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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Fraternité en Christ

Le Supérieur du District SMA de Strasbourg, le Père Nestor NONGO AZIAGBIA, vient d’être nommé Evêque de Bossangoa, en Centrafrique. Quelques semaines auparavant, il avait brillamment soutenu sa thèse à l’Institut de Théologie Catholique de l’Université de Strasbourg. Le thème en était : Fraternité en Christ : fondements de l’être ecclésial et son incidence africaine. Voici la présentation qu’il en a faite le jour de la soutenance.

Article mis en ligne le 24 octobre 2012
dernière modification le 18 juillet 2012

par Nestor Nongo Aziagbia

Monsieur le Président,
Messieurs les membres du Jury,

L’honneur m’échoit en ce jour de vous exprimer toute ma gratitude pour la disponibilité dont vous avez fait montre en siégeant dans le Jury de ma thèse.
Je souhaiterais remercier à titre exceptionnel la Société des Missions Africaines, l’Institut de vie apostolique auquel j’appartiens. Elle m’a permis de vivre cette enrichissante expérience. Je pense au Conseil du District en formation d’Afrique, à celui de la Baie du Benin et à tous les membres de la Province de Strasbourg.
Qu’il me soit permis de citer nommément Valérie BISSON, Jean-Paul ESCHLIMANN, Jérôme FLECK, Josée KAEFFER, Claude REMOND, Georges SELZER, Joseph TANGA-KOTI et Jacques VAROQUI pour l’attention qu’ils ont portée à différents degrés à l’élaboration de ce travail à travers des critiques constructives et la relecture du manuscrit. Par ailleurs, je n’oublie pas les différents conseils pastoraux de la Communauté de paroisses Terre de Missions dont j’avais la charge curiale. Ils ont été compréhensifs et tolérants à mon égard.
Au niveau académique je tiens à remercier le Groupe de Recherche et d’Etudes Œcuméniques (GREDO) et le Séminaire en Théologie des Religions qui ont constitué pour moi un laboratoire de recherche dont les membres, enseignants-chercheurs, doctorants et étudiants, m’ont aidé par la pertinence des échanges et de leurs observations à améliorer la qualité de mon travail. La joie et la passion que j’ai éprouvées dans ces recherches ont été à la hauteur des défis pédagogiques et méthodologiques que j’ai pu relever. Je citerai en premier les défis liés à la langue. La non-maîtrise de la langue de Goethe a constitué quelques difficultés dans l’exploitation libre et facile des sources en ce qui concerne la documentation. D’autre part il y avait un choix méthodologique à opérer. Je suis conscient que le mien n’est certes pas conforme à l’orthodoxie traditionnelle. Néanmoins je l’assume.


L’histoire a commencé en 2004, lorsque j’ai mis pied un jour du mois d’octobre à la Faculté Catholique de l’Université de Strasbourg, avec quelques semaines de retard et après moult difficultés à obtenir mon visa auprès du Consulat de France à Bangui. Lors de l’entretien avec M. René HEYER en vue de mon inscription pédagogique, après avoir pris connaissance de mon projet, il m’orienta vers le Pr. Michel DENEKEN, alors Doyen de la Faculté de Théologie Catholique. Cette rencontre fortuite a été déterminante quant à mes recherches académiques. Grâce au climat de confiance et de complicité qui s’est installé entre nous, il m’a poussé au résultat auquel je suis arrivé aujourd’hui. Je lui en sais gré. Alors que les Responsables de mon Institut de Vie Apostolique ne m’avaient accordé que 3 ans pour préparer une Maîtrise, j’ai obtenu en 2 ans la Maîtrise et le Master. Lors de la présentation du mémoire de Master, le Pr. DENEKEN les avait exhortés à m’accorder la chance de poursuivre mes recherches jusqu’au bout. Cette exhortation a été entendue. L’occasion qui nous réunit aujourd’hui en est la preuve.

