Le Père André Fuchs (1923 – 2017)

Le Père André Fuchs qui vient de nous quitter à l’âge de 94 ans nous a rassemblés pour son eucharistie d’adieu en la belle chapelle de la Maison Saint-Charles de Schiltigheim, dans cette chapelle où lui-même a accompagné pendant quelques 20 ans bien des résidents de la Maison de Retraite vers la maison du Père. Nous avons été accueillis avec beaucoup de cœur par le directeur de l’EHPAD Saint-Charles, dont voici le mot de bienvenue.

Le mot d’accueil de Monsieur Laurent Obringer, Directeur de l’EHPAD Saint-Charles

Soyez les bienvenus en cette chapelle Saint-Charles ! Bienvenue aux responsables, religieux et amis de la Société des Missions Africaines et aux représentants de l’Archevêché de Strasbourg ! Nous nous retrouvons cet après-midi pour accompagner le Père André Fuchs dans son passage sur l’autre rive.

Nous sommes particulièrement émus car la présence de Père Fuchs à Saint-Charles a beaucoup apporté aux nombreux résidents qu’il a côtoyés, mais également auprès des Sœurs de la Charité, des familles et amis de Saint-Charles. Car, après ses quarante ans de ministère, il a assuré à partir de 1996 la mission d’aumônier, ici, à la Maison de retraite EHPAD Saint-Charles. Après avoir tant donné, ces trois dernières années, c’était à notre tour de prendre soin de lui.

Le Père Fuchs était un marathonien de la Foi. Certes, vous aviez une force de caractère, certainement nécessaire pour survivre aux atrocités de la deuxième Guerre Mondiale que vous avez subies. Mais il suffisait de plonger dans vos yeux pour comprendre la force et la joie de vivre avec et pour Jésus. Benoît XVI, lors d’une homélie en septembre 2009, indiquait : « La vie même du Christ doit imprégner le prêtre afin qu’il devienne entièrement un avec lui, que le Christ vive en lui et donne à sa vie sa forme et son contenu ».
Sans jamais baisser les bras, vous étiez témoin fervent de la présence du Christ et vous teniez à être fidèle coûte que coûte aux sacrements. Pour nous tous, vous étiez un exemple pour nous Chrétiens.

Je suis certain que Dieu le Père vous accueille désormais à bras ouvert alors que vous laissez ici-bas votre témoignage d’une foi inébranlable et ouvrant la voie d’une rencontre admirable avec le Sauveur de tous les hommes.

L’Homélie du Père Jean-Marie Guillaume

Les Sœurs de la Charité avaient été impressionnées par la belle couronne de prêtres qui entourait le cercueil dans le chœur de la chapelle et elles ont apprécié la page d’histoire et de vie missionnaire que le Père Jean-Marie Guillaume nous a présentée dans l’homélie dont nous sommes heureux de vous offrir de larges extraits.

Sa vocation missionnaire

Comme Saint Paul, selon la première lecture, qui est le début de la Lettre aux Romains [1],André Fuchs s’est senti appelé à être apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu. Cet Évangile, il l’a connu, il l’a approfondi en méditant les Saintes Écritures, guidé d’abord par le maître de qualité qu’était le Père Joseph Arthur Eschlimann, dont l’enseignement a fait référence pour beaucoup de jeunes missionnaires de cette époque. La parole de Dieu, le Père Fuchs l’a méditée jusqu’à la fin de sa vie avec beaucoup de respect, la traduisant avec foi dans les homélies quotidiennes qu’il préparait avec minutie. Sa vieille synopse des quatre évangiles, en français, de Lavergne, a été annotée dans tous les espaces disponibles. Les Saintes Écritures, que le Père Fuchs pouvait interpréter parfois de façon stricte, concernent le Fils de Dieu, dit Saint Paul.

Elles concernent Jésus qui, selon la chair, est né de la descendance de David et, selon l’Esprit de sainteté, a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts. Il s’agit tout simplement du credo chrétien, celui que nous proclamons chaque dimanche, celui dont témoigne tout missionnaire, tout prêtre, tout chrétien. C’était la foi du Père Fuchs. Avec lui, c’est toute une page de l’histoire de l’évangélisation en Côte d’Ivoire, une longue page de vie sacerdotale, qui se tourne pour devenir motif d’une grande action de grâces.

