Bandeau
Société des Missions Africaines de Strasbourg
Slogan du site

La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

logo article ou rubrique
Pierre Knops et l’ancien pays senufo. Etiologie, notes et photos. 1923-1935.
Article mis en ligne le 25 novembre 2008

par Jacques Varoqui

Avant-propos.

Cet ouvrage, réalisé à plusieurs mains, n’a pas de prétentions scientifiques. Il veut raconter le pays senufo autour de documents photographiques et d’écrits de 1923 et 1935. Ces documents sont le fait du Père Pierre Knops (1898-1986) qui publia en 1980, à l’Afrika Muséum de Berg-en-Dal, aux Pays-Bas, son livre sur Les anciens Senufo [1]. Après sa mort, c’est à son complice de toujours, Hubert Jacoby, fondateur du musée de la Société des Missions Africaines de l’Afrika Centrum à Cadier-en-Keer, aux Pays-Bas, que nous devons d’avoir eu accès et de posséder une reproduction de ces documents qui ne sont plus guère disponibles aujourd’hui. Le fait que nous ayons eu la chance de travailler chez les Senufo et de pratiquer la même langue francique que dans le sud des Pays–Bas, nous a valu cette confiance, avec la consigne d’essayer d’en faire encore quelque-chose.
Nous avons eu surtout la chance de consulter l’album photo personnel du Père qui est aujourd’hui la propriété de son médecin aux Pays-Bas. C’est un trésor qui se décline un peu à la manière des aventures d’Indiana Jones comme autant de rencontres et de reportages exceptionnels dont nous pouvons restituer le défilement historique. La comparaison avec l’archéologue de western de Spielberg est sans doute inattendue pour qualifier l’intérêt ethnologique d’un missionnaire à cette époque, mais elle convient bien aux circonstances et à la modernité que Pierre Kops a totalement assumées en collectant ces documents.

Pierre Knops

Fallait-il essayer de faire une sorte de remake en essayant de tout dire, ou plus simplement faire un recueil accessible au plus grand nombre ? Notre choix s’est porté sur la réalisation d’un documentaire qui raconte le pays senufo et le met en lumière comme cela fut le cas pour son illustre voisin le pays dogon.
Lorsque le besoin s’en fait sentir au fil du récit, nous faisons appel à la compétence de confrères des Missions Africaines et à des collègues prêtres senufo. Les spécialistes du pays senufo sauront eux-mêmes rétablir la rigueur qu’ils auraient souhaitée trouver dans ces pages.
Le Père Knops a aussi produit Un dictionnaire encyclopédique senufo. Il ne fut jamais édité. Par contre nous avons eu copie d’une mouture sous la forme d’abécédaire qui a servi à la rédaction de son ouvrage sur les Senufo. L’expression langagière est d’époque, elle peut surprendre des personnes non initiées. Nous reproduisons ce document tel quel et remercions Madame Laurence Schwartz qui a bien voulu « redactylographier » le texte [2].

Le pays senufo.

Le pays senufo occupe un vaste plateau de granit et de latérite. Il s’étale sur trois pays : la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina-Faso. Une colonie a émigré au nord du Ghana : les Nafana. Ce plateau est le point de départ d’un vaste réseau de fleuves, de rivières et de marigots. Le Léraba burkinabé, affluent du fleuve Comoé, le fleuve Bandama au centre et ses affluents, le Nzi à l’Est et la Marahoué à l’Ouest, serpentent vers le Sud et l’Atlantique. La Bagoué et le Banifing sont des affluents secondaires qui nourrissent le delta désertique du fleuve Niger. Ils coulent vers le Nord. Les bas-fonds de ce vaste réseau hydraulique sont d’une grande fertilité. En chemin, l’eau s’abrite sous d’étroites forêts galeries autrefois très giboyeuses. Ce sont des lieux chargés de mystère. Ce ne sont pas des frontières mais des lieux qui concentrent les activités et orientent le sens de la vie humaine.

