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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Le Vôdun
Article mis en ligne le 16 janvier 2014

par Pierre Saulnier

Pour beaucoup, ce terme de vôdun serait lié à bien des pratiques sulfureuses en Haïti. En fait, c’est la région du Golfe de Guinée, depuis le Togo jusqu’au Nigéria, qui a vu naître ce culte ; appelé vôdun au Bénin et au Togo, à l’est, en pays de langue yoruba, le terme correspondant est orisha. Ce culte a migré vers les Amériques avec les esclaves. On le trouve ainsi en Haïti, où beaucoup de termes cultuels, à commencer par le mot vaudou, transcription haïtienne du terme originel, viennent du Bénin ; à Bahia au Brésil, la langue yoruba du Bénin-Nigéria est toujours parlée et les cultes vôdun-orisha forment un des soubassements des cultes afro-brésiliens, dont le candomblé.

Objet de culte vodou. Espace Africain, Haguenau.
Photo Marc Heilig

Définition
Pour le profane ou l’étranger, le monde du vôdun parait nébuleux, avec un nombre des divinités ahurissant. En fait, une enquête [1] a révélé que dans les années 1930, les femmes étaient vôdunsi, la moitié pour Dan, le tiers pour Sakpata, le reste pour quelques autres, dont Hunvê. Ces termes sont génériques et regroupent des vôdun de même origine, mais avec un nom spécifique pour chaque famille. Leur nombre est donc limité.

A l’origine, le vôdun se définit comme un ancêtre, fondateur d’une famille, et le culte est d’abord familial. Dans un cycle de l’existence humaine exprimé dans un calendrier local de neuf jours, le troisième temps de cette existence, après ceux de la naissance et du décès, est placé sous le signe de « L’homme devient vôdun ». Et au moment des funérailles, un des rites intègre le défunt aux vôdun ancestraux sur l’autel clanique.

Vôdunsi de Sakpata.

Mais paradoxe : car si l’homme à la mort devient vôdun, il faut maintenant inverser les termes et dire : « Le vôdun devient homme ». En effet, une caractéristique essentielle de ces cultes en est l’initiation-consécration de personnes des deux sexes qui vont rendre le vôdun présent à leur communauté, sous l’autorité du chef de famille. Le temps de l’initiation se passe à en apprendre la langue, les danses et les chants, les coutumes et les interdits. Suit une consécration : la personne y meurt à la vie ordinaire pour « ressusciter » à sa divinité. Les rituels mis en œuvre miment cette mort pendant une transe où la personne s’effondre comme morte, puis son retour à la vie à l’intérieur de l’enclos de formation. Pour montrer son changement d’identité, la personne se voit imposer un ou plusieurs noms nouveaux. Quel que soit son sexe, elle est alors devenue vôdunsi, ce qui signifie femme (si) du vôdun. Elle n’est plus une personne ordinaire, surtout au cours de l’état de transe, ou quand elle porte sur sa tête la calebasse rituelle contenant la force de la divinité. Un autre personnage, appelée vôdunno (possesseur du vôdun), lui aussi initié et consacré, est chargé de l’ordonnance du culte et de la formation des vôdunsi avec l’aide d’une femme.

Ceci dit, chaque vodun a son origine, son identité, ses caractéristiques, et répond à des besoins communautaires ou personnels.


Le vôdun Sakpata, la Terre
« Sakpata » : il est préférable de se contenter de ses titres Ayi (la Terre), Ayino (Possesseur de la Terre), ou Ayi-xolú (Roi de la Terre), qui cernent bien son identité. Le terme important ici est celui d’Ayi, la Terre. Son sens englobe trois niveaux de signification : l’espace matériel qui fait vivre une communauté, l’espace social de cette communauté, l’espace mythique des ancêtres qui y sont enterrés et continuent de la régir ; « la Terre a des yeux et jugera », dit-on quand on s’estime victime d’une injustice : les ancêtres en jugeront. Le culte s’adresse à tous les ancêtres mais aussi aux vivants : si ceux-ci attendent des ancêtres richesse et fécondité, protection et justice, ceux-là attendent de leur côté sacrifices et obéissance ; il en va de l’existence des uns et des autres. Ce culte est un aspect de la vision du monde composé de deux parties, la visible et l’invisible, étroitement imbriquées l’une dans l’autre.

