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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Les premiers pas de Brésillac
Article mis en ligne le 12 mai 2015

par Marcel Schneider

Comment Brésillac va-t-il gérer sa nouvelle vie de « missionnaire apostolique » : va-t-il se prendre les pieds dans le tapis ?

Deuxième partie de la conférence de Marcel Schneider : suite de De Marion Brésillac, le « convertisseur d’âmes » devenu « propagateur de lumière » paru dans le n°1/2015 de Ralliement » .

Du faux pas aux scrupules

Faux-pas n°1 :
A peine arrivé, Brésillac, « pris à l’improviste » [1] fera un pas en trop. Il accepte de goûter à la table d’un ami intime des missionnaires. Quiconque se met au-dessus des préjugés indiens encourt l’excommunication et indispose les Indiens contre la sainte religion. Sans se rendre compte, le « blanc » bascule dans la catégorie sociale la plus basse : il sera classé comme « parea » ou « parayiar » et frappé d’excommunication et de malédiction [2]. Aussitôt l’évêque de Pondichery, Mgr Bonnand, le met en garde. Voilà comment Brésillac découvre la souillure dans un univers où la vie est réglée sur le mode du pur et de l’impur, autrement dit de la caste. Cette classification est héritée des occupants portugais ; l’accent y est mis sur le pur, le non-mélangé.

Faux-pas n°2 :
« Mon grand crime avait été de présenter un fruit aux élèves, un ananas coupé avec un de nos couteaux et servi dans une de nos assiettes [3]. »

Scrupules n°1 :
La culture du kholâm. De grand matin, le devant des maisons est parfaitement balayé. Devant la porte, on voit divers dessins formés avec de la chaux.
Réflexion de Brésillac : « Très vraisemblablement il y a là-dessous quelques diableries, comme dans presque toutes les coutumes indiennes, jointes à quelque motif plus ou moins raisonnable dès le principe. » Il a encore le réflexe français, il n’avait pas encore « quitté ses bésicles européennes et armé ses yeux d’un verre un peu plus en harmonie avec la couleur locale. » Il savait que cela ne serait pas facile : « que de préjugés à combattre, que de fausses voies à redresser, que de lenteurs à exciter, que de difficultés à vaincre. » Cette litanie vient exprimer son désarroi.


Brésillac avait fait de la douceur sa règle de vie.

La violence est contre-productive.
Il le vérifie sur le terrain. Brésillac a été « témoin d’effets déplorables causés par cet abus de frapper ». « Je pense que nous ne devrions pas frapper du tout », « nous ne devons pas effrayer par notre rudesse une seule des brebis du Seigneur, et s’il est vrai qu’il s’en perde parce que nous aurons été trop doux à leur égard, il me semble que nous aurons à en rendre un compte moins sévèrement que de celles que notre verge aurait fait fuir [4]. » L’apôtre de la non-violence a pour objectif de rétablir la paix. « Là où est la discorde que je mette l’harmonie. »

Une terrible malédiction (sabam) s’abat sur le village d’Iddapadi quand un missionnaire brise d’un coup de pied avec ses sandales [5] la cruche d’eau bénite, en disant qu’ils ne sont même pas dignes d’avoir de l’eau bénite. L’harmonie déserte la communauté et la haine des chefs rend l’administration de cette chrétienté impossible. Voilà que Brésillac se décide à réparer les pots cassés et à « mettre la paix dans cette malheureuse chrétienté. »
« Je réunissais les enfants pour leur faire le catéchisme ; j’étais enchanté de leurs dispositions, (…) je fis faire la première communion des enfants avec plus de pompe que de coutume, ce qui me concilia fort l’esprit des parents car, dans l’Inde comme en Europe, la manière de traiter les enfants a beaucoup d’influence sur le cœur des pères et des mères. (…) Plus que jamais, ils me firent témoigner qu’ils étaient disposés à obéir à mes catalé (ordonnances). Dès lors, je fis venir les chefs et, après avoir prié le Seigneur de m’aider de ses lumières, je leur dis que j’étais bien décidé à ne pas continuer la mission de ce village, s’ils n’étaient pas résolus d’obéir à mes décisions. Leur réponse fut unanime : Nous obéirons, Père, nous obéirons.
Je leur promis de mon côté de relever leur honneur aux yeux des chrétiens du district, si tout allait au gré de mes désirs, en venant célébrer chez eux la Pâque prochaine et de leur permettre de donner les représentations de la Passion, ce dont ils étaient privés depuis quelques années. Toutes mes propositions furent adoptées. Le lendemain, ils signèrent l’accord qui n’a sans doute pas une grande force intrinsèque, mais qui ne laisse pas d’en avoir une morale. Le jeudi suivant fut fixé pour la fête et le repas. Je donnai un mouton pour ma part. Le mercredi soir, ils vinrent en corps m’annoncer que tout était prêt. Le jeudi à neuf heures la messe commença. Personne n’y manquait. J’avais fait placer, au milieu de l’église, la statue de la Sainte Vierge environnée de bougies et de fleurs. Je les engageai à venir baiser l’image de Marie en témoignage de la promesse qu’ils faisaient d’obéir. Pas un n’a manqué de baiser les pieds de la Madone et, la cérémonie religieuse ayant ainsi fini, on procéda à celle du ventre.
Quand tout était prêt, l’on me pria d’aller bénir les vivres, ce que je fis avec pompe. Voilà comment s’est terminée cette affaire. Les effets en seront-ils durables ? Ô Marie, prenez sous votre protection une chrétienté qui a si fort besoin de votre secours [6]. »