Ainsi, dans chaque famille, village ou chefferie, on protège les abords d’une source ou d’un confluent à titre de logniug : littéralement, une tête d’eau. Selon la coutume, Dieu, que l’on appelle Klotiolo, fit sortir les premiers hommes de l’eau. Ils étaient blancs comme le sont tous les Noirs au jour de leur naissance. Les génies de l’eau étaient à leur service et pourvoyaient la nuit à leurs besoins quotidiens. Une nuit, l’homme ou la femme, c’est selon la qualité du conteur, espionna les génies et tenta de leur faire des avances. Ils étaient très beaux, mais s’estimant trahis, ils abandonnèrent les humains à leur propre sort. Ils ne leurs fournirent plus ni hache, ni daba, pot ou autres instruments nécessaires à la vie quotidienne. Néanmoins, c’est à ces endroits vénérés que chaque année on vient célébrer par un sacrifice la mémoire identitaire des ancêtres du lignage. L’abbé Germain Coulibaly Kalari nous livre ci-dessous une variante de ce mythe.

Chez les Tagbana (région Sud senufo de Katiola entre le Nzi et le Bandama), il y a une série de contes liés aux pratiques sacrificielles. Nous avons seulement voulu reproduire ici un mythe très ancien qui est à l’origine du sacrifice et de certains comportements totémiques. Ce mythe nous a été conté par une vieille dame, Miwoyou Coulibaly, 73 ans, du village de Koffissionkaha, Sous-Préfecture de Timbé.

Le Tagbana lie l’origine du sacrifice à l’origine de l’homme, c’est-à-dire à la création du monde et de l’homme. A l’origine du monde, il y avait les génies créés par Dieu et envoyés sur la terre pour en être les gardiens. Pour accomplir cette tâche, Dieu leur a légué ses pouvoirs, c’est pourquoi ils sont des êtres très intelligents et très puissants. Dieu les a organisés de la façon suivante : les génies clairs, presque albinos, auront la garde de toutes les eaux. Ces premiers n’avaient que la garde des poissons. Ils sont les plus prestigieux parce que plus proches de Dieu. Les autres, métissés, eurent la garde des terres (les savanes et les forêts) : ce sont des génies secondaires mais tout aussi importants, car ils sont les gardiens de la brousse. Jugeant leur tâche trop restreinte et minime, parce que les génies clairs étaient plus sollicités, les génies de la brousse ont demandé et obtenu de Dieu la garde d’autres êtres plus intelligents que les poissons. Dieu leur a confié la garde de tous les animaux sauvages qu’il a créés.

Dieu créa l’homme sans pouvoir extraordinaire, si ce n’est sa force physique et son intelligence, mais il le soumit aux pouvoir des génies. Le premier couple créé vivait dans les marécages avec les génies de l’eau et un jour, il a tenté de s’opposer à eux. Il s’engagea alors une grande bagarre, mais convaincu de la trop grande puissance des génies, il décida de s’enfuir et de s’installer dans la savane. Depuis, il ne rencontra que des difficultés (la faim, la maladie, la mort). Il dut, pour survivre, revenir vers les génies de l’eau pour faire la paix avec eux et accepter leur supériorité. Depuis ce jour, il est obligé de faire des sacrifices pour manifester sa soumission. C’est pourquoi, chaque fois qu’il a des problèmes dans sa vie, le Tagbana demande l’assistance des génies de l’eau dans un acte de soumission qui marque son incapacité à pouvoir bien mener sa vie ici-bas sans leur intervention.

Ce mythe, très répandu dans toute la région, a des conséquences insoupçonnées. Car, pour tout Tagbana traditionnel, chaque fois qu’une femme enfante, c’est d’un être envoyé par les génies de l’eau. Ainsi, chacun possède « son eau » (une rivière originelle) d’où il provient et donc on comprend que pour un problème concernant son existence (maladie, stérilité...), le lieu du sacrifice sera le bord de la rivière ou du fleuve dont il est originaire. La conséquence directe est que le poisson qui foisonne dans cette rivière ou dans ce fleuve, sera son totem parce qu’il pense qu’ils ont une origine commune (surtout le silure, poisson dont la peau est aussi lisse que celle de l’homme).

