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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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La Société des Missions Africaines (SMA) est une communauté de missionnaires catholiques venant des cinq continents. Elle est présente en Afrique depuis 150 ans.

La SMA mène diverses actions en faveur de la santé, de la condition féminine et de l’éducation.

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Maroc, une « Église des humbles » et trois membres SMA
Article mis en ligne le 26 août 2013
dernière modification le 11 octobre 2013

par Jean-Marie Guillaume

Premières impressions

Ce qui m’a d’abord frappé au Maroc, c’est le ciel particulièrement bleu et lumineux au dessus de la campagne et des montagnes, un ciel beaucoup plus brouillé au dessus des villes, notamment celle de Casablanca. C’est aussi l’étendue du pays, son aridité, sa couleur proche du sable, ses montagnes et ses vallées, mais aussi ses plaines où émergent quelques étendues de verdure cultivée, surtout des vignes et des arbres fruitiers, là où l’arrosage est organisé. Sur les terres ou les collines non cultivées ou sur les champs qui ont été moissonnés et qui ont repris la couleur ocre, de nombreux troupeaux de moutons ou de chèvres, quelquefois de bovins, essaient de trouver un peu de nourriture, probablement quelques bourgeons qu’une rosée hypothétique aurait pu faire émerger durant la nuit. On a l’impression que ces animaux sont réduits à manger de la terre et que parfois ils changent de nourriture pour passer à la pierre. De longues autoroutes modernes à péage, souvent peu fréquentées, relient les villes les unes aux autres. Et là où il n’y a pas ou pas encore d’autoroute, les routes ordinaires, plus étroites, sont bien entretenues.

Maroc. Le long de l’autoroute.
Photo Jean-Marie Guillaume

Ce sont aussi de grandes villes qui éclatent de partout, villes construites autour d’une médina traditionnelle entourée de tours, de remparts crénelés, dans le style mauresque, qui rappellent les châteaux forts, percés de portes cintrées aux contours souvent décorés. Une multitude de nouveaux quartiers avec maisons en cube sont en construction autour des ces villes. Le Maroc, terre de soleil et d’un climat plutôt sec, avec des côtes à l’infini, attire. Les villes et agglomérations du bord de mer se dotent d’enclaves nouvelles, avec des appartements sécurisés et tout confort destinés aux touristes, de centre commerciaux, d’hôtels et de centres de vacances.

Casablanca. La mosquée royale.
Photo Jean-Marie Guillaume

Une chose qui m’a encore frappé est la perception du spirituel. Les tours des mosquées pointent jusque dans les plus petits villages, comme les dômes ou clochers des églises dans la ville de Rome. Mais il n’est pas permis au Maroc à un non musulman d’entrer dans une mosquée. La seule mosquée pouvant être visitée, avec un guide obligatoire et seulement durant quelques heures en après-midi, est la mosquée royale de Casablanca, parait-il la plus grande du monde, construite par le roi Hassan II sur un promontoire au bord de la mer. L’édifice est grandiose, tapissé de marbre, avec une esplanade à portiques immense. Les décorations autour des portes et des fontaines sont tout en finesse, de ciselures et de couleurs où le bleu domine. Rarement, et de façon discrète, des croix indiquent une église.

Casablanca. La mosquée royale.
Photo Jean-Marie Guillaume
Casablanca. La mosquée royale.
Photo Jean-Marie Guillaume

Cette présence du spirituel se traduit aussi dans les relations entre les gens, dans le langage respectueux de la présence sous jacente de Dieu, et dans la recherche entreprise par des personnes isolées pour le rencontrer. Partout où l’on s’arrête, comme par hasard, on rencontre quelqu’un, souvent des hommes, en quête de ce Dieu qui les poursuit.

