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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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De Marion Brésillac, le « convertisseur d’âmes » devenu « propagateur de lumière »
Article mis en ligne le 6 mai 2015

par Marcel Schneider

Le Père Marcel Schneider a développé ce thème dans une conférence donnée le 8 janvier au Collège des Missions Africaines de Haguenau. La 2e et la 3e partie de la conférence paraîtront dans les prochains numéros de Ralliement.

Melchior Marie Joseph de Marion Brésillac est né le 2 décembre 1813 à Castelnaudary, dans une France dont les repères ont été brouillés par la Révolution et les guerres napoléoniennes. La Révolution avait coupé la tête au système pyramidal de la société pour accoucher d’un monde nouveau qui n’était pas au goût de son père Gaston ; il va prendre lui-même en main la scolarisation de ses enfants.
L’enfance de Marion Brésillac sera vécue, je le cite, dans une atmosphère embaumée de toutes les vertus évangéliques, et son adolescence dans des pieux asiles de la science et de la vertu. L’ADN familial l’avait programmé pour servir ou le Roi ou l’Église. Il choisit de servir l’Église, d’abord celle du diocèse de Carcassonne [1], puis l’Église Universelle, l’Église des Missions, en Inde [2], et ensuite en Afrique [3].

Sa personnalité s’est construite à travers
- ses parents, Gaston et Émilie, pour la piété et la rectitude ;
- Mgr Flaget, évêque missionnaire, pour le goût des missions ;
- M. Arnal, au petit séminaire de Carcasonne, pour l’esprit de douceur ;
- les séminaristes sénégalais pour l’ouverture à l’autre ;
- les Jésuites pour l’esprit de discernement.

Les Missions n’avaient pour Brésillac rien de lointain ni d’abstrait. N’a-t-il pas rencontré Mgr Flaget, évêque missionnaire de Bardstown et de Louisville ? N’a-t-il pas partagé des années d’études avec des séminaristes sénégalais envoyés par Anne-Marie Javouhay, la fondatrice des Sœurs de Cluny[David Boilat, Jean-Pierre Moussa et Arsène Fridoil, ordonnés en 1840.]] ? N’a-t-il pas prêché à Carcassonne pour la Propagation de la foi, une œuvre initiée par Pauline Jaricot en 1822 pour un nouvel élan missionnaire [4] ?

Comme l’appel à la mission universelle est un appel à un ministère extraordinaire , il s’entoure de toutes les garanties avant de faire le pas. Le feu vert lui sera donné à l’issue d’une retraite auprès d’un Père Jésuite. Tout s’accélère… Il arrête son choix sur les Missions Étrangères de Paris [5], au premier rang des meilleures institutions. Le projet fondateur de la Société le séduit : priorité est donnée au respect de la culture et à l’établissement d’un clergé autochtone. Le charisme des MEP a pour fondement les Instructions romaines de 1659.

Le 9 juin 1841, il fait le pas et épouse par la chair et le sang la cause des MEP. Une période de gestation de 9 mois s’ouvre alors, qui va profiler « le missionnaire apostolique ». Il faut saluer une arrivée providentielle, celle du sous-diacre Jean Onésime Luquet, qui arrive du séminaire St Sulpice le 19 juillet 1841. Les deux sont sur la même longueur d’onde, ils prônent un retour aux sources. Un compagnonnage de 8 mois leur permet d’affûter leurs propositions et d’affiner leur vision. Brésillac nous fait le constat : Monsieur Luquet partageait complètement les idées que je m’étais faites sur l’œuvre des misions [6].

Ce retour aux sources réveille en lui une tendance réformiste. Son amour des MEP ne sera pas un amour béni-oui-oui. Il veut se garder d’une naïveté béate, source d’aveuglement. Plus j’aime la compagnie à laquelle j’ai le bonheur d’appartenir, plus je veux me garder de la funeste illusion de ceux qui trouvent toujours parfait ce qu’ils aiment, rendant ainsi le plus mauvais service possible à l’objet de leur affection. Au contraire, je chercherai toujours à découvrir ses défauts, à les étudier, à en approfondir les causes, afin de les éviter et de les faire éviter autant que possible aux autres. Quand vous entrez chez les MEP, c’est le continent asiatique qui vous tend les bras. Cette Asie, c’est la Chine, la Cochinchine, l’Inde… Il rêve d’aller en Chine. La nomination tombe, son champ d’apostolat sera l’Inde. Peu importe, il est prêt. Il a à cœur de s’occuper plus directement de la conversion des infidèles et de former plus activement un clergé indigène [7]. Il se sent armé avec ces deux flèches dans son carquois.