Second élément important de ces cultes : l’ancêtre-vôdun a réussi à contrôler une force de la nature, cosmique, végétale ou animale, humaine. Ainsi, Sakpata est lié à la variole, punition pour ceux qui lui ont manqué de respect. Des clans d’origine yoruba auraient réussi au 18ème siècle à contrôler et soigner cette maladie.

Ce vôdun est aussi celui de la beauté, par la qualité des chants satiriques et des danses des vôdunsi, par leurs vêtements et leurs parures. Cette esthétique se retrouve encore dans les noms qu’on leur impose ; chacune reçoit quatre noms, dont un se termine par –jo, tel Kisê-jo. Ce terme jo signifie naître de ; il renvoie à une cérémonie de la naissance dont le but est de connaître le vôdun ou l’ancêtre, intermédiaire entre le créateur et les géniteurs terrestres. Le premier terme, kisê, qui signifie perroquet, indique, lui, la raison de l’imposition : cette vôdunsi est jolie, belle, telle un perroquet.

Le vôdun Shango
Ce vôdun est lui aussi d’origine yoruba ; il aurait été le quatrième roi d’Oyo (Nigéria). Divinité du tonnerre, il punit en les foudroyant les voleurs, les malfaiteurs… Cette mort est infamante et la famille sera sévèrement taxée pour récupérer la dépouille du défunt.

Le vôdun Gu
Également d’origine yoruba, d’Iré au Nigéria, il est le dieu du fer, et de tous ceux qui se servent du fer, dont les forgerons. L’écriteau d’un forgeron à Porto-Novo porte l’inscription « Guton », « Celui du-Fer ». De quelqu’un tué dans un accident de voiture, on dira « Gu l’a tué ». Et la famille devra lui offrir quelque sacrifice avant l’ensevelissement du défunt.

Le vôdun Gu.
in P. Verger, Notes sur le culte des vôdun et orisha. Mém. Ifan Dakar 54, 1957

Le vôdun Hunvê, la fécondité
Nous présentons ici deux aspects de ce vôdun. Le premier est la recherche du mari ou Asuxixa. Elle se fait au cours d’une cérémonie devant les ancêtres ; les femmes y révèlent leurs éventuelles relations extraconjugales pour vérifier l’origine de leurs grossesses. Les naissances anormales, les accouchements difficiles en particulier, sont censés en effet venir de leur infidélité. Le second concerne la royauté d’Abomey, dont le culte familial est celui des Nensuxue, princes et princesses défunts. Parmi ces Nensuxue, figurent les Toxosu, dont le nom signifie « Roi des eaux ». Est considéré comme Toxosu tout enfant qui naît anormal ou monstrueux, signe du mécontentement et rappel à l’ordre de l’au-delà. Nous sommes ici face à un culte de fécondité : la connaissance de l’origine de l’enfant à naître par la recherche du mari et, avec les Toxosu, le contrôle de sa normalité physique.