L’expérience du vide à Sinnapenpatty, ou l’impossible dialogue
Ses yeux s’ouvrent. « Pendant que nous étions à Sinnapenpatty, mon disciple Marie Xavery me demande de pénétrer dans la partie païenne du village pour sonder un peu des dispositions des habitants. Nous irons ensemble, lui dis-je, et nous verrons. Nous traversâmes les rues, mais personne ne fit attention à nous. Une fois hors du village, quelques païens nous suivirent, et je leur adressai quelques mots insignifiants auxquels ils répondaient volontiers, mais ils se tenaient toujours à distance ; et quand je m’arrêtais pour les laisser approcher davantage, ils s’arrêtaient aussi, et dans quelques minutes, je n’eus plus à côté de moi que mon disciple et un autre chrétien [7]. »
Il se fit un vide autour d’eux. Brésillac ne comprend pas. Le disciple et l’autre chrétien en donnent la raison : « - Ils s’en vont tous, me dirent-ils, parce qu’ils vous considèrent comme un paria. » Le paria est celui que la société a disqualifié. Il est le lépreux, il est celui qui souille. Le paria est le sujet à éviter. Brésillac encaisse.
Marie Xavery sent que le moral de Brésillac est atteint. Ils ont fui à cause de lui. Sa présence est un obstacle. Sans lui la conversation était possible. « Si vous m’aviez laissé venir seul, me dit Marie Xavery, j’aurais pu mieux examiner leurs dispositions. » « - Est-ce qu’ils n’auraient pas fui si je n’avais pas été là ?, lui demandai-je.- Non, mon Père ; je me serais longtemps entretenu avec eux de choses indifférentes, et puis nous aurions parlé de religion. »

Brésillac retient la leçon ! L’évangélisation doit passer par les chrétiens. « Une autre raison qui me fait penser que nous devrions chercher par-dessus tout à exciter l’esprit de prosélytisme parmi les simples chrétiens [8]. »


L’événement qui va faire prendre du galon à Brésillac : un synode providentiel [9]

Brésillac bénéficie d’un renfort de choix.
Nous savons que tous les arbres fruitiers ne sont pas capables de s’autoféconder et d’assurer seuls leur fructification. Ces arbres sont autostériles. Une autre espèce, à la fois compatible et située à proximité, viendra assurer la pollinisation. On parle de pollinisation croisée. Le destin de Brésillac profite d’une pollinisation croisée à travers la présence d’un allié de talent, le Père Luquet. Ils partagent une compatibilité certaine : elle remonte au temps de formation à la rue du Bac, aux Missions Étrangères de Paris, et leur envoi en Inde leur assure la proximité. Un coup de la Providence !
« Nous nous sommes trouvés deux au lieu d’un combattant pour la même cause, lui du bec et de la plume, moi du bec et de l’action [10]. » Ces « deux bœufs qui doivent traîner d’accord la même charrue » « pour une même cause » conjuguent leur force pour ouvrir à l’Église de nouvelles perspectives d’avenir.

