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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Le Père Auguste Hermann pendant la guerre de 1914-1918
Article mis en ligne le 16 avril 2014

par Pierre Trichet. Auguste Hermann

En 2014, où l’on célèbre le centenaire du début de la guerre 1914-1918, les media vont nous présenter des documents provenant de toutes les archives qui peuvent en fournir, pour nous remémorer l’ambiance qui existait à cette époque. Les archives SMA de Rome possèdent quatre feuillets manuscrits (soit huit faces),de la main du P. Hermann, intitulés « Dix-huit mois au Cameroun ».
Ces pages sont entrées dans nos archives en 1972 : c ’est probablement ce qui explique que le P. Guilcher, écrivant une biographie de six pages de Mgr Hermann qui vient de mourir le 9 avril 1945 à Lomé, les ignore. Car il révèle seulement : « (En 1914) il est à Lagos, où les Anglais procèdent à la levée de troupes indigènes et à la formation d’un corps expéditionnaire pour une campagne au Cameroun. Il y a beaucoup de catholiques parmi les soldats indigènes, il y en a également parmi les Britanniques. Le P. Hermann est adjoint au corps expéditionnaire en qualité d’aumônier. La campagne militaire au Cameroun fut de courte durée [1] ». Nul doute qu’il aurait cité bien d’autres détails s’il avait eu connaissance de ce texte.

Qu’avait fait le Père Hermann jusqu’alors ? Il est né à Turckheim le 8 décembre 1879. Il fait toutes ses études secondaires aux Missions Africaines : Keer (aux Pays Bas), puis Chamalières. Et enfin le grand séminaire du « 150 » (cours Gambetta, à Lyon), où il est ordonné prêtre en 1902. Première affectation : professeur à Chamalières. En 1904, c’est le départ en Afrique.
Pendant dix ans, c’est un missionnaire heureux dans la brousse du Jebou (Nigeria), où il se lance dans l’étude de la langue locale et de l’anglais. Le 2 août 1914, c’est la déclaration de la guerre. Voici le texte intégral de son témoignage [2].


Lors de la déclaration de la guerre en août 1914, je me trouvais en charge de la Mission de Lagos. Monseigneur Terrien se rendit avec quelques Pères à Porto-Novo, où l’ordre de mobilisation nous dit de nous réunir. Monsieur le Gouverneur nous pria de retourner à Lagos, mais il ajouta que le plus jeune devait être prêt à être bientôt rappelé. C’était moi.

Quelques jours plus tard, arrivèrent à la Mission de Lagos quelques Français, officiers et marins. « C’est triste, dirent-ils, d’être envoyés si loin sans aumônier. » Ils venaient de Dakar, pour se rendre au Cameroun, formant la première partie du Corps expéditionnaire franco-anglais. « Qu’à cela ne tienne, dit Mgr Terrien, Vicaire apostolique de Lagos, nous avons des Pères mobilisables ici », et il me demande si j’étais prêt à partir le soir même. Sur ma réponse affirmative, Monseigneur demande au Gouverneur de la Nigeria si un prêtre catholique pouvait être accepté en qualité d’aumônier des troupes franco-anglaises se rendant à Douala. La réponse ne tarda pas. « Envoyez un Père. Il aura rang d’officier et sera avec l’état-major. » En moins de deux heures, autel portatif et autres bagages étaient prêts, et le soir même, à 6 heures, je m’embarquais sur l’Appam.

Je me trouvais naturellement à la table des docteurs. En face de moi, il y avait un ministre anglais, long et osseux. Sa première parole fut : « Êtes-vous l’aumônier des Romains Catholiques ? » Quand je dis que oui, il demanda : « Savez-vous quel sera votre salaire ? » Je lui répondis que je ne pensais [pas] à cela. Qu’à présent il fallait que chacun payât de sa personne d’abord. Cela mit tout de suite un peu de froid entre nous. (Il quitta dès le deuxième mois, honni par ses propres coreligionnaires parce qu’il refusait d’entrer dans la salle des dysentériques).

Nous passâmes devant Forcados et les autres embouchures du Niger. Le troisième jour, nous contournâmes la haute montagne du Cameroun pour entrer dans la baie du Wouri, au fond de laquelle se trouve Douala. A peine étions-nous arrivés là que je vis venir sur une pétrolette un Père du Saint Esprit envoyé par ses Supérieurs de Calabar qui ne savaient pas qu’un aumônier accompagnait le Corps expéditionnaire. Nous n’eûmes pas le temps de causer beaucoup, car bien vite survint un officier de l’état-major français qui dit : « Pourquoi les parpaillots auraient-ils deux aumôniers alors que nous n’en avons pas ? Et aussitôt il emmena le Père Dowry auprès du Colonel Meyer, chef des troupes françaises. Ainsi nous fûmes séparés dès la première heure.