Le Père Fuchs est parti en Côte d’Ivoire pour que « son nom, le nom de Jésus soit reconnu », comme dit encore Saint Paul dans la première lecture, « pour amener à l’obéissance de la foi les nations païennes ». Comme Jonas, dont parle Jésus dans l’évangile [2], le Père Fuchs a été un signe, rendant témoignage à Jésus avec beaucoup d’humilité et de fidélité. Comme Jésus dans l’évangile de ce jour, le Père Fuchs s’est souvent insurgé contre « cette génération mauvaise » qu’il rencontrait.

Son désir de devenir missionnaire remonte à la fin de ses études secondaires. « À ce moment, j’ignore à peu près les Missions et je pense à devenir frère enseignant comme plusieurs de nos professeurs. Alors la guerre a éclaté et le collège (le collège St-Étienne) a continué à fonctionner à l’institution St-Jean de Besançon. C’est là qu’un camarade a lancé une équipe qui pensait aux Missions et que je me suis décidé à être missionnaire… » De retour à Strasbourg, il fait une année scolaire au Gymnase Sturm. Il fait part de son projet à l’aumônier, en ajoutant que sa mère ne connaissait que les Pères du Sacré Cœur. L’aumônier le conduit chez Mgr Diss sma, Préfet Apostolique du nord de la Côte d’Ivoire, qui était à ce moment-là à Strasbourg dans sa famille. Il rejoint la maison de Saint-Pierre pour le noviciat.

Enrôlé pour la guerre

Enrôlé dans l’armée allemande, il est déclaré « bon pour le service en garnison de campagne », c’est à dire pour un service auxiliaire. Il portait en effet une grosse cicatrice au talon, conséquence d’un accident de moto qu’il qualifie de providentiel, qui lui a mutilé le pied droit en juillet 1930. Il est désigné pour une formation et le travail. Il manifeste déjà un zèle apostolique fort. Le 9 juin 1942, il écrit de Kalkum, près de Dusseldorf : « Les 15 hommes de ma chambre sont catholiques. Mais combien peu d’hommes du monde de notre âge comprennent le but de la vie humaine. C’est pourquoi je profite de chaque occasion pour montrer le vrai chemin de la vie chrétienne et j’espère les convertir. Ce nouveau noviciat me plaît surtout parce que la croix est plus dure à porter qu’auparavant, parce que nous y rencontrons bien plus de souffrances et de contrariétés à offrir au Maître pour nos nombreuses intentions. Ce temps n’est donc pas perdu. »

Après ce temps de travail et de formation, où il apprend le métier de télégraphiste, il est envoyé sur le front russe. Il reste plutôt discret sur cette expérience qui lui fut très dure, mais il est heureux d’annoncer son retour à Strasbourg le 25 novembre 1945 : « J’ai la joie de vous annoncer que le Seigneur a daigné exaucer nos confiantes prières et me reconduire au pays après deux ans d’absence. Nous avons été agréablement surpris par l’armistice le 8 mai (1945), car les Russes étaient prêts à déclencher la bataille qui aurait certainement été l’écrasement des troupes encerclées. Nous avons été faits prisonniers avec les Allemands, puis on a rassemblé les étrangers et on les a transportés à Riga. C’est là que j’ai passé l’été avec 600 autres Alsaciens-Lorrains. Nous avons été traités, nourris et envoyés au travail comme les prisonniers allemands. Le retour s’est effectué en 33 jours par chemin de fer depuis le 18 octobre… La nourriture a été insuffisante, j’ai maigri et senti mes forces diminuer peu à peu. En ce moment je me sens encore assez épuisé… »

Missionnaire en Côte d’Ivoire – Tanda

Revenu à Saint-Pierre, il prépare la deuxième partie du baccalauréat, diplôme qui lui permettra de diriger des écoles et d’enseigner en mission. Comme tout candidat des Missions Africaines, il continue ses études à Chanly, en Belgique, et au grand séminaire des Missions Africaines. Il est ordonné prêtre le 12 juillet 1951 à Haguenau. Sa théologie terminée, il est envoyé en Côte d’Ivoire en 1952. Il rejoint le Père Jacoby à la mission de Tanda, sur la frontière du Ghana. Il est chargé de l’école et enseigne lui-même au Cours Moyen, préparant ses classes avec beaucoup de méthode et de précisions.