Le vôdun Dan, l’intermédiaire
Par contraste avec les autres vôdun où les ancêtres sont identifiés et nommés, le vôdun Dan représente les ancêtres les plus éloignés, ceux dont on a oublié les noms. Son iconographie le présente sous le genre serpent et tout ce qui lui ressemble, aussi bien une corde qu’une rivière, la fumée, les entrailles, le cordon ombilical, les nerfs et l’arc-en-ciel.
Dan est défini comme serviteur universel. Associé aux forces du cosmos, il transporte Dieu d’un bout à l’autre du monde. Enroulé en spirale sur lui-même, il soutient la terre pour l’empêcher de s’enfoncer dans la mer. Il aide la foudre et la pluie à descendre sur la terre. Dan a une fonction anthropologique : il amène sur cette terre la vie et le destin que chaque vivant, l’homme en particulier, reçoit du Créateur. A cet aspect anthropologique est lié un aspect biologique : Dan est identifié au cordon ombilical et aux organes sexuels masculins et féminins, appelés chemins du destin, par où se transmettent la vie et le destin personnels. Il représente alors les deux lignées, masculine et féminine. Les personnes consacrées à Dan se font appeler par le titre générique de Dansi (femme de Dan), et mieux par celui de lali (serviteur).

Vôdun Dan. Coupe en bois polychrome.
Dessin d’après Merlon et Vidaud, Objets et mondes n°6

Le vôdun Lêgba, le contestataire
« Horreur ! » s’écrient en chœur explorateurs et surtout missionnaires quand ils découvrent les représentations de ce vôdun Lêgba. Il est bien évident que l’on se trouve à mille et une années-lumière du style religieux sulpicien : ses statues sont faites de terre qui se dégrade rapidement ; surtout, elles affichent le plus souvent un volumineux phallus en érection. Et les témoins d’affirmer que ce culte du phallus s’étale avec effronterie quand les initiées le portent en grande pompe dans les processions, l’agitant avec ostentation et le dirigeant vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de rire. On en fait même le démon. Pudibonds donc, s’abstenir !

Depuis, on a mieux cerné l’identité et la fonction de Lêgba. Il est le gardien des individus, des enclos d’initiation, des chemins, des villes, des maisons, des marchés… ; pour cette raison on le trouve un peu partout. Il est aussi héros civilisateur : associé à la création, il fait découvrir le raphia aux hommes qui s’en font des vêtements. Il assigne aux organes sexuels leur place dans le corps humain. En fait, il se révèle sans doute comme le plus humain des vôdun, ni complètement bon, ni complètement mauvais, comme un joyeux compère, facétieux, rusé et trompeur, protecteur et justicier, mais aussi sanctionné quand il transgresse la loi. Ces traits de caractère ne sont-ils pas humains, quand il est normal par exemple de faire comprendre que personne n’est parfait, que chacun, quel que soit son statut social, politique ou religieux, a ses limites ? Et le conteur prend comme héros négatifs ceux qui précisément doivent donner l’exemple.


Conclusion
Circulez, il n’y a rien à voir ! sont tentées de dire certaines personnes. Mais ces cultes s’appuient sur une organisation du monde visible et invisible, sur une anthropologie ou une vision de l’existence humaine, cohérentes à leur manière. On y célèbre l’ensemble de la vie personnelle et sociale dans toute sa complexité et diversité. L’invisible, dont dépend pour une part l’existence présente, se rend présent par la vôdunsi : dans sa personne s’unissent le visible et l’invisible, le monde d’ici-bas et celui de l’au-delà. La transe permet de s’identifier au vôdun, d’appréhender et contrôler l’au-delà invisible et inconnu, de révéler les tensions, de compenser les frustrations, de réduire les conflits de la vie quotidienne.

Divinités noires.
Photo Gaétan Noussouglo www.togocultures.com

Ces cultes, depuis la rencontre avec l’Occident au 16ème siècle en migrant vers les Amériques avec les esclaves, comme nous l’avons dit, y perdaient leur relation avec la Terre originelle, tout en intégrant les divinités amérindiennes et les saints chrétiens pour les besoins de tous les esclaves sans distinction d’origine. Puis, au 20ème siècle, nouvelle migration du Brésil vers l’Argentine catholique et blanche où il s’agit davantage d’une revendication culturelle de la part de populations défavorisées, revendiquant pour leurs cultes une identité universelle, comprenant l’Afrique.