Les Allemands avaient barré la baie du Wouri en y enfonçant quelques gros bateaux de cabotage. Ils avaient aussi placé deux gros canons sur un talus près du port. On avança donc avec prudence. Chaque jour, on fit des reconnaissances avec des pétrolettes qui fouillaient les criques. Dès le troisième jour, un officier revint avec une blessure très grave : il avait la tête traversée de part en part. Un peu après, ce fut un tirailleur qui revint avec la cuisse fracassée. Ce fut mon premier baptême de tirailleurs blessés. Il mourut le lendemain. Donc les Allemands nous épiaient et préparaient la résistance.

Le lendemain, on apportait sur l’Appam changé en bateau hôpital un habitant de Douala qui avait la poitrine traversée d’une balle. C’était un catholique. Il eut le temps de se préparer à une bonne mort. Ainsi mon travail d’aumônier commençait avant le débarquement.

On s’approcha donc tous les jours un peu de Douala, et le 6e ou le 7e jour, un obus des alliés tomba au milieu du mess des officiers allemands pendant leur déjeuner. Cela décida de la reddition de la ville. Les militaires et les fonctionnaires se retirèrent à Édéa en détruisant les ponts entre nous et eux, et nous pûmes occuper la ville bien préservée, pratiquement sans perte.

Quand l’Appam s’approcha de l’embarcadère, il passa à 5 mètres d’un autre bateau sur lequel se trouvaient 700 civils allemands, surtout des femmes et des enfants. On les emmenait à Fernando Poo, une ville espagnole qui se trouve sur une île devant l’embouchure du Wouri. Tout à coup un Père en soutane blanche me héla du bord de l’autre navire et demanda si J’étais l’aumônier des troupes alliées. Sur ma réponse affirmative il dit : « Dieu merci, alors vous vous occuperez des gens. Je suis le Vicaire Délégué. Je vous cède toute ma juridiction. » Il finissait sa phrase pendant que le bateau l’emportait pour toujours. Comme il devait avoir le cœur gros ! Que la guerre est donc une vilaine chose ! J’ai su plus tard que c’était le Père Nekès, un homme de grand mérite, qui avait écrit plusieurs livres en langue indigène.

Avant de débarquer, on me pria de traduire des notices imprimées en grosses lettres trouvées en ville. Cela disait : Paris occupé — Versailles brûlé — nous avons atteint Le Havre.

Le débarquement se fit facilement. On m’amena dans une maison d’un docteur à proximité de l’hôpital. Je renvoyai aussitôt la sentinelle qu’on avait placée devant ma porte, et le travail commença. Ce fut un double travail : d’abord le soin spirituel des militaires blessés et malades à l’hôpital, et le soin de la grande paroisse. Car dès le commencement, le chef de l’expédition, le Général Dobell me dit : « Il faut faire votre possible pour que les gens ne voient pas d’interruption dans les services de l’église. »

Je rassemblai donc les instituteurs de la mission. Ils eurent ordre d’encourager les catholiques à venir le dimanche prochain comme le dimanche dernier, quand les Pères allemands disaient encore la messe. Sachant l’allemand, j’écrivis mon sermon en allemand, et le dimanche suivant, le chef catéchiste, Andreas, à l’ébahissement de tous pouvait traduire le même sermon prêché en anglais. La Cathédrale était bondée. Beaucoup s’étaient confessés en anglais ou en allemand, et ainsi il n’y eut pas d’interruption dans l’exercice du culte. Cela encouragea la population. Pendant ce temps, on lisait dans les revues allemandes que la Cathédrale de Douala avait été convertie en écurie.

Après une semaine, fut ouverte une école anglaise, car personne ne douta que ce port si bien placé ne resterait un jour aux Anglais. (Ce ne fut pas ainsi, et en 1916, nous dûmes commencer une école française, avant la fin de la campagne.)