Le Maroc, pour moi, c’est aussi ce contraste très fort entre deux populations : l’une aisée, héritière des grandes familles traditionnelles marocaines mais aussi venue de l’étranger, qui s’est rapidement enrichie par le commerce et l’industrie modernes ; l’autre pauvre, qui n’a pas accès au style de vie que nous qualifierions d’ordinaire, à peine de quoi survivre, toujours en recherche d’un petit boulot qui puisse aider. Le taux de chômage est très important dans ce pays, surtout parmi les jeunes qu’on rencontre partout, désœuvrés, parfois en bandes. Beaucoup d’entre eux ont l’esprit tourné vers le nord ou vers l’ouest, plus que vers l’est où se trouve le point de ralliement de l’Islam.

Si beaucoup de Marocains ont le regard tendu vers le nord, le Maroc est aussi une terre d’accueil pour de nombreux étudiants sub-sahariens, dotés d’une bourse du gouvernement marocain. Aidés par un complément de leur propre pays ou de leurs familles, ils profitent des cycles d’études multiples et de qualité offerts par les universités marocaines. Quelques uns, surtout parmi les spécialistes, arrivent au terme de leurs études à décrocher un emploi dans le pays. Relativement nombreux aussi sont les petits employés venus de l’étranger, surtout des pays subsahariens, heureux d’avoir trouvé un travail qui les aide à faire vivre leur famille restée au pays, mais souvent exploités et peu payés. Les bureaux d’envoi d’argent comme Western Union sont nombreux. L’enseignement dans les instituts universitaires est en français. C’est la langue la plus étudiée à l’école et la plus employée au Maroc après l’arabe. Partout on trouve des gens avec lesquels on peut communiquer, chercher son chemin et obtenir les renseignements voulus. Les enseignes des magasins et des lieux de vacances, les panneaux indicateurs, sont pour la plupart du temps libellés en français.

Vue sur Agadir.
Photo Jean-Marie Guillaume

La ligne aérienne la plus populaire qui amène touristes et voyageurs au Maroc est la « Royal Air Maroc ». Le voyageur sait ainsi de prime abord qu’il arrive dans un royaume. Le régime royal est partout rappelé. Chaque grande ville se vante de posséder un ou plusieurs domaine royal, que le roi s’efforce d’honorer de temps en temps. La couronne est très souvent représentée, parfois même en très grande dimension au dessus des collines dominant les villes. Beaucoup d’entreprises, de commerces, de complexes touristiques sont sous enseigne royale, à tel point qu’on a vite l’impression que la moitié du pays travaille pour le roi. Mais en fait, la plupart du temps, tout cela, m’a-t-on dit, est pour le bénéfice du pays et des Marocains. Si la police est très présente, le régime royal s’est libéralisé depuis quelques années et il est loin d’être aussi répressif qu’il ne l’est ou l’a été en d’autres pays du Maghreb.


L’Église au Maroc, une présence discrète, une présence de charité

Le Maroc compte aujourd’hui quelques « 30 millions d’habitants, tous officiellement musulmans avec environ 3000 israélites. Les chrétiens sont donc en principe tous étrangers : francophones, anglophones, italiens, polonais, dont beaucoup sont nés au Maroc, de nombreux étudiants subsahariens. L’Église catholique a été officiellement reconnue par une lettre de Sa Majesté le roi Hassan II au pape Jean-Paul II, le 30 décembre 1983 » [1].

La cathédrale catholique de Rabat.
Photo Jean-Marie Guillaume

Depuis 1923, il y a deux circonscriptions ecclésiastiques au Maroc, qui sont archevêchés depuis 1955. Celui de Tanger est essentiellement de langue espagnole ; son clergé (une bonne quinzaine de prêtres) est composé presqu’entièrement de franciscains qui furent le premier et longtemps le seul institut masculin présent au Maroc. L’archevêché de Rabat, à langue dominante française, couvre la majeure partie du pays. Le clergé, avoisinant la quarantaine, est très divers : prêtres venus de diocèses de France qui ont passé toute leur vie dans le pays, prêtres « Fidei Donum », religieux (franciscains ou autres), moines cisterciens… Les religieuses sont plus nombreuses, quelques 200, très engagées dans l’éducation, la présence de charité et d’aide social auprès des populations, la vie contemplative. Le groupe le plus nombreux, et peut-être le plus influent, a été et reste encore celui des « Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie ». Le plus humble et le plus discret est celui des « Petites Sœurs de Jésus » du Père de Foucauld. Si la liturgie se déroule la plupart du temps en français, l’archevêque a récemment demandé d’introduire le « Notre Père » en arabe, mais certaines communautés éprouvent des difficultés à accepter cette demande vu qu’il n’y a pas de « Marocains » présents aux liturgies.

