Père Roger MORITZ (1932-2019)
Article mis en ligne le 19 décembre 2019

par Jean-Marie Guillaume

Père Roger MORITZ (1932-2019)

Loué soit Jésus Christ

En principe, les membres des Missions Africaines, pour leur dernier adieu, sont accueillis dans la grande chapelle sma de la maison des Missions Africaines. Mais le village de Saint-Pierre a tenu à ce que le Père Roger soit accueilli à l’église paroissiale où il a été curé de 1993 à 2011. Il a été aussi curé en même temps de Mittelbergheim (de 1994 à 2009), prêtre coopérateur à Stotzheim et a assuré un long interim à Andlau en 2001. L’année dernière, à la même époque, Roger célébrait ses 60 ans de sacerdoce. C’est donc une longue vie et un long ministère pour lesquels nous rendons grâce.

Le Père Roger Moritz
Photo SMA Strasbourg

Fier de son origine alsacienne

Né en 1932, Roger était originaire de Hegeney, dont il était citoyen d’honneur. Il est resté très attaché à sa famille et à son village, où celle-ci résidait. C’est là qu’il a appris à être alsacien. Alsacien est le premier qualificatif qu’on puisse attribuer à sa personne. Il aimait parler la langue et parfois l’utiliser dans ses homélies.

Le Père Roger Moritz en famille
Photo SMA Strasbourg

Il avait une profonde admiration pour son papa Charles : maire de la commune pendant longtemps, ce dernier s’est beaucoup impliqué dans la réorganisation du village après la guerre. Roger avait aussi une profonde vénération pour sa maman, Émilie, dont la cuisine dépassait celle de toutes les mamans du monde. Il n’hésitait pas à inviter confrères et amis à partager le repas familial, au grand plaisir de la maman, jusqu’au tard de son grand âge. Je fus moi-même invité lors d’un retour du Nigeria. C’était le 27 juillet 1981, jour du mariage de Diana et du Prince Charles, mariage de contes de fée s’il en fut. La maman avait disposé la télévision de telle façon qu’elle pouvait regarder la cérémonie en même temps qu’elle cuisinait… Elle pleurait d’émotion de toutes les larmes de son corps. Roger, plus discrètement, laissait aussi couler quelques larmes, c’est la seule fois où, avant sa retraite, je l’ai vu pleurer.

Le Père Moritz amateur de foot
Photo SMA Strasbourg

C’est là sans doute, en sa famille, en son village, que Roger a appris la convivialité, l’accueil, la joie des retrouvailles et du partage des choses « que le Seigneur nous a données ». C’est là aussi qu’avec les gamins du village il a appris à jouer au foot, utilisant au début, à défaut de crampons, des boites de conserve vides. Un peu plus tard, il a fait partie de l’équipe villageoise et de plusieurs autres, devenu un footballer redoutable… Car Roger était un sportif, toujours en mouvement, toujours en marche, s’initiant avec succès au tennis, se lançant dans de longues marches matinales au temps de ses vacances qu’il aimait prendre dans les Alpes avec plusieurs confrères dans le chalet d’un ami.

Au chalet des Contamines
Photo SMA Strasbourg

Formation (1939-1964)

En 1939, il commence sa scolarité à Hegeney, en langue allemande. Il poursuit ensuite ses études, en français, dans les diverses écoles et centres de formation des Missions Africaines, études interrompues pendant deux ans par le service militaire à Haguenau. À l’armée, il se lie d’amitié avec plusieurs camarades, dont Charles et Fernand, qui lui resteront fidèles jusqu’au crépuscule de sa vie, apportant souvent leur présence et leur aide à la maison de Saint-Pierre. Roger est ordonné prêtre à Lyon le 25 juin 1956. Il est envoyé à l’université de Strasbourg pour des études d’histoire-géographie, tout en résidant à Haguenau où il enseigne en même temps à l’école apostolique des Missions Africaines. Déjà, comme il le fera toute sa vie, il consacre ses week-ends à la pastorale. C’est à Soufflenheim qu’il intervient, sous la supervision d’un prêtre exceptionnel, Eugène Burger, évoqué comme « le recteur » et appuyé par sa populaire gouvernante, Maria, qui prenait plaisir à gâter les « petits Pères » intervenant à la paroisse.