Les préparatifs du synode
Le synode de 1844 tombe à pic et sert de plateforme susceptible d’amorcer la « régénération sociale » qui tient à cœur à Brésillac et à Luquet. L’un et l’autre fourbissent leurs armes et affinent leurs arguments pour sortir de l’ornière de l’immobilisme, « de l’état de langueur » [11]. « On se traîne dans une ornière usée », déplore Brésillac. C’est le 27 octobre 1843 que Brésillac expose sa pensée stratégique dans une lettre à Luquet sur le thème de l’éducation : « Si le collège de Pondichéry allait suivant mes désirs ! » Début décembre de la même année, dans une lettre à Mgr Bonnand, Brésillac précise son attente : « c’est en donnant à la jeunesse une éducation franche, solide, généreuse, large, que la vérité prendra racine dans le pays. »
Mgr Bonnand veut s’appuyer sur la contribution de ses missionnaires apostoliques. « Il faut que vous veniez, votre traité à la main. (…) Il faut qu’elle (la réunion) fasse époque, et dans notre vicariat, et dans les annales des Missions Étrangères [12]. » Il fait le pari de la collégialité participative pour surmonter « les diversités de vue, les désunions, les désaccords, le manque de nerfs » et pour aboutir à des conclusions consensuelles (pollinisation croisée !) Un pari gagnant !
A la journée d’ouverture du synode, le compte est bon : vingt trois prêtres répondent présents. « Ma voix, fût-elle le fidèle écho de la vérité, n’aurait point d’autorité. Si l’occasion se présente favorable, je tâcherai seulement d’insinuer mes pensées sur l’éducation de la jeunesse et l’œuvre du clergé [13]. » Ce sont là les deux fers que Brésillac met au feu des discussions. Luquet, qui a gagné la confiance de Monseigneur et de la plupart de ses confrères, saura souffler sur les braises en toute amitié.

Le vote historique du 20 janvier 1944
21 voix contre deux… L’assemblée fait le pari de l’éducation et de l’éducabilité des Indiens à travers un séminaire-collège. L’option du clergé indigène est en marche. L’assemblée est d’accord de « rechercher des jeunes gens chez qui se manifestent quelques signes de vocation [14]. » Il fut décidé d’accueillir des internes, des externes, des chrétiens, des païens… avec des restrictions !
Les internes seront issus des hautes castes (qui mangent ensemble dans la vie civile) ; les externes de toutes les castes excepté les parias et autres castes méprisées. Les païens sont accueillis à l’exclusion des païens mariés. Les topa, Indiens qui ont adopté le mode de vie européen, ne sont pas acceptés.

Le soir du 3 février 1844 tombe une nouvelle « étonnante » et « effrayante ». « Monseigneur m’avait désigné pour être le supérieur du séminaire-collège. Cette nouvelle m’étonna singulièrement et je puis même dire qu’elle m’effraya [15]. » Sa réflexion : « On ne redoutait plus mes idées sur le clergé indigène. C’est à cause de mon zèle connu pour cette œuvre qu’on m’avait désigné… Mais j’étais trop jeune ou plutôt trop nouveau dans la mission.
Dans la foulée, il va exposer les raisons de son refus, mais « j’eus beau faire, il me fallut prendre la direction du séminaire [16]. » Brésillac va révolutionner le système éducatif. Sa feuille de route était prête. Il s’était projeté dans une lettre à son ami Luquet le 27 octobre 1843 [17].


Le choix de l’éducation complète

L’éducation complète sera son cheval de bataille , l’éducabilité sera son credo et la pédagogie différenciée sera sa pédagogie. Quel est l’enjeu ? « L’ignorance est un mal [18]. » Elle est à combattre, et pour ce faire il va falloir combattre les prérogatives de la caste des brahmanes qui, par élection, détenait le savoir. Brésillac est face à un privilège parce que le savoir était confisqué ; il veut passer du savoir aux mains d’une minorité à un savoir aux mains d’une majorité. Il s’agit de passer du savoir réservé au savoir partagé ! Une révolution pour les esprits ! Il veut faire « rougir ceux qui voulaient garder pour eux des connaissances, ceux qui avaient enchaîné le génie. »