Ces premiers jours n’étaient pas sans difficultés. Nos pauvres tirailleurs n’eurent que du riz à manger, et bientôt j’eus à baptiser des soldats mourant du béribéri. Le ravitaillement n’était pas au point et nous devions nous contenter de pain sec et de riz pendant quelques jours. Heureusement qu’un officier consciencieux me remit un tonneau de vin et une centaine de bouteilles de vin de messe trouvées dans le dernier logement des Allemands. Peu à peu les cantines militaires s’ouvrirent et la vie devint plus normale. Mes relations avec les officiers français étaient excellentes. Leur chef, le Colonel Meyer, étant Lorrain, me traita, moi Alsacien, avec beaucoup de bonté. C’est lui qui m’a déclaré que si les Pères allemands avaient écouté son interdiction de venir voir nos tranchées et postes de mitrailleuses, ils n’auraient pas été éloignés. De leur côté, les officiers anglais m’aidèrent à retrouver dans les maisons les meubles et les ornements volés par les gens dans les missions des Pères et Sœurs, durant le court intervalle entre le départ des Allemands et l’occupation de la ville par les Alliés.

Le jour où j’amenai chez l’officier commandant de la place un Haoussa qui s’était servi d’une chasuble pour faire une selle de cheval, ordre fut donné de fouiller les maisons, et on me rapporta toute une montagne de livres, de registres de baptême, de calices et d’ornements, etc. etc. Vers la fin de l’année, le Commandant de la place me pria d’informer Rome de la mort du Vicaire apostolique qui s’était retiré vers l’intérieur lors de l’occupation de Douala.

Chaque semaine, un convoi de tirailleurs et surtout de porteurs malades arriva aux hôpitaux. Les docteurs français et anglais m’indiquèrent eux-mêmes les cas les plus mauvais. Chaque semaine il y eut 3 ou 4 baptêmes et autant d’enterrements. Quand le chiffre monta à 7 ou 8 par semaine, je ne pouvais plus suivre les convois. Je faisais toutes les prières à l’hôpital.

Peu à peu les catéchistes des environs vinrent me trouver et parler de leur travail. Heureusement que la présence des officiers catholiques aux offices du dimanche m’aida à avoir des quêtes assez bonnes pour pouvoir soutenir 18 instituteurs et catéchistes. Ainsi le travail de Mission continua aussi au dehors.

Mais voilà que les femmes vinrent bientôt se plaindre qu’elles ne savaient ni allemand ni anglais, et qu’elles ne pouvaient pas se confesser. Je pris donc 2 anciens séminaristes à mon service. Avec les excellents livres faits par les Pères, ils m’aidèrent à apprendre le dialecte de Douala en trois mois, et alors ce furent des séances au confessionnal occupant toute l’après-midi du samedi et toute la matinée le dimanche avant la messe. Peu à peu les gens vinrent des villages par groupes de 20 ou 30 de toutes les criques de la Rivière.

Il va sans dire qu’au milieu de ce travail écrasant, je soupirai après une aide. La Providence arrangea cela, car vers la fin de janvier 1916 arrivèrent de Libreville 3 Sœurs bleues avec un aumônier, le Révérend Père Barreau. Je le reçus chez moi et nous fûmes comme deux frères. Il me déchargea entièrement des hôpitaux français. Je dis hôpitaux, car après peu de semaines, il y eut 14 salles à visiter, tellement les privations et les fatigues avaient décimé nos hommes, surtout les porteurs.

Pendant les premiers mois de la campagne, les troupes alliées ne purent pas pénétrer dans le pays assez loin pour être en contact avec les missionnaires allemands. Ceux-ci continuèrent donc leur ministère à l’intérieur. Mais à mesure que les troupes avançaient, les Pères et les Sœurs voyaient leur activité arrêtée. Trois fois je vis arriver à Douala des groupes de Pères et de Sœurs souffrant physiquement et moralement. A leur arrivée, le Commandant de la place me les amena. Un repas substantiel, tel qu’ils ne l’avaient plus eu depuis des mois, et des conversations rassurantes sur l’avenir de la Mission eurent vite fait de dérider ces figures angoissées. On les logea ensuite dans un grand hôtel vide en attendant leur transport vers Fernando Poo.

Je pus leur fournir tout ce qui était nécessaire à des prix très réduits, et peu à peu ils se remirent de leurs émotions. Heureusement ils virent eux-mêmes l’arrivée de plusieurs prêtres français mobilisés dans le service des hôpitaux , parmi eux se trouvait le futur Vicaire apostolique de Lomé, Mgr Cessou [3], des Pères Blancs et des Spiritains. Ces Pères firent leur possible pour aider les chrétientés abandonnées à Édéa, à Kribi, à Yaoundé. Plus tard, ils baptisèrent des milliers de catéchumènes.