Au terme du Mémoire complémentaire de Master que j’ai présenté en 2006 sous la direction du Pr. DENEKEN, j’ai ouvert deux perspectives, l’une christologique et l’autre ecclésiologique, dans lesquelles j’envisageais de poursuivre mes recherches. Les orientations christologiques semblaient stériles. Le Pr. DENEKEN m’a alors encouragé à explorer plutôt la dimension ecclésiologique. Je me suis donc intéressé aux questions relatives au statut de l’Eglise dans la perspective de la relation et de la fraternité en Jésus Christ. Par la thématique de l’être ecclésial, je me suis appesanti sur la dimension relationnelle que l’homme entretient avec l’Eglise. De plus, j’ai privilégié les liens qui le rattachent aux autres. C’est le rapport d’élément à élément qui favorise une osmose et préserve un équilibre au sein de l’ensemble : « Vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part [1]. » L’accent est volontairement mis sur l’unité dans la diversité. L’être ecclésial permet, au-delà de ce rapport relationnel, d’analyser le fait d’appartenir à l’Eglise, de faire l’Eglise et d’être en Eglise. Comment dès lors envisager les critères d’appartenance à cette Eglise ? Cette exploration mène inéluctablement à l’élaboration des critères de reconnaissance d’une véritable ecclésialité.


L’être ecclésial constitue le fil conducteur de cette recherche, qui se veut de manière modeste une contribution à la représentation que les hommes se font de l’Eglise. Pour les uns, l’Eglise est une grosse machine juridique sans cœur et sans âme qui écrase tout sur son passage. Elle pèse par son poids et sa lourdeur. Par ailleurs elle n’a aucune compassion pour ceux et celles qui ne se conforment pas à ses principes directeurs. Cette Eglise semble lointaine et indifférente aux personnes et à leurs préoccupations. J’en ai fait la douloureuse expérience dans la gestion humaine en tant que délégué au sein d’une des structures de l’Institut de vie apostolique auquel j’appartiens. Il est alors évident que des personnes en souffrance, broyées par la rigueur de cette Institution ecclésiale, se sentent repoussées à la marge de l’Eglise ou sur ses parvis. Cette expérience pose en effet la question essentielle du sens de la discipline ecclésiale. La différence est trop souvent vécue ou endurée comme une tare qui empêche la pleine communion entre les personnes ne partageant pas toujours les mêmes orientations et convictions. Cette dimension est perceptible aussi bien dans les décisions prises contre l’admission des divorcés remariés aux sacrements qu’à celle des homosexuels aux ordres sacrés.

Pour d’autres, l’Eglise manifeste l’idéal d’une vie communautaire entre des hommes et des femmes qui ont répondu à l’appel de Jésus, lui ont soumis leur volonté et se sont fait ses disciples. C’est l’image qui se dégage du récit des Actes des Apôtres : « Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun (…). La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun [2]. » Ce communisme primitif constituait la spécificité de la communauté naissante de Jérusalem.

Il va sans dire que la réalité ecclésiale a toujours été rendue par des images. La Constitution dogmatique, en son article 6, a repris ces métaphores bibliques dans l’évocation qu’elle a faite de l’Eglise. Cette dernière est perçue tour à tour comme un bercail [3], un troupeau [4], la terre que Dieu cultive ou un champ [5], une vigne choisie et plantée par Dieu [6], l’édifice de Dieu [7], la maison de Dieu [8], le tabernacle de Dieu avec les hommes [9], la Cité sainte ou la Jérusalem d’en haut [10], l’épouse immaculée de l’Agneau sans tache [11], le Corps du Christ [12]. La liste en ce qui concerne le rapprochement qu’on pourrait faire de l’Eglise et de l’expérience quotidienne de l’homme n’est certes pas exhaustive.

