Le Père Francis KUNTZ (1930 – 2017)

Le 6 octobre 2017, nous étions rassemblés nombreux dans la chapelle des Missions Africaines de Saint-Pierre pour l’eucharistie des funérailles du Père Francis Kuntz : confrères des Missions Africaines, prêtres du diocèse, famille et amis, et une belle délégation de la chorale de la communauté des paroisses des environs. Le Père Louis Kuntz, son cousin, présidait l’eucharistie. Joseph Lachmann, Vicaire épiscopal du Bas-Rhin, représentait l ‘Archevêque de Strasbourg ; il a tenu à exprimer bien chaleureusement la reconnaissance du diocèse pour les 33 ans de service pastoral du Père Francis en Alsace. Le Père Jean-Marie Guillaume, vice Supérieur du District, a assuré l’homélie dont nous publions de larges extraits ci-dessous.

Le rôle du prêtre : « Dire la vérité de Dieu »

Le 6 juillet 2004, le Père Francis donnait l’homélie lors de la célébration de son jubilé d’or. Je voudrais commencer ma réflexion avec une citation assez longue de cette homélie [1].

« Je ne puis m’empêcher – pour ce qui me concerne de jeter un regard en arrière, sur le chemin parcouru… Finalement, peu importe les postes occupés ici ou là, la question est de savoir : quel est le rôle du prêtre ? Le prêtre est pris parmi les hommes, dit la lettre aux Hébreux, il n’est pas taillé dans un bois différent de celui des autres hommes, il est frère, il partage le sort de l’homme quel qu’il soit… La mission du prêtre est redoutable, elle est de dire la vérité de Dieu… Ils disent la seule vérité qui ne s’épuise pas et qui ne s’use pas : aimez-vous les uns les autres. Ils disent que Dieu est amour. Cette vérité, les prêtres se la disent d’abord à eux-mêmes. Comme les autres, ils doivent bien reconnaître qu’ils n’ont pas encore entièrement compris ce message que Dieu est amour… C’est pourtant la mission des prêtres et ils l’assument tant bien que mal – souvent en bafouillant - sachant combien ce qu’ils ont à dire semble énorme, invraisemblable dans la bouche d’un homme… Et chose étonnante – n’est-ce pas un miracle depuis 2000 ans ? - ils ont trouvé et ils trouvent encore des hommes et des femmes qui entendent cette parole. Cela prouve que Dieu est à leurs côtés…
C’est une parole puissante et créatrice, une parole qui ne parle pas, mais qui agit : « je te baptise, je te pardonne, prenez et mangez, ceci est mon corps, je vous déclare unis par le mariage ». Il est dispensateur des sacrements. Je sais, là encore, la plupart du temps, les hommes attendent autre chose de lui… Ils sont irrités, ennuyés lorsqu’on ne fait rien d’autre que de leur répéter les mêmes paroles qui n’ont de valeur que dans l’au-delà… Voilà comment je comprends – à ma façon – le rôle du prêtre : homme parmi les hommes, messager et porte-parole de la Vérité de Dieu, dispensateur des sacrements… »

Ainsi parlait Francis dans son homélie de son jubilé. Les lectures d’aujourd’hui [2] ont été choisies en relation à sa façon de voir le rôle du prêtre, de ce prêtre qu’il a essayé d’être.

Musicien, fils de musicien

Le regard sur son passé, nous pouvons aussi le compléter en ce jour de ses funérailles et rendre grâce pour les nombreux talents que Francis a développés en essayant de dire la Vérité de Dieu au peuple de Dieu vers lequel il a été envoyé. Le prêtre est homme parmi les hommes, disait Francis. Il est d’abord membre de sa famille de sang, et Francis a beaucoup reçu de sa famille. Ses parents l’ont fortement encouragé dans sa vocation. De sa famille, en particulier de son papa, il a reçu le goût pour la musique et le chant liturgique, la belle liturgie. Son papa était professeur de musique, compositeur et organiste, titulaire de l’orgue à l’église Saint-Jean à Strasbourg. La célébration de sa première messe fut l’occasion d’une belle action de grâces musicale pour sa propre famille.
C’était le lundi de Pâques 1955, le papa fonctionnait à l’orgue, la sœur de Francis, Angèle, à l’offertoire, chantait un « Salve Regina » composé par le papa et le docteur Gérard Kuntz, frère de Francis, jouait au violon un adagio de Haendel [3]. Baignant dans l’ambiance musicale de la famille, Francis s’est initié à la musique. Il s’est fait lui-même organiste, à Chanly et au grand séminaire des Missions Africaines à Lyon, et nous l’avons entendu bien des fois s’exprimer ici à l’harmonium lors de nos rassemblements de fête et de funérailles de nos confrères. Il se sentait proche de sa famille, à tel point qu’il a demandé d’être inhumé dans la tombe familiale.

