Originaire de Haïti, le Père Paul Dossous est le supérieur général de la Société des Prêtres de Saint Jacques, missionnaires en France, en Haïti et au Brésil, où il été missionnaire.


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