Tous les problèmes de la vie étant confiés aux génies et aux esprits, naturellement, toute la vie agraire sera aussi fortement marquée par l’intervention des génies de la brousse qui sont gardiens de la faune et de la flore. Le Tagbana demandera alors par un sacrifice au génie de la terre la permission de pouvoir s’y installer pour la cultiver, permission d’autant plus nécessaire qu’il n’est pas de cette terre. Donc l’homme est obligé d’offrir d’abord un sacrifice pour se réconcilier avec les génies qu’il a quittés, et ensuite à ceux de la brousse pour obtenir d’eux la permission de s’installer sur une terre étrangère. Il sait désormais que la réussite de son champ dépend fortement de l’état dans lequel se trouve son génie gardien des terres : s’il est honoré par des sacrifices, c’est la réussite totale. Mais si les contrats ne sont pas respectés, le génie rendra la terre stérile et le paysan peinera pour presque rien tant que réparation ne sera pas faite. De même, personne ne peut s’aventurer dans la savane à la recherche de gibier sans auparavant s’accorder avec les génies gardiens de la brousse.

En clair, les génies occupent une grande place dans la mentalité des gens. Et selon cette croyance populaire, les génies sont des êtres invisibles, mais qui peuvent prendre une apparence physique. Ils habiteraient les lieux naturels : rochers, fleuves, forêts. Ils seraient polymorphes, difformes, nains ou géants, presque tous des ogres. On les décrit souvent sous des traits humains. Corps étirés, à chevelure longue et frisée tombant jusqu’à terre, peau noire ou de teint clair, pieds retournés, yeux exorbités et strabiques, bouche fendue d’une oreille à l’autre.

Mais le Tagbana ne leur fait des sacrifices que parce qu’il leur reconnaît des qualités spirituelles et des pouvoirs efficients, puisqu’ils ont dans leurs mains la destinée de l’homme. Chargé dès les commencements, comme nous l’avons vu, de veiller sur l’homme, le génie a le pouvoir de vous appauvrir et aussi de vous combler de toutes les richesses et de toutes les connaissances (surtout en remèdes traditionnels). Le génie tient donc une place essentielle dans la vie du Tagbana.

Les Senufo, dont on compte 28 sous-groupes, n’ont pas de rois. Ils sont organisés en chefferies. L’autorité politique est exercée par les hommes, mais la pertinence clanique est matriarcale. Ils sont pour les uns, chef de clan, chef de village, chef des terres, de l’organisation initiatique ou d’une corporation artisanale, pour d’autres simplement chefs de famille, de quartier ou de classe d’âge. La succession dans les responsabilités majeures s’effectue toujours dans le lignage matriarcal. Les familles étant polygames, un fils ne succède pas à son père mais à l’aîné de ses oncles maternels dont il doit être lui-même l’aîné des neveux. De la même manière, lors qu’il sera question du « bois sacré », le zingzang, cette forêt initiatique qui jouxte le village, on saura toujours quelle est la « forêt-mère » par rapport à une « forêt-fille ». Les hommes y sont initiés par périodes de sept ans. Ils y apprennent, dans le secret de la nuit, les règles de la survie et de la vie en société.

Le travail de la terre chez les Senufo ne ce conçoit pas en solitaire. Les femmes comme les hommes peuvent prétendre à cultiver une terre. Mais sans traction animale ni mécanisation, on se doit encore, dans bien des villages, de prêter ses bras chaque jour chez un autre cultivateur pour bénéficier à son tour du concours de beaucoup d’autres pour labourer son propre champ. La règle est encore plus sévère pour les gens qui sont en cours d’initiation ou qui entrevoient de se marier. Car il faut cultiver les terres familiales, celles de chef du village et les terres des beaux parents. L’absence au labour est sanctionnée par une compensation pécuniaire.