Avec le Père Antoine Lutz
Photo SMA Strasbourg

La joie de la mission à Lomé (1964-1968)

Le 28 octobre 1964, Roger débarque à Lomé. C’est la joie de la mission en Afrique, ce à quoi rêve tout aspirant et tout jeune prêtre des Missions Africaines. Il est nommé au collège St-Joseph à Lomé. Ce collège, l’un des tout premiers établissements catholiques pour les études secondaires en Afrique de l’Ouest, avait été fondé en 1948 par Mgr Strebler et fut une véritable pépinière de l’élite togolaise. La première année, Roger enseigne le français dans les deux classes de 3ème et les années suivantes, l’histoire, la géographie et la religion dans les trois classes terminales. Il assure l’aumônerie. Le 19 août 1965, il est aussi nommé par l’archevêque directeur de l’enseignement religieux pour le diocèse. En janvier 1968, un club littéraire naît sous son instigation [1].

Le Père Roger Moritz au Collège St-Joseph de Lomé
Photo SMA Strasbourg

Roger a beaucoup aimé son ministère à Lomé. Il s’y est donné à fond. Il en parlait avec passion, à tel point qu’en l’entendant, on avait l’impression qu’au Togo, ni même en Afrique, il n’y avait rien d’autre que le collège St-Joseph. Il y passait chaque fois qu’il retournait au Togo. Le 18 octobre 1998, les fêtes, organisées pour le 50e anniversaire du collège se sont achevées par une imposante célébration, au jour exact de la première rentrée, sous la présidence du ministre de l’éducation nationale et de l’ambassadeur de France, avec remise de diplômes d’honneur à tous les anciens recteurs, censeurs et professeurs présents. Roger était là pour recevoir le sien [2].

Le Père Roger Moritz au Togo
Photo SMA Strasbourg

Vice-Provincial et Provincial (1968-1983)

Le séjour de Roger à Lomé fut interrompu par l’Assemblée générale des Missions Africaines qui se déroula à Rome en deux sessions, mai-juin et septembre 1968. C’était une assemblée aggiornamento que tous les instituts devaient tenir suite au Concile. Après la première session eut lieu l’Assemblée provinciale, au cours de laquelle Roger fut élu conseiller provincial et nommé supérieur du grand séminaire des Missions Africaines à Saint-Pierre. L’année suivante, après le décès du Père Jean-Pierre Sprunck, il est nommé vice-provincial. En 1973, il est élu supérieur provincial pour un mandat de cinq ans ; il est renouvelé à ce poste pour un second mandat.

Au Togo, devant la tombe du Père Riegert
Photo SMA Strasbourg

1968 vit un temps de remous qui ne fut pas sans affecter les institutions religieuses. C’était aussi le temps de l’aggiornamento qui suivait le concile, achevé trois ans plus tôt, un temps où l’Esprit Saint avait fait bouillonner beaucoup de choses. Le conseiller provincial et le provincial que Roger était devenu dût affronter bien des problèmes, parmi lesquels il y eut :
- le changement vers un autre état de vie de plusieurs confrères ;
- le rapatriement de missionnaires exerçant en Afrique qui ne se sentaient plus en phase avec la mission sur le terrain ;
- le retour d’une dizaine de confrères conséquemment à la création du district SMA autonome du Canada ; plusieurs d’entre eux regagnèrent Saint-Pierre et furent affectés comme prêtres administrateurs aux paroisses environnantes ;
- le transfert du séminaire sma de Saint-Pierre à Strasbourg.

Deux décisions et réorganisations importantes, parmi d’autres, prirent place sous son impulsion. Le bâtiment de Saint-Pierre, laissé vide après le départ des séminaristes à Strasbourg, fut transformé en maison de retraite grâce à une restructuration et à un énorme investissement. La maison ne pouvant obtenir l’agrément d’ouverture officielle sans un minimum d’une trentaine de résidents, un partenariat fut créé en 1983 avec les Srs de Notre Dame des Apôtres. Elles y firent venir une quinzaine de Sœurs, dont plusieurs pouvaient exercer comme infirmières ou aide soignantes. Sr Marthe-Marie fut longtemps responsable de leur groupe. Le premier directeur, ou plutôt la première directrice, de la maison de retraite, a été l’inoubliable Sr Cécile, aujourd’hui décédée. Roger était très fier de proclamer que la maison de retraite des Missions Africaines était le premier établissement religieux catholique en France qui accueillait religieuses et religieux en une même communauté harmonieuse. La présence des Sœurs fut une immense bénédiction. Ce fut une grande peine de voir les dernières d’entre elles quitter l’établissement il y a peu.

Le Père Roger Moritz et le Pape Jean-Paul II
Photo SMA Strasbourg

L’autre fait concerne la situation du grand séminaire sma. Quittant Saint-Pierre, les candidats sma, étudiants en théologie, furent d’abord accueillis à la maison provinciale à Strasbourg, puis à la maison du Doernelbrück dont Roger suivait la construction avec le Père Jung, Provincial d’alors. Le foyer du Doernelbrück fut ouvert en 1971, mais les séminaristes ayant disparu, la maison resta vide. C’est alors que fut créé un partenariat avec « l’Association Foyer Notre Dame » : la maison sma fut mise à la disposition de l’association pour l’accueil d’immigrés. Pendant 30 ans, Roger siégea au conseil d’administration en tant que vice-président.