Le 5 janvier 1956, il envoie ses vœux et précise : « le premier trimestre scolaire et les vacances de Noël se sont abattus sur moi avec une grande vitesse. Mon cahier de préparation de classes est resté en panne au 1er décembre. Pourtant je ne perds pas mon temps, jamais je ne lirais un journal et ne me mettrais à fumer. Mais j’ai toujours trouvé le temps de prier tout mon bréviaire. D’ailleurs il y a des jours où l’on ne fait pas autre chose, avec un dérangement à la fin de chaque psaume. »

A Tanda, le recrutement pour l’école est difficile… Au bout de 5 ans, il prend son premier congé, durant lequel, dit-il, il prend plaisir à donner des conférences aux garçons dans les écoles de Neudorf. A l’occasion de ce congé, il demande à être déplacé à Bondoukou, un peu plus au nord car, écrit-il, « je n’ai pas pu donner satisfaction à Tanda, mes écoliers ayant échoué aux examens ». Il ne se sent plus à l’aise à Tanda pour d’autres raisons aussi.

Paroisse Sainte-Odile à Bondoukou

Il est donc nommé vicaire à la paroisse de Bondoukou, dédiée à Sainte Odile, chez le Père Pfister, originaire de Neudorf comme lui. Il a aussi pour tâche de suivre l’ouverture d’une école primaire et d’en prendre la direction. « Chez le père Pfister, confie-t-il, je me sens chez moi. C’est plus pauvre et plus étroit, tant mieux. Ce n’est pas trop de deux Pères à Bondoukou puisque nous avons l’immense région de Bouna à visiter. On met six heures actuellement pour monter à Bouna. La mission vient d’ouvrir son école et malgré la présence d’une école publique nous avons recruté une cinquantaine d’écoliers pour deux classes… À Bondoukou, il y a malheureusement peu à faire au point de vue de l’apostolat, la ville est musulmane, nous n’avons que les chrétiens du quartier Koulango Bambarasso, mais il y a, aux environs, de grands villages qui méritent de recevoir un Père à demeure »

A Bondoukou, le Père Fuchs peut déployer ses nombreux talents et les mettre au service de la mission et de la population. Il devient mécanicien et peut facilement entretenir la première 2 CV qu’il vient d’acquérir, une voiture qui lui facilitera beaucoup la tâche. Il est aussi infirmier, réparateur de montres, constructeur d’écoles et de chapelles. Il montre un intérêt particulier à la nature qui l’entoure et étudie le comportement des serpents qui sont nombreux dans la région et dont les morsures sont imprévisibles et dangereuses. Il commence une belle collection de serpents qu’il conserve dans le formol. On dit qu’il a même trouvé un serpent non répertorié, qu’il a envoyé à l’institut Pasteur d’Abidjan. Sa collection de serpents, récupérée par un confrère italien, le Père Giaccomo Bardelli, qui faisait une thèse sur les serpents de Côte d’Ivoire, a pris place à l’université des sciences à Gênes. Dans sa lettre de vœux au début janvier 1958, il note le manque d’enthousiasme des chrétiens, et la difficulté de recruter des catéchistes, car « nulle part on ne trouve un adulte qui sache lire et instruire ses frères. L’acquisition de la 2 CV nous a favorisés sur ce point : nous pouvons visiter facilement tous les dimanches un autre village. Mais il se présente une autre difficulté : nos jeunes chrétiens désertent leurs villages pendant toute la saison du cacao pour aller travailler dans les plantations du Ghana et de plus en plus ils y restent pour y planter eux-mêmes… Plusieurs de nos villages voudraient avoir une école, mais nous n’avons personne de compétent à leur envoyer. Quel dommage pour l’extension de l’Église. Notre nouvelle école est bien remplie, qui s’agrandit aussi. Pour l’avenir les écoliers nous sont assurés, car la ville se dilatera vers notre quartier. Le Père Pfister vient d’ouvrir un cours du soir pour les adultes, ce qui nous oblige à rester en poste jusqu’à 9 h 30 quatre soirs de la semaine. Mais cela s’arrêtera avec la saison des pluies où nos élèves n’auront plus le courage de venir. Ce sont d’ailleurs pour la plupart des musulmans. »

Il se réjouit de l’ordination sacerdotale du premier prêtre du secteur de Nassian, l’abbé Nestor Krah, dans le village de Parhadi le 15 août 1987. L’ordination a eu lieu sur la place publique, car la chapelle du village était encore en construction. Depuis Bondoukou, le Père Fuchs visite les villages voisins pour y ouvrir des communautés chrétiennes, il va surtout vers le nord et fait des tournées qui peuvent durer plusieurs semaines, acceptant l’hospitalité des gens, organisant la catéchèse avec les catéchistes locaux, assurant le suivi des catéchumènes, soignant les malades. Il prévoit l’ouverture d’une station principale à Nassian, à quelques 120 kms au nord de Bondoukou. Entre temps, Bondoukou devient siège d’un nouvel évêché en 1987.