Marrakech. L’église des Martyrs.
Photo Jean-Marie Guillaume

La communauté catholique peut se rencontrer en une quarantaine de villes, certaines grandes cités comme Rabat et Casablanca ayant plusieurs lieux de cultes. « De nombreuses communautés fraternelles (dont des religieuses et parmi elles des contemplatives) ont le rôle d’accueillir l’autre différent et de s’enrichir des différences. Elles sont appelées à témoigner par la manière de vivre, dans les lieux de travail, dans la vie associative ou les relations de voisinage, pour plus de justice, compréhension et tolérance. De nombreux touristes de passage ou des expatriés séjournant plus longtemps deviennent aussi des fidèles de la communauté chrétienne [2] ». Dans toutes les communautés, un gros effort est fourni pour l’accueil des étudiants subsahariens et nos trois confrères SMA s’y emploient de façon exemplaire. Plusieurs prêtres subsahariens, du Bénin, de Côte d’Ivoire ou d’ailleurs, ont été invités dans les paroisses, avec comme objectif principal la pastorale auprès des immigrés. La « Caritas » semble bien organisée sur le plan national. Elle participe à de multiples œuvres sociales et caritatives et projets de développement en lien avec des associations marocaines. Chaque paroisse a sa propre antenne et apporte son aide aux cas locaux urgents. Un prêtre est en charge de l’enseignement dans le diocèse et supervise les quinze écoles, maternelles, primaires, secondaires, techniques, dont les élèves sont presque tous musulmans.


Les membres SMA au Maroc

Le but principal de mon voyage au Maroc était de rendre visite à nos confrères de la Société des Missions Africaines. Ils sont trois, bien éloignés les uns des autres, au service d’une communauté chrétienne locale qui fonctionne selon les normes d’une paroisse classique, mais aussi et surtout au service d’émigrés et étudiants catholiques « subsahariens » venus faire des études dans les universités et instituts locaux. Ils sont rattachés au diocèse de Rabat. Je ne sais pas quel a été l’impact de ma visite, mais en tout cas elle m’a fait grand bien.

1 a - Un bel accueil à Agadir

Le premier qui m’a reçu et ne pouvait cacher sa joie de m’accueillir est le Père Gilbert Bonouvrie, de la province des Pays-Bas, à Agadir, où il est depuis une vingtaine d’années. En ce temps-là la province SMA des Pays-Bas nourrissait le projet de prendre en charge le sud du diocèse de Rabat.

Le port d’Agadir.
Photo Jean-Marie Guillaume

Le vendredi 7 septembre, j’avais pris l’avion Royal Air Maroc AT 725 à 13h 30 de Strasbourg à Casablanca, où je suis arrivé comme prévu à 16h 55 heure locale (deux heures de différence). Je devais prendre une correspondance pour Agadir à 19h 45, mais l’avion étant supprimé, on m’a enregistré pour l’avion suivant qui partait à 21h 10, ce qui m’a fait arriver à Agadir à 22h 10. Les formalités d’entrée, le visa n’étant pas nécessaire, ont été vite remplies et je me suis retrouvé devant le grand parking presque vide de l’aéroport tandis que Gilbert et Latifa montaient les escaliers pour m’accueillir. Et nous sommes partis vers la ville sur des routes toutes nouvelles, larges et sans trafic…