La tâche du Provincial consistait aussi à visiter les confrères dans leur mission en Afrique, ce que Roger accomplissait avec plaisir. Chaque fois, il revenait admiratif du travail missionnaire accompli et de l’engagement des confrères sur le terrain. Ses rapports traduisent la grande joie de ses découvertes. Lors de ses voyages, il n’hésitait pas à défier les responsables diocésains locaux dans leur gouvernance et leurs objectifs missionnaires. Il est même venu me visiter au grand séminaire d’Ibadan, au Nigeria, où j’œuvrais seul de la province de Strasbourg. Il découvrait là une autre Afrique, si différente de l’Afrique francophone, si mystérieuse et attachante.

Haguenau et Saint-Pierre

Ses mandats comme Provincial terminés, Roger prit en charge, de 1983 à 1993, l’économat de la communauté des Missions Africaines et de l’école de Haguenau qui, petit à petit, passait au statut de collège. Fidèle à son intuition pastorale, il se mit au service des paroisses de Rountzenheim et Sessenheim-Stattmatten.

A la chapelle SMA se Saint-Pierre
Photo SMA Strasbourg

Après une dizaine d’années à Haguenau, il revient à Saint-Pierre où il s’investit à fond dans le passage de la maison de retraite en ce qu’on appelle aujourd’hui l’Ephad, dont il se considérait comme fondateur. Le désir du Père Moritz était que les missionnaires, qui avaient couru l’Afrique, puissent être accueillis dignement, « en famille », dans un lieu médicalement bien équipé. Il fallait ouvrir une section de « cure médicale ». Il en fait la demande. En 1998, une commission de sécurité donne son verdict : fermer ou transformer. De nouveaux travaux d’aménagement sont alors entrepris, les couloirs sont élargis, un ascenseur pouvant transporter les lits est installé, 24 chambres « médicalisées » sont aménagées… Il y aura plus tard un total de 47 chambres. Il fut le premier directeur de l’Ephad en 1993. Saint-Pierre était devenue sa maison. Dans sa tâche de direction, il se fait aider par un gestionnaire et met toute sa confiance dans le personnel au service de la maison, insistant constamment sur « l’esprit de famille ».

Lors des travaux de réhabilitation de la maison de Saint-Pierre, comme pour les démarches en vue de l’agrément officiel, Roger put s’appuyer sur M. Alfred Becker, maire de la commune et vice-président du conseil régional. Une profonde amitié et un respect mutuel se sont développés entre eux. Le soutien de M. Becker s’étendit aussi sur le plan paroissial, notamment pour la réfection de l’intérieur de l’église. M. Becker a tenu à rendre un hommage plein de respect et de reconnaissance au Père Moritz à l’issue de la cérémonie des obsèques ce 4 juillet.

Le Père Moritz à la kermesse de Saint-Pierre
Photo SMA Strasbourg

Curé de la paroisse de Saint-Pierre et de Mittelbergheim, Roger rayonne aussi sur les autres paroisses voisines, comme Andlau et surtout Stotzheim. À Mittelbergheim, avec l’évêché et la mairie, il négocie le transfert de l’église catholique à la commune ; ainsi l’entretien de l’église, au moins sur sa partie externe, qui jusque-là était à la charge de la communauté catholique relativement petite, est désormais sous la responsabilité de la municipalité. Partout, Roger a su nouer des relations avec tout le monde, pratiquants, non pratiquants, catholiques, protestants, sans oublier les vignerons. Il était fier des relations privilégiées qu’il avait su tisser avec plusieurs pasteurs protestants, en particulier le pasteur Jean-Jacques Gehenn de Mittelbergheim, n’hésitant pas à pratiquer l’hospitalité eucharistique et à les faire siéger parmi les concélébrants autour de l’autel…

En 2006, Roger passe la main à Mme Pfarrer comme directrice de la maison de retraite, ce qui lui donne plus de disponibilité pour l’engagement paroissial. Depuis plusieurs années, suite à une intervention médicale qui l’a beaucoup affecté, ses forces le lâchaient discrètement. Lui qui a toujours bougé et couru depuis qu’il était petit, on le voyait marcher lentement, déterminé, muni d’une ou deux cannes, perdant parfois son chemin, cherchant sa route… Comme le dit Saint Paul à son disciple Timothée, « il a combattu le bon combat, il a achevé sa course et gardé la foi [3] ». Finalement, il a trouvé le chemin par lequel tout le monde s’en va, à notre grande tristesse… mais c’est bien ainsi.