Ordonné prêtre à Lyon durant la dernière année de son grand séminaire, le 7 décembre 1954, il reçoit sa nomination pour l’Afrique avec beaucoup de joie. Arrivé au Togo en octobre 1955, il rejoint Kpalimé pour le « tyrocinium », temps d’initiation à l’Afrique. La principale occupation du nouvel arrivant était d’apprendre la langue, en l’occurrence l’éwé. Il passe avec succès l’examen de langue en mars 1956, persuadé que s’il arrive quelque peu à manipuler la langue, il est loin d’en avoir acquis une connaissance suffisante pour se mettre bien à l’aise dans la pastorale quotidienne. L’apprentissage de la langue était jumelé avec la visite et la catéchèse dans les différents villages. Il réussit tellement bien dans ces activités qu’on le garde encore pour une année à la mission de Kpalimé.
Son sens de l’organisation fait qu’on lui confie la charge de procureur et de chancelier de l’archevêché, tout en étant vicaire à la paroisse cathédrale de Lomé. Ce même sens de l’organisation et sa disponibilité l’amènent à occuper des postes de responsabilité lorsque ceux-ci deviennent vacants. Il se retrouve ainsi successivement directeur de l’École Professionnelle de Lomé, économe au collège St-Joseph. Finalement, il est nommé à la paroisse du Saint-Esprit et directeur des petits Clercs à Togoville. Il s’y plaît beaucoup, mais il n’y reste que trois ans.

En 1965, suite à une forte pression du Provincial, il accepte de prendre la responsabilité de la nouvelle paroisse dédiée à Marie Reine du Monde à Lomé-Bè. Confiée à la SMA, elle couvre un immense quartier populaire à l’est de Lomé. En 1966, suite au décès soudain du Père Welsch, il est nommé Supérieur régional. C’était au temps où le clergé diocésain se développait et prenait les responsabilités de l’Église locale ; le Supérieur régional se devait de négocier de nouvelles zones d’évangélisation et d’encourager ses confrères pour de nouveaux services.

Sa vision de l’Église

L’œuvre principale du Père Francis à Lomé a été la construction de la belle, spacieuse, sobre et lumineuse église Marie-Reine du Monde. La construction a duré quatre ans, entrecoupée par le fracas d’une énorme tornade qui a fait s’écrouler les murs latéraux montés déjà à une hauteur de 12 mètres. L’église de Bè reflète la vision du Père Kuntz de ce que doit être l’Église en tant que corps spirituel. Il avait fait rectifier les premiers plans selon cette vision et avait adopté un nouveau plan très audacieux. L’église a été consacrée le 30 août 1970, elle reste solide encore aujourd’hui comme aux premiers jours.
Elle est en forme de trapèze. L’entrée principale est au centre de deux murs s’ouvrant vers l’extérieur, comme deux immenses bras prêts à l’accueil. Le portail en fer forgé représente, dans un style local, Marie Reine du Monde, assise sur un siège traditionnel avec l’Enfant Jésus, Marie qui présente Jésus, qui conduit à Jésus. Le sol de l’édifice est en pente douce, les murs internes se rétrécissent sensiblement pour mettre en valeur l’autel, centre de la liturgie, là où sont prononcées les paroles de vie confiées au prêtre. Le mur du fond est couvert d’une immense fresque réalisée par le professeur Paul Ahyi, un des plus grands artistes togolais. La fresque représente la création du monde où la vie jaillit de partout sous toutes sortes de formes multicolores ; elle est intitulée « Éternel printemps, éternelle moisson ». Sa vision de l’Église, concrétisée dans cette belle construction, Francis l’a toujours eue sous les yeux dans une grande photo affichée dans son bureau ou son appartement.