Alignés au bord du champ et munis de leur large daba, tous les laboureurs entament chacun un sillon. Celui qui achève le sien en premier vient au secours du plus faible. Puis il se décale pour un nouveau sillon, en laissant la chance et la place nécessaire à ceux qui sont d’égale force de rattraper leur retard. Autrefois, des chants et un orchestre rythmaient ce dur labeur. Un concours annuel sur les terres du chef du village désignait le meilleur laboureur qui se voyait attribuer la tefalupitia, l’emblème féminin de la fécondité (fig. 2). C’est une canne surmontée d’une figurine féminine. Ce trophée était remis en reconnaissance du courage du travail et prouvait au récipiendaire ses capacités à trouver une nouvelle épouse ou acquérir des privilèges dans la hiérarchie de sa classe d’âge.

Fig. 2

La ville perdue de Sinematiali.

Au début, autant que l’on puisse s’en souvenir dans les temps modernes, Sinematiali est une grosse bourgade bâtie en style soudanais avec des palais à étages. Il y a aussi Fandjio (fig. 7), un chef puissant au pays senufo et Sinematiali (fig. 3 à 8) était la capitale du groupe nafara dont il était le chef.

Fig. 3
Fig. 4
Fig. 5
Fig. 6
Fig. 7 Le chef Fandjio
Fig. 8

Mais comme ses successeurs étaient dans l’opposition politique au nouveau Chef d’Etat ivoirien élu en 1959, il n’y eut pas de pardon. En 1960, tout le bourg fut rasé, organisé et loti à la manière américaine, avec des rues qui se croisent à angle droit. C’étaient les temps, pas aussi doux que l’on croit, des indépendances. Toutes les photos de cette bourgade et de son chef, qui a accueilli les missionnaires en 1922, sont celles d’une ville et d’une époque révolue.


Zingzang, le lieu du secret.

Chaque bourgade possède un bois sacré, le zingzang (fig. 9) et sa société secrète du poro (fig. 10) où se pratique l’initiation, le tyologo. Personne n’a jamais osé y toucher. Les photos anciennes sont très rares, celles du Père Knops datent de 1935. Bien des Senufo modernes ignorent les faits dont témoignent ces documents. Ils ne sont plus initiés ou bénéficient d’une initiation de complaisance. Ils n’héritent donc plus de l’ancienne fierté rude et exigeante des ancêtres. Ainsi va le temps pour toutes les cultures qui aspirent naturellement à la modernité.

L’initiation des hommes s’effectue par cycles successifs de sept ans, dans la société du poro. L’acquis élémentaire est reconnu vers 20-25 ans. Il donne lieu à une fête de promotion initiatique. Ce jour-là les initiés se griment en femmes pour aller insulter les anciens qui, bien sûr, restent stoïques.

Les trois premiers mois de leur cycle initiatique, les hommes sont nus et cantonnés dans le zingzang, la forêt sacrée dont l’accès est strictement interdit aux profanes.

Fig. 9. Le zingzang.
Fig. 10. Le poro.
Fig. 11. Kafigueledjo, le justicier encapuchonné.
Fig. 12. Gponiugo.
Fig. 13. Niangifolo.
Fig. 14. Niangifolo.
Fig. 15. Niangifolo.