Toutefois il convient de se le rappeler. Aussi raffinée soit l’image, elle est toujours limitée dans son expression. Elle appelle nécessairement une association complémentaire à d’autres images et modèles. C’est ainsi que je prends une distance par rapport à la théologie de l’Eglise-Famille de Dieu littéralement plébiscitée par l’Eglise en Afrique à travers ses pasteurs et un grand nombre de ses théologiens. L’Exhortation apostolique Ecclesia in Africa publiée par Jean-Paul II à l’issue des travaux du 1er Synode de l’Eglise en Afrique invitait justement à une large ouverture et à un dépassement de ce modèle : « On ressent le désir sincère que les théologiens élaborent, en Afrique, la théologie de l’Eglise comme famille, avec toutes les richesses contenues dans ce modèle, et qu’ils montrent la complémentarité avec les autres images de l’Eglise [13]. »


On peut relever à juste titre dans ce modèle le risque ou le danger d’un paternalisme avilissant. Tel fut l’exemple romain du pater familias, qui régnait en monarque absolu sur les membres de sa famille. Il sévissait en maître omnipotent. Il était la figure incontournable de la structure familiale. Il faisait et défaisait au gré de sa volonté, même si cette dernière paraissait arbitraire par moment. N’est-ce pas l’image qui est de temps en temps perçue de l’Eglise et de sa structure de commandement ? C’est d’ailleurs en ce sens que le théologien congolais Ignace Ndongala Maduku émettait quelques réserves quant à l’application de cette image au modèle ecclésiologique. Dans ce contexte, la notion d’Eglise-famille apparaît davantage comme une invention de la hiérarchie cléricale en vue d’assurer sa mainmise sur les laïcs. Ces derniers sont pris en otage par la figure du pater familias « dont la bienveillance et l’amour appellent une obéissance doublée de pietas [14] ».

Un Dieu dominateur qui abuse de son autorité n’est certes pas celui que Jésus a révélé au monde. Jésus mène par contre l’homme à la connaissance d’un père et l’introduit dans une relation filiale. Une grande intimité lie le Père au Fils, au point que ce dernier peut s’adresser à Dieu spontanément, naturellement et avec une pointe de familiarité : « Abba », Père [15]. Ce terme araméen relève du langage usuel par lequel les enfants s’adressent à leurs parents. Il exprime une marque d’affection et un élan de confiance dont a fait montre Jésus dans les moments les plus critiques de sa vie.

Il apparait alors de toute évidence que l’homme est porté dans une relation transcendée. C’est toute la dimension de la filiation adoptive par laquelle il se reconnait enfant (fils/fille) de Dieu, frère et sœur en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, et frère et sœur vis-à-vis des autres. Cette réalité théologique et ecclésiologique est manifeste dans le sacrement du baptême des bébés. Dans l’ordre naturel de la procréation, l’enfant qui est présenté au baptême est le fils ou la fille de ses géniteurs. Par contre, dans l’ordre de la foi, il se situe au même niveau que ses parents devant Dieu, auquel tous se réfèrent comme à un père. Au-delà de la dignité et de l’égalité dont jouissent les frères et les sœurs, les exigences de la vie filiale sont fondées sur l’amour, à l’exemple de celui que Jésus porte pour son Père.

Cette fraternité n’est pas tournée vers elle-même. Elle est ouverte et embrasse tous les hommes. En effet, la filiation établit une relation nouvelle en Jésus Christ. Cette relation fraternelle crée un vaste réseau de frères et de sœurs, inscrit « dans une lignée, dans une communauté langagière et historique, dans la solidarité invisible de la communauté des saints [16] ». Cette expérience se traduit sous diverses formes. On peut relever, entre autres, la fraternité universelle avec Charles de Foucauld, la fraternité cosmique avec saint François d’Assise, la sollicitude fraternelle conformément à l’idéal éthique de la communauté de Jérusalem. Cette sollicitude se rapporte à la notion de mateship, ou camaraderie, qui constitue le socle de la société australienne et induit l’idée de l’égalité et de respect. C’est un engagement inébranlable à se tenir aux côtés de son compagnon, quelles que soient les circonstances. Cette affirmation de fraternité en dépit des épreuves ne prend strictement pas en compte la gente féminine, qui en est exclue de facto. Cette pratique ne semble pas être une spécificité de la société australienne. La fraternité, d’autre part, est-elle uniquement une réalité propre aux hommes ? Certaines structures linguistiques donneraient à le penser. Loin d’être une revendication corporatiste féministe, la sororité décline toutefois positivement la fraternité dans ses caractéristiques féminines. Elle souligne en même temps ce qui est constitutif de la femme et ce qui contribue à sa dignité dont la pleine mesure se trouve dans l’union à Dieu.