Le lendemain matin, Gilbert m’a montré et expliqué la ville, en commençant par une excursion sur le site de l’ancienne cité, détruite par un tremblement de terre le 29 février 1960 à 23h 40. Elle devait être bien fortifiée, d’après une tour dont les bases ont résisté et les murs d’enceinte qui retiennent encore la colline. Quelques 15.000 personnes sont restées enfouies sous les décombres, et les gens qui ont connu ce cataclysme, ou l’ont entendu raconter, l’évoquent encore avec émotion et en gardent les cicatrices dans leur cœur. Au bas de la colline, le port de commerce et la mer, et vers l’ouest, la ville actuelle au bord de la mer, le long de la plage. De 500 habitants en 1920, la ville est passée à 30.000 en 1952 et à 300.000 aujourd’hui, formant avec les quartiers alentour une agglomération d’un million d’habitants. Si la pèche et l’agriculture sont toujours actives et productrices, le tourisme est devenu la principale industrie : terrasses et hôtels abondent au bord de la place, plus luxueux les uns que les autres. De nouveaux quartiers, de plus en plus nombreux, sont en construction, principalement en vue de l’accueil des touristes qui viennent à longueur d’année. Actuellement, les avions directs de Pologne à Agadir déversent régulièrement des centaines de visiteurs ; ils viennent parfois avec leur aumônier à l’église locale Ste-Anne célébrer l’Eucharistie le week-end ou simplement participer à la célébration dominicale. Cependant, on dit que l’activité touristique, à cause de la crise et des remous du « printemps arabe », s’est beaucoup calmée.

Agadir. Les Pères SMA Bonouvrie, Guillaume et Penkala.
Photo Jean-Marie Guillaume

1 b – La paroisse Ste-Anne

L’église Ste-Anne, seule présence de l’Église catholique dans cette grande ville, est très discrète, dans un quartier plutôt tranquille. Elle est indiquée par un panneau sur le mur extérieur qui limite la rue et la propriété ; son clocher émerge à peine des arbres. Son ouverture à l’international et à la catholicité est indiquée dès l’entrée sur les panneaux d’accueil et les dépliants en nombreuses langues. L’église est ouverte toute la journée. Très souvent passent des visiteurs qui s’arrêtent pour prier ou pour saluer le prêtre disponible à tous.

Agadir. L’église Ste-Anne.
Photo Jean-Marie Guillaume

Naturellement, je participe aux célébrations eucharistiques organisées à la paroisse. Il y a d’abord celle du samedi soir, pour moi celle du 8 septembre. Quelques 80 personnes sont là ; généralement la participation des fidèles réguliers est un peu plus nombreuse, car la rentrée n’a pas eu lieu. Le Père Gilbert est là, à l’entrée de l’église, et salue tout un chacun, demandant la nouvelle. Il s’enquiert de l’origine des gens de passage, s’adressant dans leur langue lorsqu’il le peut car il manie le français, l’anglais, le flamand, l’italien l’espagnol et peut même sortir quelques phrases en polonais. Au cours de la liturgie, il s’arrangera pour que chacun ait un petit bout de prière en sa propre langue. D’ailleurs la feuille qu’il a préparée avec grand soin pour la liturgie inclut plusieurs langues. Il sollicite le plus de personnes possible pour une lecture, une réflexion, une prière, et chacun des intervenants est introduit par son prénom. Une chorale de 6 ou 7 dames, la chorale de Zusi, anime la liturgie. Les chants sont simples, très beaux et bien exécutés. Chacun se sent accueilli. La célébration se poursuit dans le jardin aux fleurs multicolores autour d’un « pot » organisé à l’occasion de ma visite. Toutes les occasions sont saisies pour le « pot de l’amitié », où se fabriquent l’échange et la connaissance.