Les séances, le plus souvent nocturnes, ont pour but la formation des postulants qui apprennent en langage codé la pratique d’instruments et de chants étiologiques, réservés à chaque degré d’initiation (il y en a sept). Ils sont progressivement initiés aux masques du poro comme kafigueledjo, le justicier encapuchonné (fig.11), ou ceux de leur lignage, comme les wabele, les cracheurs de mauvais sorts, de feu ou de mort mais aussi chasseurs de tout mal. Ils sont ambivalents (fig. 12). Sous l’autorité de l’initiateur niangifolo (fig. 13 à 15), ils subissent des épreuves très douloureuses dont un jeûne strict de 7 jours. Celui qui décédait était déclaré « mangé par le zingzang », la forêt sacrée. Les postulants sont corvéables pour les cultures appartenant aux chefs, assurent les funérailles, creusent les tombes, font les pompiers en cas d’incendie. Bien entendu, à chaque mauvais pas ils sont sévèrement sanctionnés par les anciens qui profitent et abusent parfois de leurs privilèges. Mon collègue Pierre Boutin explique parfaitement le sens des violences initiatiques.

Le monde intermédiaire entre la brousse et le village : le bois sacré, est le lieu d’émergence d’une violence particulière. L’ascension sociale est, chez les Sénoufo, linéaire et échelonnée. Dans ce système de classes d’âge, chaque promotion reçoit des dénominations successives se référant aux grades par lesquels elle passe. Le passage à l’état adulte ne relève pas d’un processus biologique continu de maturation, mais de d’actes rituels ponctuels, appropriés : des enfants entrent dans la forêt et des adultes en ressortent. Les rites de passage intègrent des épreuves initiatiques : leur franchissement marque l’accession à un stade supérieur. L’initiation est placée sous le signe du travail et de la souffrance. Ce labeur est épuisant : il « brise l’homme ». Il procède d’une double opération : du travail rituel des aînés sur les cadets et de l’œuvre de transformation, presque ascétique, de l’initié sur lui-même. Cet aspect déstructurant de l’initiation est tellement évident que nagalaga, « ce qui détruit l’homme », est devenu le nom propre de certaines initiations du sud Mali. L’initiation, au cœur du bois sacré, n’a pour seuls témoins que les promotions supérieures et les impétrants eux-mêmes. Les non initiés (femmes et enfants) n’en perçoivent que l’écho sonore (cris, coups de fouet, vrombissement des rhombes ou rugissement des tambours à friction). La réclusion des mères marque leur rôle rituel : prise du deuil des enfants qui sont morts et « couvade » pendant la gestation des nouveaux hommes.

Les enfants de la « vieille femme », les initiés d’une même promotion, sont, en principe, égaux, unis et semblables comme des jumeaux. La faute de l’un rejaillit sur tous et est nécessairement punie par le groupe entier. Cette menace favorise l’autodiscipline. Théoriquement, les membres de tous les lignages devraient pouvoir exercer toutes les fonctions, s’ils en ont les capacités. En dépit de ce principe, « certains sont plus égaux que d’autres » et les lignées fondatrices se réservent certaines fonctions clés. Cette prééminence n’est jamais acquise car il faut pouvoir présenter des candidats à chaque promotion. L’agression sorcière dans le bois sacré dissimule parfois des luttes pour la conquête de ce lieu stratégique du pouvoir local.

Les sévices s’exercent ordinairement sur la promotion inférieure, la protection est exercée par les générations supérieures non adjacentes. Chez les Sénoufo, le corps de l’initié n’est marqué ni par la circoncision ni par des scarifications particulières, pourtant, sa « mémoire corporelle, est activée par des blessures qui pour être symboliques, n’en sont pas moins douloureuses. La première phase de ces « inscriptions corporelles » est le solde des dettes avec les générations supérieures : tous les manquements et méfaits sont rappelés et sanctionnés par des coups ou amendes tarifés. Les épreuves physiques varient beaucoup. Bois sacrés, villages et sous-groupes ethniques ont leurs spécificités, mais elles répondent à des objectifs précis.

