Bandeau
Société des Missions Africaines de Strasbourg
Slogan du site

La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

logo article ou rubrique
Le Père Jean-Baptiste Libs
Article mis en ligne le 23 février 2016

par Jean-Marie Guillaume

Sma de Duppigheim (1874-1914)

L’Association « Histoire et Patrimoine » de Duppigheim, dans le cadre d’une recherche relative à la vie paroissiale du village, plus précisément sur les vocations originaires de Duppigheim, nous a demandé si nos archives contenaient des noms et renseignements de personnes nées à Duppigheim et ayant intégré notre institut.
Le Père Jean-Baptiste Libs est originaire de Duppigheim. Les archives sma de Strasbourg n’ont aucune trace de ce missionnaire, mais celles de Rome contiennent quelques lettres, et surtout des références d’articles que lui-même avait écrits. Grâce à ces documents nous avons pu reconstituer une partie de son itinéraire.

Jean-Baptiste LIBS est né à Duppigheim le 7 juin 1874. Il fait ses études secondaires au séminaire des Missions Africaines à Richelieu (Clermont-Ferrand) de 1888 à 1894, et ses études de théologie au grand séminaire des Missions Africaines, 150 Cours Gambetta à Lyon de 1894 à 1898. Il prononce son serment d’appartenance à la Société des Missions Africaines le 20 décembre 1895 à Lyon. Il est ordonné prêtre à Lyon le 24 juillet 1898.

1er séjour à la préfecture apostolique du Haut Niger (1898-1902)
En septembre 1898, il part comme missionnaire à la préfecture apostolique du Haut Niger, dont le siège est à Assaba, dans le sud du Nigeria actuel, à l’ouest du fleuve Niger. Il est nommé à la station d’Issélé Uku, à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Assaba. Le 27 septembre 1901, dans une lettre [1] qu’il aurait pu intituler « un verre d’eau », il fait part du manque d’eau et de la nécessité de construire une citerne : « La station de Issélé Uku est fondée depuis huit ans environ [2], et c’est seulement cette année que nous sommes parvenus à y établir des refuges convenables pour le Bon Dieu et les Pères. Autrefois Issélé était une des villes les plus redoutées dans le pays à cause des cruautés de ses rois. Jamais les gens habitant le long du fleuve n’y avaient mis le pied. Pour eux, aller à Issélé, c’était mourir.

Aussi quelle difficulté ce fut pour nous de trouver des guides et des porteurs quand nous décidâmes d’y aller pour la première fois ! Enfin à force d’insistances, un courageux catéchiste consentit à accompagner le Père et on réussit à franchir les portes de cette fameuse cité royale. La première difficulté qu’on y trouva, à côté d’innombrables tracasseries de la part de la population locale, ce fut le manque d’eau ; aussi avions-nous, pendant longtemps, eu l’intention de fixer notre résidence dans l’une des villes environnantes plus favorisées sur ce point de vue ; mais, à la fin, Issélé fut préférée. Les gens nous paraissaient assez affables, et nous commencions à nous attacher à eux et à les aimer. Issélé est la station la plus florissante en catéchumènes.

Malheureusement, Issélé, étant située loin à l’intérieur et sur un plateau, est absolument dépourvue d’eau pendant la saison sèche qui dure d’octobre à mars. Force nous est alors de chercher de l’eau à trois ou quatre heures de la ville. Que de fois nous sommes obligés de boire de l’eau qu’on ramasse dans des grands trous. Pour la rendre claire, il faut la laver. On prend de la terre rouge, on la mêle avec l’eau, on brasse le tout vigoureusement et on laisse reposer. Une demi-heure après on a de l’eau claire, il est vrai, mais dont le goût n’est pas bien appétissant. Imaginez-vous quel goût peut avoir une eau qui a coulé dans toutes les ruelles malpropres et les endroits où on jette les cadavres. Voilà pourtant notre boisson pendant la saison sèche. Pour confectionner le mortier de nos bâtisses, nous avons été obligés de l’acheter litre par litre. À présent, le bon Dieu est logé et nous aussi, mais j’ai fait remarquer au Préfet Apostolique qu’il serait urgent de nous approvisionner de liquide potable. J’ai reçu pour toute réponse : envoyez-moi les cahiers de compte. Cela voulait tout dire. Que faire ? Les pluies vont cesser et la soif revenir.