Peu après la consécration de l’église, un dimanche de mi-mai 1972, à la fin de la messe principale, le Père Kuntz présente, à la surprise de tous, le nouveau curé à la communauté paroissiale. Le soir même, dans la discrétion, il prend l’avion pour la France : « nous sommes de simples serviteurs », dit Jésus dans l’évangile de ce jour ; « nous n’avons fait que notre devoir ».

Aumônier militaire

Revenu en France, le Père Francis est d’abord retenu durant une année à Strasbourg pour remplacer l’économe provincial tombé malade. Il est ensuite mis à la disposition du diocèse de Strasbourg pour l’aumônerie militaire. Ce devait être pour 5 ans, ce fut pour 25 ans. Le Père Francis parlait très peu de lui-même et restait très discret sur les motivations qui le faisaient changer d’option. Sa décision pour l’aumônerie militaire est probablement due à la discipline et à la rigueur que véhiculent l’armée, mais aussi à la proximité avec les hommes du terrain, autant les cadres que les soldats.

Ce qui l’attirait aussi était la culture du sport. Lui-même a pratiqué le foot depuis son jeune âge, et ensuite le tennis, la course… Le Vicaire général aux armées rapporte : « À l’école militaire où il est aumônier, il participe activement à la vie sportive. Il a un impact certain dans les unités dont il a la charge par son exemple, sa simplicité et le témoignage de sa foi ».
À l’aumônerie, il a occupé plusieurs postes : l’École Militaire de Strasbourg, avec le régiment de Mutzig, la Légion de la Gendarmerie, le 150ème Régiment d’Infanterie. Il a fallu aussi jouer de persuasion, comme à Lomé, pour qu’il puisse prendre une responsabilité plus grande, celle de l’aumônerie de toute la garnison basée à Colmar. Il sait se faire accepter, pratiquant une pastorale de visites et d’accompagnement, portant beaucoup d’attention à la liturgie, assurant la catéchèse, redisant la Vérité de Dieu. Suite à une restructuration des locaux de l’aumônerie de Colmar, il prend pied au presbytère de Labaroche en 1995, où il commence aussi à exercer une activité paroissiale. Quatre ans plus tard, il est prêtre collaborateur à Dessenheim, tout en étant aumônier. Il se rapproche ensuite de ses origines et de la SMA en venant à Duppligheim, et ensuite à Stotzheim.

Restant en lien avec les Missions Africaines, dont il fréquentait régulièrement les rencontres, célébrations et réunions, Francis tenait beaucoup à son autonomie. En 2006, à 76 ans, il prend définitivement sa retraite et se retire dans un petit appartement à Obernai. Mais sa santé, déjà éprouvée il y a quelques années par une attaque de cancer, a très vite décliné durant ces derniers mois. Il a fallu l’hospitaliser à plusieurs reprises, et le faire accepter à l’Ephad d’Andlau. Il se sentait démuni, dépourvu, appelant à l’aide. Les confrères et amis qui sont allés le visiter durant ces temps ressortaient toujours avec un sentiment d’impuissance, ne sachant que faire, ne sachant que dire, pleins de reconnaissance envers le personnel des établissements où il était accueilli, qui essayait de l’entourer, de l’aider, avec beaucoup de délicatesse et de dévouement.

« Dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons à Dieu » dit Saint Paul dans la première lecture. « Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même et nous savons que si le Christ lui-même a connu la mort puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants ».

[1] Homélie publiée en Ralliement, n°5, septembre-octobre 2004, pp 1-4.

[2] Romains, 14, 6-9 ; Luc 17, 7-10.

[3] Un autre détail de sa première messe, le Père Louis Kuntz officiait comme sous-diacre, c’est lui qui a présidé à la liturgie de ses funérailles.

Publié le 16 janvier 2018 par Jean-Marie Guillaume