Bains froids et veillées nocturnes visent à l’endurcissement des initiés et se réfèrent à l’ancienne fonction militaire. La nudité initiatique évoque leur état de prime enfance. Elle vise aussi à les déstabiliser avant qu’il soit procédé à la reconstruction de leur personnalité. L’administration de substances émétiques et laxatives procède d’un travail rituel. Ce n’est pas pour le simple plaisir de les voir « se vider par les deux bouts » qu’on fait boire aux initiés l’huile de « Carapa procera ». Les femmes l’utilisent ordinairement pour fabriquer le savon traditionnel ou, en faible quantité, pour purger les enfants. Très clairement, on veut nettoyer le ventre des « étrangers » des saletés du dehors avant de produire les « enfants du village ».

Certains épisodes rituels renvoient à un processus de renaissance : se glisser nu à travers un passage resserré, ramper dans la boue. Des séances de bizutage marquent le point final d’un stage. Les tests d’entrée passés, les candidats, un par un, sont coincés dans les épines puis recouverts d’une substance urticante : poils de « Mucuna pruiens ». Pour calmer la démangeaison, ils quittent en courant le lieu de l’initiation à la recherche d’un point d’eau pour se laver. Cette fuite forcée marque la réintégration villageoise.

Si certains sévices paraissent, pour un observateur occidental, relever de la maltraitance pure, on ne doit pas oublier qu’il s’agit souvent de tests de rapidité de réaction, de force ou de sagacité. Un débile léger ou un handicapé sera investi de responsabilités adaptées à son niveau. Par exemple, alors qu’ils se préparent à partager une jarre de bière de mil pimentée, on ordonne aux initiés d’y plonger la tête pour en retirer une bague avec les dents. Les astucieux se rappelleront qu’ils portent, suspendu à la ceinture, un petit récipient de beurre de karité. En mettre sur les yeux atténue la démangeaison et permet de réussir l’épreuve.

D’autres brutalités apparentes sont des préalables à un apprentissage. Les aînés tendent aux cadets une calebasse et leur disent de lancer avec force de l’eau sur l’un d’eux. Le premier qui s’y hasarde ne fait qu’éclabousser. Il a la surprise de recevoir en retour ce qu’il croit être un coup de fouet. C’est en fait l’eau d’une calebasse projetée avec violence dans un mouvement tournant du corps. Le candidat apprend par cette flagellation que « l’eau froide brûle plus que l’eau chaude ». Lors de l’apprentissage de la langue initiatique, l’attention peut être stimulée par une position inconfortable ou des coups de badine. Ce procédé coercitif est spécialement utilisé par les sociétés traditionnelles lorsqu’il s’agit de connaissances latentes, qui ne sont pas ravivées par un usage quotidien, mais qui doivent être rappelées. Si la violence n’est pas prévenue, elle risque de déborder dans le champ social. Les sociétés traditionnelles africaines ont des structures spécialisées de gestion interne des conflits. Gérer rituellement une contradiction, la mettre en scène, permet une distanciation qui évite les antagonismes.

Pour les Nafara et les Kouflo, l’emblème principale du poro est un masque de bovidé fixé à l’avant d’un structure de bambous et de lianes formant une carcasse demi cylindrique recouverte d’une toile de jute. Elle est décorée d’un damier ou de cocardes indigo et blanc, parfois noir, blanc et indigo. La structure comporte une queue en fibres végétales. Bien que le Senoufo ne soit pas berger, le bœuf ou la vache sont l’étalon traditionnel de la richesse du village, le « compte en banque ». Kahgba (fig. 16) est plus répandue dans le Sud du pays nafara ; chez les Kouflo de Dikodougou, c’est une vache animée par deux danseurs, sa tête est portée horizontalement. Pour avoir vu la danse de kahgba, lors d’’une visite au village pour se désaltérer, je peux dire que c’est une splendeur ! Nasolo est un taurillon qui n’est porté que par un seul danseur, il porte la tête en position frontale. Sa danse est très acrobatique.

Fig. 16. La danse de Kahgba.
Fig. 17. La danse de Kahgba.