Il part le 27 mars 1842, atterrit à Pondichéry le 24 juillet 1842. Pour l’anecdote, il emporte dans ses bagages un sextant, instrument qui permet de mesurer la hauteur des étoiles au-dessus de l’horizon ainsi que la latitude. Nous pouvons cerner le personnage. Oui, la précision, l’exactitude, la rectitude lui tiennent à cœur. Le courrier qu’il rédige à bord de la « Caroline » sera géolocalisé. C’est du précis ! Le 16 juin 1842, latitude 36°50’, longitude 19°45’ ; Le 29 juin 1842, latitude 30°10’, longitude 53°40’.

Pondichéry est redevenue possession française le 1er février 1785, en application du Traité de Versailles de 1783 entre la France, l’Espagne et la Grande-Bretagne [8]. C’est fin 1776, que la « Mission de Pondichéry » tombe aux mains des MEP, à la suite de la suppression des Jésuites en 1773. Le pape Pie VI et le roi de France Louis XVI ont paraphé ce choix.
Très vite, Brésillac se rend compte que l’Inde n’est pas la France et que Pondichéry n’est pas Paris. Que vont devenir ses résolutions dans ce pays tout autre, où l’autre est autre par la peau, la langue, la religion, l’habillement, l’alimentation, la culture, la vision du monde et la pensée philosophique ? Tout lui rappelle qu’il est un étranger ; seule la présence coloniale française peut atténuer quelque peu son état de perplexité et de déboussolement. Il est désORIENTé.

En 1842, nous sommes encore au premier stade de l’évangélisation [9], où le but de la mission est le salut des âmes. Dans cette perspective, le missionnaire sera avant tout un convertisseur d’âmes et Brésillac entend bien s’inscrire dans cette mouvance quand il prend à cœur de s’occuper plus directement de la conversion des infidèles : Jésus-Christ a établi d’autres prêtres par l’entremise desquels le salut des âmes doit s’opérer. L’homme a une âme et un corps. L’âme dépasse le corps en beauté et en valeur. Et donc notre amour pour nos prochains devrait incommensurablement dépasser notre amour pour leur corps, un amour infiniment plus beau et plus noble. Quelque bien que nous fassions au corps de nos prochains, cela dure un temps, tout au plus jusqu’à la fin de leur vie [10]. La réalité du terrain c’est-à-dire la géographie humaine de l’Inde risque de lui dicter une autre stratégie où il devra changer son fusil d’épaule.


Brésillac se trouve sur un terrain piégeant.

1 - Il devra faire face à un hindouisme structuré et structurant.
Avec ses temples, ses rites, ses hymnes (stotra), ses prières (mantra), c’est une religion qui a sa Bible, les Vedas, écrits dans la langue des dieux (devabasha), le sanscrit.

Point de vue de Brésillac
Il faudrait quelques hommes vraiment savants qui connussent à fond la philosophie et la théologie indiennes et qui fussent capables de discuter sérieusement avec les brahmes [11]. Il faut entrer dans le mystère de leurs dogmes, de leurs livres, de leurs moralistes, philosophes, poètes [12].

On peut saluer sa lucidité, son esprit d’humilité.

2 - La société indienne est culturellement marquée par l’hindouisme.
La quête et la conquête se sont orientées vers l’intérieur, vers le soi. Les Indiens ont essayé de conquérir le soi intérieur ! Ils ont recherché ce royaume secret, le divin en eux. Un univers par lui-même, qui leur promet infiniment plus que l’univers extérieur ne pourra jamais leur procurer [13].

Le jugement de Voltaire (1694-1778) peut nous ouvrir les yeux. Je suis convaincu, dit-il, que tout nous vient des bords du Gange, astronomie, astrologie, métempsychose, etc. [14] Ce n’est pas à nous, écrit-il encore, qui n’étions que des sauvages barbares, quand ces peuples étaient policés et savants, à leur contester leur antiquité [15].

Point de vue de Brésillac
A cause de l’énorme différence qui existe entre le génie des Européens et le génie des Indiens, il nous est extrêmement difficile de juger sainement des usages et des coutumes de l’Inde.

3 - Une société hiérarchisée et statique
Une société hiérarchisée, appelée société de castes [16] :
les Brahmanes, la caste des prêtres, issue de la tête de Brahma, le dieu Créateur ;
les Ksatriyas, la caste des guerriers, issue de l’épaule de Brahma ;
les Vaisya, la caste des marchands, issue du ventre de Brahma ;
les Sûdras, la caste des serviteurs ou des artisans, issue des pieds de Brahma.