Agadir. Célébration à l’église Ste-Anne.
Photo Jean-Marie Guillaume

La célébration du dimanche a lieu à 10h. L’assemblée est plus étoffée qu’hier soir, quelques 150 personnes dont un bon nombre de touristes polonais. L’accueil est aussi chaleureux. La célébration est animée par « la chorale africaine », aux performances semblables à celles des chorales d’Afrique de l’Ouest. Elle est composée d’une dizaine de personnes, la plupart étudiants, venus du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Togo, de Madagascar… Après la célébration, réunion de pré-rentrée des étudiants. Les étudiants subsahariens constituent une aumônerie et suivent un programme sur l’année animé par le Père Bernard, le curé de la communauté de Tarroudant, à quelques 80 km. Tous les subsahariens présents, qu’ils soient étudiants ou simplement employés, participent à cette rencontre. Je dois leur présenter la SMA, ses activités, mes préoccupations et la mission. Ils ont apporté quelques vivres et, avec l’aide de Latifa, le repas est organisé. Vers 14h ils commencent à quitter les lieux. Une jeune dame sénégalaise me raconte sa vie comme employée chez un couple marocain de cardiologues ; elle vit chez eux, où elle est sollicitée à plein temps pour les services de la maison, le soin des deux enfants et les caprices de leur maman, avec un salaire minimum qu’elle envoie à sa famille. Une troisième célébration dominicale a lieu le dimanche soir à 19h. L’assistance est réduite, il n’y a pas de chorale, mais l’accueil et la participation de tous y sont toujours aussi chaleureux.

Agadir. Etudiants sub-sahariens.
Photo Jean-Marie Guillaume

Latifa, musulmane, est l’âme de la maison. Elle ne compte pas ses heures, prépare le repas, fait les courses, accueille les visiteurs, fait office de sacristain, prend soin de l’église où elle aime prier, surveille le Père dans ses accrocs de santé et rentre chez elle en taxi. Jean-Paul, étudiant togolais en informatique, termine son mandat comme président de l’aumônerie locale des étudiants. Il fait office de secrétaire paroissial.

Agadir. Le Père Bonouvrie, Latifa et le Père Penkala.
Photo Jean-Marie Guillaume

Ste-Anne est aussi une paroisse classique avec toutes ses activités, catéchèse, préparation aux sacrements, groupes de réflexion etc. car bien des familles, venues d’Europe, se sont installées dans la ville. Une maison un peu plus loin, propriété de l’évêché ou de la paroisse, dispose, outre un petit appartement, de salles de catéchèse et de réunions.
La Caritas, dont le bureau est animé par un couple protestant, un instituteur marocain et le prêtre catholique, est aussi très active. Elle répond aux besoins locaux, comme des aides à l’achat de médicaments, de lunettes et de fournitures scolaires, bourses d’étude, aides ponctuelles à des projets de développement, surtout en rapport avec la sécheresse, constructions de puits, de digues, de canaux d’irrigation, sans oublier le soutien régulier des enfants abandonnés et des aveugles.

Le Père Gilbert est très attaché à son église et à cette paroisse. Il ne manque pas une occasion pour la faire connaître, l’animer et inviter les gens à contribuer à cette animation. Les premières lignes de la feuille mensuelle d’annonces, distribuée à tout vent, l’indiquent clairement : « Très souvent on passe dans tous les hôtels et agences de voyage pour faire connaître notre église. Mais ça ne suffit pas !!! Il faut le bouche à oreille. SVP Parlez de l’église Sainte-Anne autour de vous. Ne venez pas seul(e) à l’église. Merci ! » Plus loin, la feuille dit encore : « Si vous êtes contents d’avoir trouvé notre petite église Sainte Anne, manifestez-le en vous montrant généreux au moment de l’offrande et faites-la connaître autour de vous. » Généralement, les gens sont contents d’avoir trouvé cette petite église, son pasteur et ses animateurs, et ils le manifestent.


2- Rencontre des SMA chez l’archevêque de Rabat

Le Père Wƚadysƚaw Penkala, curé de El Jadida, est venu nous rejoindre à Agadir ce lundi 11 septembre. Le lendemain il nous emmène, Gilbert et moi, jusqu’à Rabat. Partis à 5h du matin, nous atteignons la capitale à 11h. Je dois un très grand merci à Wƚadysƚaw, qui m’a conduit d’un endroit à l’autre avec beaucoup de patience et de disponibilité, sûr de la route qu’il suivait. C’est l’archevêque lui-même, Mgr Vincent Lendel, qui nous accueille et qui, à ma grande confusion, monte ma valise jusque dans ma chambre. Il sait ce qu’est un institut missionnaire.