« Un verre d’eau » pour Issélé Uku
Qu’il est dur de penser le matin qu’il faut se passer de toute ablution corporelle en ces pays si chauds, afin d’avoir un peu d’eau pour faire la soupe. Très souvent, nous avons dû faire cuire les ignames dans du vin de palme. Que de fois, quoiqu’il en ait coûté, il m’a fallu dire la messe avec de l’eau lavée. Qui donc pourra entendre ce cri : J’ai soif, sans être attendri ? Ce cri désolant est descendu de la croix et il est parvenu jusqu’à nous. Qu’il me soit permis de le pousser aussi et de demander un verre d’eau ».

Le R. P. Zappa, préfet apostolique, appuie chaleureusement la demande du missionnaire : « Le pauvre Père Libs, dit-il, a toutes les raisons du monde de pousser son cri de détresse, et en exposant ses rudes privations, il reste beaucoup en dessous de la vérité. Il faudrait à Issélé, une citerne pouvant contenir douze ou treize mètres cubes d’eau ; pour cela il faut des briques bien cuites qu’on pourra faire sur place ; de la chaux et du ciment qu’il faut faire venir de France » [3]. J’ose exprimer les vœux les plus ardents pour que la prière du bon Père soit exaucée par quelque âme généreuse, à laquelle Dieu inspirera la pensée de lui faire l’aumône du verre d’eau » [4].


Projet de fondation de la mission d’Agbo pour devancer les protestants [5]
Un jour, début mars 1902, alors que le Père Libs était assis sous la véranda de la mission à préparer l’instruction qu’il devait donner aux chrétiens le dimanche suivant, quelqu’un l’interpella doucement : « Père, regarde ce blanc qui passe ; c’est probablement un protestant ». « Je levai les yeux », écrit le Père Libs, « et j’aperçus un ministre anglican arrivant avec une nombreuse suite… Depuis deux mois je vois passer et repasser fréquemment ces missionnaires protestants qui viennent tantôt d’Assaba, chef-lieu de la colonie du Niger, tantôt de Lagos.

Il y a deux mois à peine, trois jeunes diaconesses passaient par ici pour aller visiter un de leurs postes, Idoumoutché-Ouboko, à dix kilomètres au-delà d’Issélé. Elles avaient été très mal reçues par les gens de ce pays, assez peu sûr en ce moment… Jusqu’ici, mon confrère et moi étions les seuls blancs dans l’intérieur et je me sentais un peu contrarié par la présence de ces commis-voyageurs de la Bible. Je voulus en avoir le cœur net et je résolus de m’informer du but de ces différentes promenades… Je chargeai notre catéchiste de se mettre en rapport avec l’escorte du clergyman.

Le lendemain, j’étais au courant de tout par l’interprète du ministre lui-même. Il était venu assister à la messe du dimanche et il m’apprit que, depuis longtemps, les protestants cherchaient à unir leur mission du Bénin à celle du Niger par voie de terre… Le nouveau venu chez nous était un ministre de Lagos qui explorait le pays pour y choisir une ville importante et y établir une station. Déjà ils avaient jeté leur dévolu sur Agbo, assez grande ville à 50 km d’Issélé. S’ils réussissaient à s’y implanter, le chemin de l’intérieur nous était fermé. À tout prix, il fallait les devancer, et le plus tôt possible.
Le soir même, j’allai voir un homme qui a beaucoup d’influence dans le pays et qui est surtout grand ami de la Mission. Né à Lagos de parents protestants, son intelligence lui obtint une place dans la Compagnie du Niger, et après avoir quitté cet emploi, il vint s’installer à Issélé où il s’occupe de commerce. Je lui fis part de ma découverte et de mes craintes. Je sais tout, dit-il, mais il ne sera pas difficile d’y remédier. Vous savez comme ces mêmes protestants ont déjà échoué à Agbo et vous savez comment ils s’y étaient pris. Oui, répondis-je mais cette fois ils peuvent réussir. Eh bien ! Il ne reste qu’une chose à faire. Il faut y aller vous-même, mais en usant d’une autre tactique. Je me chargerai des premiers frais et je m’efforcerai surtout de disposer les gens en votre faveur. »

Un voyage à travers la forêt vierge
Suite à cet entretien le Père Libs reçoit l’autorisation du Père Zappa, préfet apostolique, d’entreprendre le voyage. « Huit jours après, continue le Père Libs, j’étais en route pour Agbo. Les usages du pays, et surtout les nécessités d’une pareille expédition exigeaient une suite d’une quinzaine de porteurs… Le moment n’était pas très bien choisi. Tout le pays était en effervescence contre les Anglais et j’avais à traverser plusieurs villes et villages. Mais il importait d’aller sans retard pour emporter la place ».

