« Les pierres crieront. »

Ils amenèrent l’âne à Jésus, jetèrent leurs vêtements dessus et firent monter Jésus. Déjà Jésus arrivait à la descente du Mont des Oliviers quand toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus : « Béni soit celui qui vient, lui, notre Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! »

Quelques pharisiens qui se trouvaient dans la foule dirent à Jésus : « Maître, arrête tes disciples ». Mais il leur répondit : « Je vous le dis : s’ils se taisent, les pierres crieront » [1]. Cette scène de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem inspire bien des commentaires. Elle a inspiré René Guitton pour son livre sur le martyre des moines de Tiberhine, Si nous nous taisons... L’expression Entrée triomphale peut orienter la réflexion vers le triomphalisme vilipendé depuis les années 70 et encore aujourd’hui. Les partisans d’une religion épurée sont incommodés par les manifestations bruyantes de la religion populaire.

Il faut y regarder à deux fois.

Dans l’Évangile cité, c’est Dieu qu’on glorifie en son Messie. Aux yeux des pharisiens chagrins, il est choquant qu’un homme accepte des louanges dues à Dieu seul - gloire au plus haut des cieux. Ils ne savent pas de quelle gloire il s’agit, ni où conduit cette procession : jusqu’à la croix et, au-delà, à la gloire de la Résurrection. Lui, et Lui seul, le sait. C’est cela qui lui fait accepter l’hommage des disciples.

Il ne s’agit pas ici de l’autoglorification des disciples, dans laquelle le triomphalisme, inutile de le nier, a quelquefois glissé. C’est le côté sombre du triomphalisme qui a pu mettre mal à l’aise certains : ils restent campés dans leurs raisonnements, bien loin de l’Écriture quand elle dit « que les fidèles exultent glorieux à l’heure du triomphe » [2]. Eux pensent sans doute qu’« en tout il faut savoir raison garder », sans se laisser aller à l’enthousiasme des gens simples lorsqu’ils chantent la gloire de Jésus.

L’opposition entre pharisiens, qui finalement sont de froids raisonneurs, et foule qui se laisse aller à la joie est récurrente et traverse tous les Évangiles. Elle reste toujours actuelle.

En notre temps, en bien des lieux, les chants de louange des disciples se sont tus. Non qu’ils aient obtempéré aux injonctions des pharisiens, ils ont simplement disparu, évanouis. Ne restent que les édifices de pierres, vides. L’harmonie de leur construction est si parfaite, si saisissante, que d’elles-mêmes les pierres crient. Elles crieront aussi longtemps que les édifices seront debout, éclairés à l’intérieur par la lumière recueillie du soir ou du matin. Il faut être étranger au sens de l’harmonie pour ne pas entendre au fond de soi la pierre chanter. On pourrait à juste titre crier au miracle.

Comment ces édifices ont-ils échappé aux désastres qu’a connus l’Histoire ? N’ont-ils pas un témoignage à donner ? Les pierres assemblées en un tout d’une incroyable harmonie - accord bien réglé entre les parties d’un tout, dit le dictionnaire - continuent à chanter alors que les voix humaines se sont tues. Pourquoi et comment la foi, qui est la source de ces chants, s’est-elle tarie, cela reste à expliquer.

Ne nous arrêtons pas sur cette note pessimiste. Il y aura un lendemain, puisque l’Histoire va au-delà du vendredi noir. Ce lendemain ne pointe-t-il pas déjà ?

[1] Lc 19, 35-40.

[2] Ps 149.

Publié le 4 octobre 2017 par Alphonse Kuntz