Les défis liés à cet idéal de communion avec Dieu affectent par ailleurs le vivre ensemble entre les frères. Nous appréhendons dès lors la dimension éthique de la fraternité. Force est de constater qu’elle ne va pas de soi. Ses chemins sont émaillés de mille et une difficultés qui constituent des entorses et des limites à son entier déploiement. En effet, plusieurs récits bibliques manifestent à dessein que la relation entre frères est une véritable gageure. Nombreux sont les obstacles qui entravent sa réalisation : envies, jalousies, rivalités morbides et conflits de toutes sortes. L’expression des rancœurs accumulées au fil des jours se retourne parfois contre ce beau projet et finit par l’anéantir. Cet échec apparaît au grand jour dans certains couples de frères dont les récits étiologiques nous fournissent quelques exemples. Les plus emblématiques sont Joseph et ses frères, Jacob et Isaac, pour ne citer que ceux-là.

La fraternité authentique qui place l’homme au cœur de la relation ne fait pas l’impasse sur les difficultés. Elle les assume. Telle fut l’expérience de saint Cyprien, contraint plusieurs fois à l’exil dans une Eglise divisée et soumise aux persécutions et aux hérésies et qui révèle pourtant les qualités du disciple et son attachement au Christ. C’est pourquoi le Carthaginois a beaucoup insisté sur l’unicité de Jésus et les conséquences qu’elle impose aux croyants, non seulement dans leurs rapports mutuels, mais aussi dans leurs relations à l’Eglise. La référence principale demeure le Christ qui se donne en entier. Nous en venons ainsi à la découverte de l’essence même de l’Eglise.

Enracinée en Christ, la Fraternité en tant que communauté des frères et des sœurs ne peut se réaliser que dans l’Esprit-Saint. Elle est :
Catholicité : cette universalité décloisonne l’homme et le met en relation avec d’autres personnes, et plus largement avec toute la création. C’est ainsi que nous faisons le pont avec la fraternité cosmique et la fraternité universelle.
Passerelle vers l’autre : l’Eglise devient ainsi factrice et créatrice de liaisons. La rencontre dépasse à ce niveau toute formalité mondaine. Elle s’inscrit davantage dans le besoin de rejoindre l’autre dans le respect de sa différence et dans la nécessité d’une hospitalité gratuite.
Sollicitude fraternelle : en dehors du cadre institutionnel avec toutes ses structures, l’Eglise donne mieux à se voir dans l’attention dont témoignent ses membres les uns envers les autres. En effet, elle est appelée à être un espace de soutien et de réconfort où se vit la solidarité et s’exprime l’attention à l’autre, quel qu’il soit.
Chemin de l’homme à Dieu : Le Christianisme n’est pas un assemblage de croyances ni de doctrines. C’est une manière d’être, une conduite de vie qui est celle du Christ. Le chrétien se met à suivre le Christ et à l’imiter. C’était d’ailleurs en ce sens que les membres de la communauté de Corinthe s’étaient donné le nom de chrétiens.

En conclusion, nous tenons à rappeler que la Fraternité apparait essentiellement comme un laborieux processus d’évangélisation où les hommes se sont imprégnés de l’Evangile et en vivent. C’est en ce sens que l’Eglise en tant que Fraternité se distingue de toute autre société ou système social. C’est un vivre ensemble dont la cohésion sociale est tissée par les valeurs évangéliques. La Fraternité constitue dès lors le cadre de vie où l’homme peut se construire, s’édifier et s’épanouir en toute harmonie. Contrairement à une Eglise-Structure-Hiérarchie qui veut tout contrôler, tout dominer, voire tout maîtriser, le choix de l’Eglise-Fraternité n’invite-t-il pas plutôt à l’humilité ? Comme le dit l’adage, on ne choisit pas ses frères, mais on vit et on compose avec eux.

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