Avec l’archevêque de Rabat.
De g. à dr. : M. Boucrot, le P. Guillaume, le P. Bonouvrie, Mgr Lendel, le P. Penkala et le P. Revelli.
Photo Jean-Marie Guillaume

Né au Maroc de famille française, il est lui-même membre de la Congrégation des Missionnaires du Sacré Cœur de Bettaram, institut qui est présent en Côte d’Ivoire, et a été provincial en France. Nous célébrons l’Eucharistie avec lui à la chapelle de l’archevêché et prions pour le Père André Joguet, vicaire général apprécié de tous, qui est en train de mourir d’un cancer en France [3]. « Ce n’est pas souvent que les confrères SMA se retrouvent ensemble, et c’est un plaisir que de vous recevoir à l’archevêché », nous dit l’archevêque. L’atmosphère est en effet à l’accueil, l’apéritif et le repas en sont des signes évidents et appréciés.

La cathédrale catholique de Rabat.
Photo Jean-Marie Guillaume

Dans l’après-midi nous prenons le temps de nous retrouver en tant que SMA. Chacun des trois confrères partage ce qui fait sa vie, ses soucis… Ils font œuvre missionnaire, engagés qu’ils sont en une pastorale locale dans un environnement musulman et au service des étudiants sub-sahariens. « Chaque année, à chaque rentrée universitaire, il faut recommencer. La situation est différente de l’Afrique de l’Ouest, il n’y a pas de communauté bien enracinée pour nous soutenir et nous aider. Si des problèmes arrivent, et il y en a, il faut souvent les résoudre seul ». Suite à notre réunion, l’évêque me reçoit pour un échange. Il me dit sa grande satisfaction de la présence des missionnaires SMA, bien engagés dans leur travail, chacun œuvrant à sa manière et apportant tout ce qu’il est et tout ce qu’il a avec une grande générosité. « Ils semblent heureux dans leur apostolat », me confie-t-il.

Vitrail de la cathédrale de Rabat.
Photo Jean-Marie Guillaume

On ne peut passer à l’archevêché sans visiter la cathédrale Notre-Dame, un grand édifice en bêton avec une nef principale très haute qui donne sur des vitraux magnifiques dédiés à la Vierge Marie. Les célébrations eucharistiques du dimanche font le plein et plusieurs prêtres, dont des prêtres sub-sahariens, sont attachés à la paroisse et rayonnent sur de petits lieux de cultes dépendant des communautés religieuses de la ville.


3 - Fès

De Rabat, il nous faut trois heures pour atteindre Fès, où le Père Matteo Revelli, SMA de la province d’Italie, nous attend pour le repas de midi en ce mercredi 13 septembre. Il nous explique son église qu’il a remise à neuf, un édifice lumineux en rectangle, aux fenêtres sans vitraux, avec une fresque au mur du chœur. Elle peut accueillir 5 ou 600 personnes et la messe dominicale fait le plein. Il s’agit d’une paroisse classique avec toutes les activités qui s’y rattachent, dont une insistance sur la Caritas. Mais la pastorale auprès des étudiants étrangers occupe davantage Matteo. C’est le début de l’année universitaire, il faut recommencer avec beaucoup de nouveaux, refaire des groupes de catéchuménats, réorganiser l’accueil, le bureau de l’aumônerie, relancer les animations, les groupes de réflexion…

Fès. Le rempart.
Photo Jean-Marie Guillaume
Fès. Porte de la ville.
Photo Jean-Marie Guillaume
Fès. Porte de la ville.
Photo Jean-Marie Guillaume

Nous passons une bonne partie de l’après-midi à visiter la Medina, le vieux quartier de la ville, entouré d’un mur aux portes décorées de faïence couleur bleu de Fès. Sœur Béatrice, des Petites Sœurs de Jésus, connaît bien l’histoire et la géographie de l’endroit, elle nous en fait admirer les détails artistiques et l’architecture des diverses mosquées et autres bâtiments remarquables. La Medina est faite de boutiques et d’ateliers artisanaux, tissage, couture, travail du cuir, sculpture…

Fès. La médina.
Photo Jean-Marie Guillaume
Fès. Mosquée.
Photo Jean-Marie Guillaume

Au passage nous sommes interpelés par le tenancier d’un magasin de faïence qui reconnaît la sœur et dit toute son admiration et sa reconnaissance pour l’éducation qu’il a reçue enfant dans une école tenue par les sœurs, puis au collège tenu par des religieux. Il nous fait entrer dans son magasin et nous offre le thé ; bien-sûr, il aurait aimé qu’on lui achète quelque chose car la journée, dit-il, n’a pas été faste. En ces temps de crise, les touristes se font plus rares et achètent peu.