Le système entraîne un type de comportement. On ne peut faire d’union légitime que dans la même nuance de caste. Le châtiment, c’est d’être chassé de la caste, c’est-à-dire qu’on est alors en dehors de la société, sans feu ni lieu. Par ailleurs, chacun est content de son sort et ne désire point en sortir.

Point de vue de Brésillac
La plus grande joie que l’on pourrait procurer à la population, serait de les laisser vivre, parfaitement libres de suivre en tout les exigences de la caste [17]. Mon cœur inclinait à concéder le plus possible aux usages des peuples, et je crois encore que c’est l’unique moyen de réussir [18].

4 - Le synode de Diamper (Udayamperoor) de 1599
Le synode est un tournant crucial dans l’Eglise du Malabar. Il a donné une forme définitive de latinisation que les Portugais avaient commencé à propager dès leur occupation du Kérala. De cette manière ils ont pu purifier les anciennes communautés des Chrétiens de St Thomas de certains abus provenant de l’ignorance du peuple [19]. L’activité commerciale a fait bon ménage avec l’évangélisation du peuple. On signale l’attitude agressive des colons portugais envers les Juifs, et l’intolérance à l’égard des chrétiens de Saint Thomas. Il y allait du monopole sur le marché des épices détenus par des Juifs et des chrétiens de Saint Thomas qui trafiquaient avec les commerçants syriaques qui accostaient sur les rives du Kérala. Les Juifs de Cochin seraient arrivés dans la région après la destruction du Second Temple de Jérusalem par les armées de Titus Vespasien. St Thomas a accosté en 52 à Cranganore, l’actuel Kodungallur.

Point de vue de Brésillac
Dans ce lieu unique dans l’Inde où existait une nombreuse et précieuse chrétienté du premier siècle, on aurait dû, ce me semble, se garder comme d’un péché mortel d’introduire le rite latin. Il dit qu’il est plus important de promouvoir le clergé indigène du rite syro-chaldéen et de le soutenir que d’établir le rite latin : Un séminaire syriaque doit nécessairement être fondé.

5 - La constitution Omnium sollicitudinum du pape Benoît XIV
Cette constitution du 12 sept.1744 sera une camisole de force qui va enfermer le missionnaire dans un carcan tyrannique [20]. Avant de nous donner aucun pouvoir, le vicaire apostolique nous fit prêter le serment exigé par le souverain pontife, de tous ceux qui exercent leur saint ministère dans ces contrées, et par lequel ils s’obligent à ne point pratiquer et à ne point tolérer les rites et les usages, qui ont été condamnés par le Saint Siège [21].

Point de vue de Brésillac
Depuis la constitution, il n’y a plus eu de conversions sérieuses dans l’Inde. Les chrétiens se traînent dans un état de langueur mortelle qui ne peut aboutir qu’à l’anéantissement des chrétientés vraiment indigènes de l’Inde. La vraie caste des Brahmanes chrétiens n’existe presque plus, et l’on pourrait compter bien d’autres castes qui s’éteignent ou qui sont déjà éteintes parmi les castes nobles.

6 - Les impérialismes au temps de Brésillac
Durant son séjour de 12 ans en Inde, Brésillac a été contact avec trois empires coloniaux, celui du Portugal, de l’Angleterre et de la France. David Livingstone (1813- 1873) avait résumé la colonisation sous la formule des trois « C » : Commerce, Christianisation, Civilisation. Ces trois axes ont été inégalement poursuivis. L’Angleterre a favorisé le commerce, la France a favorisé la civilisation, le Portugal a favorisé la christianisation.

Point de vue de Brésillac
Triste et malheureux sort d’un pays que l’étranger possède, qu’il gouverne, ou plutôt qu’il exploite sans précautions pour un avenir précaire quant à ses intérêts, et sans tenir compte des intérêts futurs des habitants indigènes qu’il méprise.

7 - Le défaut de vision commune
Brésillac le déplore. En arrivant à Pondichéry, il m’a semblé voir des ouvriers pleins d’ardeur, occupés à amonceler sans aucun ordre des matériaux propres à faire un bel édifice, mais comme ils n’ont pas de pensée commune, rien ne se fait et l’œil ne voit partout que des décombres. Carmes, Oblats, Capucins, Franciscains, missions anglaises et françaises, toutes m’ont paru en être là. Chez les Jésuites, au contraire il y a de l’ordre [22].

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