Au Bénin, au cours des siècles, les Yorubas ont migré avec leurs divinités ancestrales vers les pays de langue gun-fon ; et certaines familles, par le jeu des alliances matrimoniales, ont ainsi à la fois le culte des vôdun autochtones et celui des migrants. Puis l’arrivée des Européens, des missionnaires catholiques en particulier en 1861, et la colonisation à la fin du 19ème siècle, ont été perçues par une partie de la population comme une libération de la peur et des contraintes de la vie socioreligieuse, accompagnée de l’ouverture à une autre logique des relations entre les personnes et avec l’au-delà. Depuis longtemps déjà, il est impossible de recruter des garçons comme vôdunsi, et les jeunes filles n’acceptent souvent que sous la contrainte. Les familles qui ont migré en ville refusent la consécration de leurs enfants, ce qui ne les empêche pas de participer financièrement ou par leur présence aux cérémonies. Certains, qui s’affichent chrétiens le jour, sont « vôduisants » la nuit ; et il n’est pas rare de trouver dans le coffre de la voiture qui emmène la famille à la messe dominicale le cabri ou le poulet pour un sacrifice chez un voyant-guérisseur. Quand on oublie que ces cultes s’appuient sur les ancêtres, on en arrive vite à une attitude magique ; certains ainsi achètent un vôdun pour mettre sa force à leur service. Il s’en crée même, ainsi le Tron.

Objets de culte vodou. Espace Africain, Haguenau.
Photo Marc Heilig

Que penser aussi des initiations d’Européens ? Que cherchent-ils dans les transes de possession, les sacrifices d’animaux et l’ingestion de boissons ? Si un étranger peut entrer dans une certaine intelligence de l’univers vôdun et de ses cultes, comment peut-il y être admis, voire initié-consacré, dit-il, alors qu’il s’agit à l’origine d’un microcosme familial avec ses valeurs, ses attentes, mais aussi ses limites culturelles et religieuses ? Situation donc très contrastée !


Bibliographie sommaire

L’auteur de cet article, Pierre Saulnier sma, a séjourné de 1962 à 1975 au Bénin, à Porto-Novo et Adjohon. En 1976, il a obtenu le diplôme de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris avec une étude sur les noms de naissance en milieu gun de Porto-Novo et, en 1977, le doctorat de 3ème cycle avec une étude sur le vôdun Dan intitulée Le meurtre du vôdun Dan. Ces travaux ont été édités aux Missions Africaines en 2002. En 2007, il a participé à la rédaction de l’ouvrage Dieux Noirs de Daniel Lainé ; puis en 2012, à celle de Rites. Fêtes et célébrations de l’humanité. En 2009, il a fait paraître Vôdun et destinée humaine aux Missions Africaines.

Objets de culte vodou. Espace Africain, Haguenau.
Photo Marc Heilig

Lainé Daniel (préface de Tobie Nathan, textes d’Anne Stamm et Pierre Saulnier), Dieux Noirs. Arthaud, 2007.
Maupoil Bernard, La géomancie à l’ancienne Côte des Esclaves. Travaux et Mémoires de l’Institut d’Ethnologie XLII. Paris, 1961.
Saulnier Pierre, Noms de naissance. Conception du monde et système de valeurs chez les Gun au Sud-Bénin. SMA, 1976-2002.
Id. Le meurtre du vôdun Dan. SMA, 1977-2002.
Id. Le vôdun Sakpata, divinité de la Terre. SMA, 1974-2002.
Id. Vôdun et destinée humaine. SMA, 2009.
Verger Pierre, Notes sur le culte des orica et vôdun à Bahia. Mémoires de l’Ifan n° 54. Dakar, 1957.
Coureau Thierry-Marie et de la Hougue Henri (préface de Frédéric Lenoir, texte sur le Vodun de Pierre Saulnier), Rites. Fêtes et célébrations de l’humanité. Bayard, 2012.

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