Il fait escale à la première ville rencontrée, Onitcho-Oubo, « renommée pour ses relations difficiles avec les Blancs ». Non seulement il est bien accueilli par le roi, mais ce dernier lui demande d’intercéder en sa faveur auprès des Anglais, ce que refuse le Père Libs, voulant garder son indépendance.

« Je continuai mon voyage qui fut assez pénible, surtout pour les porteurs. C’est une nouvelle édition de tous ces voyages des Européens à travers les forêts de la Guinée. Un sentier étroit sur un sol plus ou moins sablonneux qui s’enfonce comme dans la nuit, sous les brousses épaisses et touffues formant une seconde forêt sous la gigantesque forêt des arbres géants. Les rayons du soleil arrêtés par cette double voûte éclairent à peine ce tunnel sombre où l’air chaud et fade semble lui-même épaissi.

Çà et là un arbre énorme, écroulé à travers le sentier, reste là sans que personne n’y touche, jusqu’à ce que la pourriture fasse disparaître l’obstacle. Les gens contournent le tronc colossal, s’ouvrant un chemin à coups de coutelas dans les brousses et les lianes, et reprennent de l’autre côté le chemin en ligne droite. On va ainsi à la file indienne, l’un après l’autre, sans se parler, sans pouvoir jouir d’une clairière, d’un horizon quelconque. On ne jouit même pas de la forêt elle-même ; on est comme englouti dans un chaos de feuillage, de branches, de buissons de mille espèces qui vont, viennent, s’entrelacent, s’élancent jusqu’aux branches supérieures, véritables arceaux de ces immenses colonnes de la forêt tropicale. Les racines à fleur de terre, les lianes couchées, les branches tombées exposent à chaque pas à des chutes dangereuses et il faut avoir l’œil sans cesse fixé au sol.

Après une marche de six heures, nous arrivâmes à Oumonédé où je m’arrêtai pour passer la nuit. À mon entrée dans la ville, j’eus une entrevue avec le roi qui, selon la politique habituelle des gens de ce pays, me reçut avec beaucoup de compliments et de belles paroles. Mais lui ayant laissé entrevoir le désir d’établir un pied-à-terre dans sa ville, ce qui serait, lui disais-je, une grande marque d’amitié à notre égard, il m’opposa un non catégorique. Je suis l’ami des blancs, me répondit-il, mais je ne puis permettre qu’ils s’établissent dans mon pays. Je serais surveillé, ajouta-t-il, et je ne serais plus libre de faire ce que je voudrais…

Réfléchissant que mon expédition n’avait pour but que le bien de la Mission et le salut de ces gens, je me jetai en avant à la garde de Dieu. Nous marchâmes pendant six heures sans rencontrer un seul village. Le chemin était affreux. Un vrai sentier de bêtes fauves, envahi de toutes parts par les broussailles qu’il fallait sabrer à chaque pas pour avancer. Les porteurs, obligés de se courber pour dégager leurs charges, piqués cruellement par les rameaux épineux qui leur fouettaient la peau, se précipitant parfois pour éviter un bataillon de ces grosses fourmis noires si nombreuses dans toutes ces brousses, voilà une esquisse de ce genre de voyage en Guinée. Enfin nous rencontrâmes un ruisseau, le seul de toute la contrée depuis Assaba jusqu’à Agbo, sur une étendue de quatre-vingt-dix kilomètres ! Nous nous empressions d’y prendre un bain rafraîchissant et, un peu reposés, nous fîmes notre entrée à Agbo vers cinq heures du soir.


Bon accueil par le roi et première messe à Agbo
Nous étions dans cette ville tant convoitée par les protestants… Le lendemain de mon arrivée, samedi 8 mars, j’eus une entrevue avec le roi… Il fut très aimable et m’offrit le kola et le vin de palme. Le kola était présenté dans une longue boite de bois faite ad hoc dans le style du pays, mais avant de m’offrir une noix, il eut l’exquise politesse de la lécher sur tous les côtés, pour me prouver qu’elle n’était pas empoisonnée.

Pour le vin de palme, le cérémonial est un peu plus compliqué. La coupe est une énorme corne de vache qu’on a soin de ne jamais laver. Pendant qu’on y verse le vin, elle est tenue par le plus jeune de l’assistance… Après cela, vient la pipe de société, un énorme récipient en terre rougeâtre muni d’un long tuyau et qui passe de bouche en bouche. Ordinairement je fais le simulacre d’aspirer avec force la fumée, sans toucher au tuyau et de la rejeter violemment, ce qui excite le rire des assistants. Dès lors je deviens leur ami.