Brésillac bouscule l’ordre établi où le savoir est un pouvoir réservé ; il est en avance sur son époque : en France, nous sommes encore au temps de l’esclavage, qui sera aboli en 1848. Comme Jésus qui est venu détruire le mur qui séparait juifs et païens, Brésillac veut faire tomber le mur de la discrimination sociale. Il va combattre les obstacles à la cohésion sociale. Par l’éducation complète, il vise l’excellence pour être à la hauteur des brahmanes et à la hauteur des Européens. Il veut éviter la tendance à l’approche minimaliste de la formation, qui conduit à un clergé au rabais. Cette tendance existait, il l’a constatée au niveau des Pères Carmes. Mais il faut imputer la faute aux formateurs « européens », qui doutaient de la capacité intellectuelle des Indiens : ils ne seraient éducables que jusqu’à un certain point. Brésillac s’inscrit en faux contre cette idée répandue. Il en apporte la preuve à travers son expérience d’enseignant de mathématiques dans deux classes. « Or, dans ces deux classes qui m’ont mis en rapport continuel avec une vingtaine d’élèves, j’ai remarqué les mêmes nuances de capacité qu’on remarque ordinairement ailleurs. Au milieu de l’année, j’ai divisé en deux le cours d’arithmétique et, poussant en avant ceux que leurs talents supérieurs ou leur plus grande application avaient mis à la tête de leurs condisciples, j’ai pu faire avancer les plus forts jusqu’à l’extraction des racines carrées et cubiques. Ils ont d’ailleurs très bien compris toute la théorie des proportions, et ils peuvent opérer sur les règles qui en dépendent. Les moins forts n’ont pas dépassé les fractions, mais je puis dire qu’à peu près tous ont compris les raisons sur lesquelles les diverses opérations reposent, quoique tous ne les aient pas également retenues [19]. » Sa conclusion est nette : « la capacité intellectuelle des Indiens n’est inférieure à celle d’aucun autre peuple ; elle a seulement besoin de se développer sans entrave. »

Brésillac étoffe et densifie le curriculum.
Basses classes : tamoul ordinaire (vulgaire), latin.
Classes supérieures : haut tamoul (sublime), sanscrit, apprentissage du français, de l’anglais, plus une ou deux langues indigènes, Histoire – Géographie, avec plus d’attention sur l’histoire de l’Inde, un cours de Sciences.
Commentaires : le sanscrit et l’astronomie sont des pouvoirs aux mains des brahmanes : les textes sacrés sont écrits en sanscrit, une façon de protéger le sacré ; pour l’Indien, le sacré ne se traduit pas. Nous avions le latin.
Réflexion de Brésillac : « Nos livres saints seront en grande partie méprisés, par la seule comparaison qu’on fera du langage barbare d’une prosaïque traduction avec la sublimité de style des livres sacrés des païens [20]. » « Le mal est consommé par les traductions sacrilèges des protestants. »
L’astronomie : les astres ou les planètes jouent un rôle important dans la vie du peuple. Neuf planètes président aux destinées des personnes [21]. Peut-être avons-nous oublié que nos jours de semaine célèbrent les planètes. En Inde, le panchangam, almanach hindou astrologique, ordonnance la vie du peuple, précise les moments favorables et défavorables. Le monde latin avaient les augures [22] ; en Inde, c’est le nalla neram, c’est-à-dire le temps propice, qui est surveillé.

Brésillac n’a pas peur de relever le défi de l’éducation complète. « Introduire cette intéressante population dans le sanctuaire des sciences littéraires, philosophiques et même positives, sous l’influence de l’idée chrétienne qui, seule, a perfectionné l’Europe jusqu’au degré actuel de sa brillante civilisation. » Il clôturait l’année scolaire par une cérémonie officielle qui réunissait les parents et les délégations gouvernementales et diocésaines.

Points de vue de deux historiens
L’historien Robert Eric Frykenberg souligne que le synode « a posé les bases d’un système éducatif complet et la pierre de fondation du clergé indigène indien. »
Brésillac et ses deux amis les Pères Leroux et Luquet tiennent à faire aboutir ces réformes pour contrecarrer la méthode jésuite parce que « l’accommodation » avec le système des castes était incompatible avec le christianisme. En proposant un curriculum aussi vaste, il poursuivait deux buts : éradiquer petit à petit la caste comme identité sociale et les préjugés par rapport au clergé indigène, promouvoir la pleine acceptation du clergé indigène aux yeux des missionnaires européens. D’après Brésillac, l’erreur des Jésuites était de se limiter à former de bons catéchistes et à réserver la prêtrise aux membres de la Société de Jésus. Les MEP, de leur côté, n’ont jamais considéré le clergé indigène comme leurs égaux. Ce fait déplorable, Brésillac espérait le rectifier [23].

Le collège aujourd’hui
De 3 ans à 17 ans : 6300 élèves
80% s’orientent vers la médecine ou les sciences de l’ingénieur ; 20% s’orientent vers les matières littéraires et scientifiques
Personnel enseignant : 150 ; personnel non-enseignant : 50.

(à suivre)

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