Fondation de Nassian. Tabagne

Après 9 ans de présence à Bondoukou (de 1956 à 1965), le Père Fuchs ouvre la mission de Nassian comme station principale autonome où il est seul jusqu’en 1989. Il construit une petite maison et mène une vie très ascétique, très dépouillée, vivant de peu, sans superflu. A la fin de son séjour à Nassian qui a duré 24 ans, le Père Fuchs rayonnait sur 36 villages ayant une communauté chrétienne. Le plan pour la construction d’une grande église à Nassian était prêt à être soumis à l’approbation de l’évêque.

Ne voulant plus le laisser seul et prévoyant une équipe de jeunes confrères sma italiens, plus à même d’étendre le rayonnement de la mission, l’évêque de Bondoukou demande au Père Fuchs de rejoindre le Père Gilbert Anthony à la mission de Tabagne, plus au sud, en remplacement d’un confrère revenu en Europe. Dans sa nomination, datée du 13 février 1989, l’évêque lui adresse sa reconnaissance : « D’abord, je tiens à vous exprimer, encore une fois, ma reconnaissance pour votre dévouement, votre zèle apostolique et votre disponibilité. Vous avez œuvré longtemps dans la paroisse de Nassian. Vous avez semé le bon grain qui a porté de bons fruits. Je vous en remercie. Mais restant disponible au service du Seigneur, vous avez accepté, sans hésitation, votre affectation à Tabagne. Quel bel exemple ! Comme la Vierge Marie, vous avez répondu oui au Seigneur qui vous envoie en disant : que ta volonté soit faite. Que la grâce du Seigneur vous accompagne toujours ».

A Tabagne, une nouvelle église est en construction. Le Père Fuchs se rend utile pour des petites choses, comme il dit. Plus tard, s’est ajouté le projet d’une salle paroissiale et d’un centre de formation professionnelle polyvalente pour les jeunes. Le Père Fuchs, promu économe de la mission de Tabagne, essaie de lever des fonds pour ces projets. Mais sa santé commence à faiblir, il souffre d’un mal de pied qui l’empêche de marcher correctement et pense à un retour définitif en France.

La maison Saint-Charles à Schiltigheim

Après 44 ans de présence et de dur labeur en Côte d’Ivoire, le Père Fuchs accepte de venir à Saint-Charles où des confrères des Missions Africaines assuraient l’aumônerie depuis 1982. Il y a passé 21 ans, d’abord comme aumônier fidèle et assidu, ensuite comme résident, toujours fidèle et assidu. Lorsque le Père Fuchs est arrivé à Saint-Charles, il s’est procuré les missels et commentaires d’homélies les plus récents afin de pouvoir assurer au mieux la liturgie. Sa présence semble avoir été appréciée. Dans son effacement et son humilité, il est devenu un personnage remarqué de cet établissement.

Lorsqu’est venu pour lui le temps de prendre officiellement sa retraite, il y a trois ans, c’est tout naturellement qu’il a demandé de rester ici ; c’était sa maison. Merci aux Sœurs et à l’Ehpad, au personnel de l’établissement, de l’avoir accueilli, soigné, aidé, accompagné avec une certaine tendresse dans les derniers mois de sa vie alors qu’il lui était pénible de supporter la fatigue et la dépendance de l’âge. Une immense action de grâces, mêlée à l’émotion de voir un grand frère qui s’en va, monte aujourd’hui de nos cœurs. La Vierge Marie, qu’il aura tant priée, l’aura conduit auprès de son fils, établi, comme le rappelle Saint Paul dans la première lecture, dans la puissance de Dieu par sa résurrection d’entre les morts. Et je termine par la salutation de Saint Paul : « A vous, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ ».

[1] Rom, 1, 1-7.

[2] Luc, 11, 29-32.

Publié le 16 janvier 2018 par Jean-Marie Guillaume