Ces masques sont escortés par des personnages encapuchonnés : vine, qui parle à travers un mirliton, est le maître de cérémonie, et sorma, vêtu de noir fait office de garde du corps (fig. 17) [3]. La vue de tous ces masques pouvait autrefois entraîner la mort de ceux qui sont irrespectueux de la tradition, et les femmes pouvaient en devenir stériles !


Les secondes funérailles de Padie. Une aventure presque ignorée.

Le Père Pierre Knops a eu la chance de pouvoir témoigner d’un fait rarissime. C’est lui qui nous dévoile toute une partie du déroulement des secondes funérailles du chef Padie (1890-1900) dont la case funéraire s’était effondrée (fig. 18).

Fig. 18

Padie fut le dernier chef guerrier de Sinématiali. Contrairement à ce qui est de coutume, ce ne sont pas les jeunes du poro qui à cette occasion sont responsables de ces secondes funérailles mais la classe d’âge la plus ancienne, celle qui a connu Padie. C’est un cas absolument unique. Tous les acteurs sont des hommes d’un certain âge. Ils ont conscience d’accomplir un acte d’apaisement vital pour tous, envers un ancêtre puissant qui a été dérangé dans sa sérénité ancestrale. Voici un récit qui nous a été transmis à ce sujet par l’Abbé Yeo D. Etienne. Il dit combien la geste des funérailles est importante pour l’équilibre de la société senufo. Nous le citons de mémoire.

Un chant du bois sacré dit que le jour où il y eut le premier mort dans le village, Klotiolo (Dieu) envoya successivement et sans succès tous les grands masques, kahgba et nasolo, pour expliquer la mort. Il envoya aussi wabou mais tous mirent en fuite les habitants, tant ils avaient peur. Alors il envoya l’araignée en compagnie de nangpelege, un masque encapuchonné qui parle à travers un mirliton et porte un fusil factice pour chasser le mal. Tous deux se fabriquent un village conçu comme une toile d’araignée, avec quatre cases et quatre chemins. Cette disposition correspond à celle des bois sacrés où l’on enseigne le respect des traditions comme le moyen de réaliser le destin de l’homme qui part de l’initiation pour aboutir à la condition éternelle d’ancêtre.

Tout commence donc au bois sacré où l’on a convoqué tous les anciens (fig.19). L’ordonnance des funérailles est décidée et l’on prépare nasolo (fig. 20), le taurillon. Les wabele (fig.21) et les masques capuchons sont prêts, tout le monde peut se disperser (fig. 22) tandis que le protocole se déroule dans l’ordre et la discipline avec les capuchons et les musiciens du poro. L’honneur des anciens et du bois sacré est en jeu (fig. 23 et 24). La cérémonie elle même et la danse des masques invités n’ont pu être photographiées, de même que les femmes n’en ont pas vu grand chose (fig.25 et 26). C’est un interdit qui reste encore valable dans beaucoup de villages. Padie, dont on a pu photographier la momie, pourra enfin reposer en paix (fig. 27). Le poro rentre au zingsang et la dépouille est de nouveau confiée à la terre (fig. 28 à 30).

L’histoire en image du deuil de Padie.

Fig. 19. La grande palabre au bois sacré.
Fig. 20. La préparation de Nasolo.
Fig. 21. Les wabele.
Fig. 22. La dispersion.
Fig. 23. La procession protocolaire.
Fig. 24. L’orchestre du poro.
Fig. 25. Les nasolo mâle et femelle.
Fig. 26. Les capuchons tiennent les femmes à l’écart.
Fig. 27. On amène la dépouille de Padie pour la préparer.
Fig. 28. On le met dans de nouveaux linceuls et on le porte en terre.
Fig. 29. On le met en terre.
qrcode:https://missionsafricaines.org/Pierre-Knops-et-l-ancien-pays



pucePlan du site puceContact puce RSS

2001-2019 © Société des Missions Africaines de Strasbourg - Tous droits réservés
Haut de page
Réalisé sous SPIP
Habillage ESCAL 4.3.19
Hébergeur : SpipFactory