Fès. Halte chez un marchand de poteries.
Photo Jean-Marie Guillaume

Et c’est chez les Petites Sœurs de Jésus que nous finissons notre journée. Elles viennent d’aménager dans une nouvelle demeure à plusieurs appartements, à l’intérieur de la Kasbah. Leur propre logement est de plain-pied : deux chambres, une toute petite cuisine et un coin toilette, autour d’une petite cour carrée ouverte vers le ciel. L’étage est constitué de la même manière. Elles sont trois à vivre dans cet espace, deux sœurs françaises et une indienne qui est la responsable. Sœur Lucille travaille à la décoration dans un atelier de poterie, pour 30 dhirams par jour ; elle va être augmentée à 40, à peine de quoi payer le loyer. Nous allons célébrer l’Eucharistie. Dehors, dans la rue les enfants jouent bruyamment, sœur Béatrice leur demande de faire moins de bruit car nous allons prier… Quelques minutes plus tard, le bruit cesse, les enfants sont partis ailleurs. « Les gens nous ont bien acceptées, ils nous aident quand ils le peuvent, ils ont compris ce que nous sommes, ils savent que nous prions, ils nous respectent. »

Chez les Petites Soeurs de Jésus à Fès.
de g. à dr. : le P. Revelli, Soeurs Lucille et Béatrice, le P. Guillaume.
Photo Jean-Marie Guillaume

4 - El Jadida

Il y a à peu près cinq heures de route de Agadir à El Jadida, plus au nord sur la côte. C’était la fête en ce dimanche 17 septembre à la paroisse St-Bernard, seule présence catholique de cette ville où le tourisme se développe de façon luxueuse. On y célébrait Saint Bernard et Saint Cyprien, patron de l’église de l’Afrique du Nord. C’était aussi le dimanche de rentrée pour les étudiants sub-sahariens. La célébration eucharistique fut précédée par une longue répétition de la chorale africaine, dirigée par une jeune fille venue de Côte d’Ivoire. Il n’y avait pas de prêtre résident pendant quelque temps, mais la communauté reprend vie et se reconstitue petit à petit.

El Jadida. Eglise St-Bernard.
Photo Jean-Marie Guillaume
El Jadida. Eglise St-Bernard.
Photo Jean-Marie Guillaume
El Jadida. Entée du presbytère.
Photo Jean-Marie Guillaume

En ce dimanche, il y avait quelques 80 participants, dont un tiers d’étudiants sub-sahariens. La petite église a été complètement rénovée. Après la célébration eucharistique, je dois expliquer ce qu’est la SMA. Et nous nous retrouvons tous ensemble sous les arbres devant le presbytère pour un repas bien organisé par les habitués de la paroisse, sous la direction d’Alberto, ancien restaurateur, fils d’émigrés italiens.

El Jadida. Repas communautaire le 17-09-2012.
Photo Jean-Marie Guillaume

L’après-midi, Yannick, l’homme de confiance de la paroisse, étudiant du Cameroun, me fait visiter la ville avec Ionès, un jeune Marocain qui travaille à la paroisse. Chemin faisant, Yannick me confie qu’il vit dans le stress depuis vendredi et ne cesse de prier car le Pape est au Liban pour un voyage à risque et il a peur qu’il ne lui arrive quelque chose. Chacun prétend connaître la ville mieux que l’autre et use de compétition pour les explications et les rues à emprunter.