Témoignages d’amitié

Il va sans dire que l’église paroissiale de Saint-Pierre était trop petite pour accueillir toutes les personnes venues prier et rendre un dernier hommage au Père Roger Moritz le 4 juillet 2019. Tous étaient unis dans la même émotion et la même action de grâce. Le chanoine Joseph Lachmann, vicaire épiscopal, représentant le diocèse de Strasbourg, présidait la liturgie. Le Père Jean-Pierre Frey, condisciple et ami de Roger depuis le séminaire, a donné l’homélie, relatant son engagement sans faille en tout ce qu’il entreprenait. M Alfred Becker, ancien président du conseil régional et maire de Saint-Pierre, actuellement président du conseil de fabrique, a rappelé combien il était facile de collaborer avec le Père Moritz, tant sur le plan paroissial que communal, mais aussi pour l’Ephad des Missions Africaines ; il a noté en particulier sa joie de vivre, de partager, de servir. Les nombreuses annonces de son décès parues dans les Dernières Nouvelles d’Alsace permettent de relire sa vie et son dévouement depuis son enfance en son village natal, jusqu’aux divers services assurés dans les paroisses où il a été amené à intervenir.

Le Père Moritz avec des amis
Photo SMA Strasbourg

« Enfant de Hegeney jusqu’à sa première messe en 1958 », rappelle le faire part de Hegeney, « il passait régulièrement dans le village de ses racines rendre visite à sa famille. Il était un homme d’une grande tolérance, d’écoute, de fraternité. Dès qu’il en avait l’occasion, il célébrait la messe en l’église Ste-Marguerite, l’église de son baptême, de sa communion et de sa première messe. Lors de la fête paroissiale en juillet 2008, il célébrait le 50ème anniversaire de son sacerdoce. La rencontre annuelle de l’âge d’or à Hegeney était un moment de bonheur et de retrouvailles avec les amis d’enfance et les paroissiens du village. Nous garderons de lui le souvenir d’un homme de foi ouvert, attaché à ses racines, à son village natal, à la terre et à la culture d’Alsace.

Avec Fernand Furst et le Père Francis Kuntz
Photo SMA Strasbourg

Le faire part de la communauté paroissiale et communale de Saint-Pierre le décrit comme un « homme de grande foi, bon vivant ; son idéal de fraternité, son esprit de tolérance, sa présence active et toujours à l’écoute lui ont valu respect, estime et de solides amitiés. Il a su conquérir le cœur de ses paroissiens, mais aussi d’innombrables concitoyens dans leur grande diversité. En toute circonstance il rappelait aussi son attachement à l’Alsace, Sini chrestlichi Wurzle, sini Warte, sini Muetersproch ».

« Le Père Moritz fut un soutien fidèle et actif de notre association », rappellent les responsables de l’Association Foyer Notre Dame de Strasbourg, « pendant plus de 30 années durant lesquelles il a siégé au sein de notre conseil d’administration et tant que vice-président. Ses conseils, sa bonté, sa convivialité et sa grande sérénité éclairaient les décisions qui font fait évoluer l’association. Il savait aussi profiter des bonnes choses de la vie que le Seigneur nous a données, disait-il. Nous perdons un ami qui portait nos valeurs, accueil, respect, solidarité »

Avec un ami
Photo SMA Strasbourg

« Roger était resté pour moi le meilleur ami de mes années de formation et le compagnon plein d’attention et de bons conseils durant nos années de responsabilité dans la SMA. Il a toujours été un vrai sportif, même dans ses rapports quotidiens. La fin de la partie est sifflée pour lui… Et ça me fait du bien de pleurer ce matin en face de sa photo et de prier pour lui dans l’espérance d’un revoir près du Seigneur de notre vie. » (Joseph Hardy, ancien Supérieur général SMA)

En excursion avec des amis
Photo SMA Strasbourg

« Ton nom est écrit dans la paume de la main de ton Seigneur que tu as servi tant d’années. Ton nom est inscrit dans le Livre de Vie de l’Agneau. Ton nom est gravé sur la nouvelle cloche de l’église protestante de Mittelbergheim inaugurée en l’an 2000, avec ces paroles : Je chante pour la paix et l’unité des croyants. C’est pour nous tous le symbole d’une fraternité œcuménique forte et fidèle. Adieu Roger ! Merci pour ton amitié. (Le 4 juillet 2019, Jean-Jacques Gehenn, pasteur à Mittelbergheim de 1995 à 2009).

Le Père Roger Moritz
Photo SMA Strasbourg