Un jour, je remis à ces Pères allemands un paquet de La Croix. « Comment, dirent-ils, vous avez en France un journal avec la croix ? On nous avait dit que tout était pourri chez vous. » Après les avoir lus, ils dirent : « Enfin nous savons la vérité sur la guerre, car ce journal ne peut pas mentir. »

A Douala même, quand l’année 1915 touchait à sa fin, le Père Barreau et moi avions inscrit 700 baptêmes de soldats et de porteurs morts dans les hôpitaux. Les fidèles s’approchèrent en grand nombre des sacrements, les enfants apprenaient le catéchisme, et les malades étaient visités à domicile.

Subitement l’ordre vint de commencer à enseigner le français dans l’école paroissiale. C’est qu’avec la fin de la campagne le partage du pays s’était fait. Les Anglais ne garderaient que les pays qui longent leur Nigeria. C’était peu, mais cela valait autant que le reste, car cela contenait la montagne du Cameroun (4 000 mètres) et 10 000 hectares de cacao avec de hauts plateaux.

Au mois de février 1916, les Allemands voyant les Alliés concentrer leurs bataillons sur Yaoundé s’échappèrent dans la Guinée espagnole au nombre de 600 officiers et sous-officiers, 6 000 tirailleurs et 14 000 porteurs. Un peu plus tard, une partie des derniers fut rapatriée à Douala, de vrais squelettes. Il y eut alors de nouveau des baptêmes à faire.

La vraie cause de la débâcle allemande fut le manque de munitions. Des centaines de caisses de cartouches furent entassées sur le rivage de Fernando Poo à leur adresse, mais la surveillance des Alliés fut si bien faite que rien ne put être apporté dans la colonie allemande. Un officier m’a dit qu’après quelques mois, les termites ayant mangé les caisses, les cartouches formaient un tas informe en plein air. Gare à nous si ces cartouches, plus d’un million, avaient pu arriver aux Allemands, on se serait probablement battu là comme dans l’Afrique de l’Est encore après le 11 novembre 1918.

Vers Pâques 1916, le travail des hôpitaux ayant notablement diminué, je cédai aux prières des villages catholiques qui se trouvaient en amont du Wouri. Une grande pirogue m’amena dans un village central, pourvu d’une bonne église, et là j’eus ma plus longue séance au confessionnal de ma vie, 18 heures. Pauvres indigènes, restés fidèles malgré l’absence des prêtres, affamés de la Communion. Cela prouve la solidité du travail des Pallotins. Il est vrai qu’on disait que le Père chargé de ce district était un saint. Cela me donna aussi confiance dans les Noirs en général.

Enfin la campagne était finie. Les missionnaires français mobilisés étaient détachés dans différentes stations pour aider le gouvernement à ramener la confiance. Moi-même je dus céder aux ordres de mon Évêque et retourner à Lagos malgré les instances du Rév. Père Hoegn, le Vicaire Délégué de l’Intérieur, qui arriva le dernier de Yaoundé pour être envoyé à Fernando Poo. Je transmis ma juridiction renouvelée par le Père Hoegn au R. P. Dowry, et ce fut là le premier pas des Spiritains dans l’occupation du Cameroun, où aujourd’hui ils font un bien immense.

Auguste Hermann, v.a.


C’est pendant l’année 1916 que le P. Hermann est de retour à Lagos. Mais la guerre en Europe est loin d’être terminée. Il va être envoyé en France. Dans sa biographie, le P. Guilcher continue : « En 1916, le P. Hermann est sur le front français de l’Artois où il participe aux opérations en qualité d’aumônier et d’interprète. Grièvement blessé en 1917, dans l’exercice de son ministère, il reçoit la croix de guerre. A peine remis de sa blessure, il est envoyé, en Macédoine, où il reste jusqu’à la fin des hostilités. »

Voilà pour le temps de la guerre. Dès sa démobilisation, il retourne au Nigeria. C’est là qu’en 1923, un ordre venant du Saint-Siège l’affecte en Basse Volta (futur Ghana), en qualité de Vicaire apostolique. Il reçoit la consécration épiscopale dans la cathédrale de Strasbourg le 13 juillet 1923. Il remplira cette fonction jusqu’à sa mort survenue le 8 avril 1945 à Lomé.

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