Lorsque j’eus exposé au roi le but de ma visite, celui-ci, avant de me répondre, voulut tenir conseil et s’informer auprès de nos gens si je disais vrai. C’est ici surtout que notre ami d’Issélé nous rendit service. Rassuré par les réponses de mon escorte et satisfait de mes procédés bien différents de ceux des protestants, il vint me trouver et me déclara qu’il serait très content de nous recevoir dans sa ville.

Heureux de cette autorisation, je célébrai le lendemain une messe d’action de grâces, la première qui se soit dite sur ce coin barbare du contient africain. L’autel était dressé entre un petit temple fétiche et l’arbre des sacrifices. Le roi y assista avec toute sa cour et une foule nombreuse de ses sujets… La messe terminée, j’adressai à tous ces gens quelques paroles sur la bonté de Dieu. C’est là le sujet qui agrée le plus aux gens. Infortunés, vivant dans une crainte perpétuelle sous toutes ces formes, ils ont une soif instinctive de ce qui est bon.

Bien accueilli, je passai quelques jours dans cette ville pour prendre connaissance des habitudes et des mœurs de la population. La langue est la même que celle qui est parlée à Assaba, c’est la langue Igbo. Il y a seulement quelques différences dans la prononciation de certaines lettres. Les cérémonies de mariage et d’enterrement sont aussi les mêmes qu’à Issélé. À Agbo, comme à Issélé, si une personne meurt dans un temps prohibé pour les enterrements ; ou si la famille n’a pas les ressources suffisantes pour les frais de cette cérémonie, on conserve le corps dans la maison même. Le cadavre est soigneusement roulé et ficelé dans une natte, puis suspendu au-dessus du feu qu’on entretient jour et nuit. Les noirs ont l’usage d’avoir toujours du feu dans toutes les cases. Lorsque le moment propice est arrivé, on procède à l’enterrement du défunt bien et dûment fumé.

Il existe à Agbo comme à Issélé une coutume bizarre… Une femme riche et n’ayant pas d’enfants a l’habitude de prendre chez elles des jeunes filles qui la regardent comme leur reine et maitresse absolue. Ces filles ne peuvent jamais se marier, mais on tolère des unions temporaires et les enfants appartiennent à la maîtresse qui a le droit d’en disposer comme elle l’entend. Autre bizarrerie ; parmi toutes les femmes qu’un homme possède, il y en a très peu qui ont le titre d’épouses, la plupart se nomment ses amies, et les enfants de celles-ci sont partagés entre lui et les parents de la mère. Enlever à un homme une de ses amies serait lui faire une plus grande injure que de lui enlever son épouse...

Satisfait du succès de mes démarches et surtout content d’avoir devancé les protestants, je retournai chez nous pour rendre compte au R.P Zappa. Celui-ci voulut aller lui-même visiter Agbo et, en avril, après Pâques, nous nous rendîmes de nouveau dans cette ville. Sur le terrain donné par le roi, nous construisîmes immédiatement une maison pour y installer d’abord un de nos catéchistes. Puis nous nous occupâmes d’améliorer l’état du chemin pour rendre les communications plus faciles. Puisse Dieu bénir cette nouvelle station d’Agbo ».

Repos en Alsace
Et le Père Libs de terminer son récit : « peu après ce voyage, j’ai été obligé de revenir en Europe pour me reposer et rétablir ma santé. Au moment du départ, j’ai promis à mon supérieur, le R.P. Zappa, une somme de mille francs pour l’entretien d’un catéchiste à Agbo pendant quatre ans… ». Durant ce temps de repos en France, qu’il prend dans sa famille, il s’occupe de l’impression d’un catéchisme en langue igbo. Le vicaire général de la Société des Missions Africaines, Mgr Paul Pellet, lui propose de rejoindre la maison de la Croix Valmer appelée « le sanatorium » pour une vie de repos et de communauté. Il repart pour l’Afrique dès octobre 1902.

(à suivre)

qrcode:https://missionsafricaines.org/le-pere-jean-baptiste-libs,1327



pucePlan du site puceContact puce RSS

2001-2019 © Société des Missions Africaines de Strasbourg - Tous droits réservés
Haut de page
Réalisé sous SPIP
Habillage ESCAL 4.3.11
Hébergeur : SpipFactory