El Jadida. Les remparts de la cité portugaise.
Photo Jean-Marie Guillaume
El Jadida depuis les remparts de la cité portugaise.
Photo Jean-Marie Guillaume

Le quartier le plus typique est celui de la vieille ville portugaise, fortifiée comme un château sur le bord de mer. Je me prends à admirer les gamins qui courent sur les remparts et se jettent dans l’eau du port. Sous le centre de cette vieille ville, une très grande citerne a été aménagée pour servir de réserve d’eau en cas de siège. Sa structure ressemble à celle d’une grande crypte à voûte en plein cintre, éclairée sommairement par la lumière qui pénètre à travers des trous.

El Jadida. La citerne sous la cité portugaise.
Photo Jean-Marie Guillaume

En chemin nous nous arrêtons au cimetière chrétien qu’une association d’anciennes familles du Maroc fait entretenir. Les tombes des militaires français ont été restaurées grâce à l’attention des anciens combattants ; parmi ces tombes, quelques militaires musulmans. De temps en temps, des enterrements ont encore lieu, membres de familles d’origine européenne qui ont longtemps vécu sur cette terre du Maroc, ou qui ont tenu à retrouver leurs parents enterrés là depuis longtemps. Depuis l’indépendance, petit à petit, la plupart des familles d’origine européennes a quitté le Maroc, mais certaines personnes continuent à s’accrocher à ce pays qu’ils ont aimé, ils en font partie et continuent à y vivre.


Autres rencontres
1 - Notre Dame de Lourdes à Casablanca

Il convient de faire un arrêt à Casablanca, la plus grande ville du Maroc. Cette mégapole, aux rues grouillantes de monde, aux commerces florissants, a aussi ses quartiers traditionnels. Nous nous arrêtons d’abord à l’église Notre-Dame de Lourdes, immense nef triomphale dont les parois latérales sont tout en vitrail coloré allant du bleu à la couleur du soleil. Cette grande verrière raconte la Vierge Marie, depuis ses signes annonciateurs repérés dans l’Ancien Testament comme celui de l’Arche d’Alliance, jusqu’aux évangiles de Noël, de Cana, de la crucifixion, de la Pentecôte. L’histoire de Marie se prolonge avec celles des grands sanctuaires qui lui sont dédiés, pour se terminer au signe grandiose de l’Apocalypse.

Casablanca. Eglise N-D de Lourdes.
Photo Jean-Marie Guillaume
Casablanca. Eglise N-D de Lourdes.
Photo Jean-Marie Guillaume

La communauté des prêtres qui nous reçoit à table est animée par le Père Daniel, nouveau vicaire général, au savoir imposant. Un autre prêtre, Michel Rondot, dont je devine l’origine franc-comtoise, a passé plus de 50 ans au Maroc, tandis que Romeo, jeune prêtre béninois, est arrivé hier soir de son pays et commence à découvrir le pays. Il sera guidé par un prêtre ivoirien présent à Rabat depuis plusieurs années. La rencontre du soir avec le Père Jean-Marie Lemaire m’éclaire beaucoup sur la façon dont le royaume du Maroc fonctionne, sur la situation de l’Église, de l’Afrique, du dialogue interreligieux. Il y a beaucoup de signes d’espoir : le Maroc progresse, l’Afrique est le continent de l’avenir.

Casablanca. Eglise du Sacré-Coeur, aujourd’hui désaffectée.
Photo Jean-Marie Guillaume
Casablanca. Eglise du Sacré-Coeur, aujourd’hui désaffectée.
Photo Jean-Marie Guillaume

Il y avait à Casablanca une autre église, tout en hauteur, dédiée au Sacré Cœur. Désaffectée, elle a été remise aux autorités de la ville, qui peinent à l’entretenir et à la garder propre. Elle a été transformée en un local pour expositions et conférences. Tous les signes chrétiens extérieurs, comme la croix sur la haute tour, ont été effacés. Seul demeure le vitrail coloré, au fond de l’abside.

2 - Les Franciscains de Marrakech et les sœurs des Saints Cœurs

Marrakech est une ville traditionnelle dotée elle aussi d’une grande médina fortifiée. Le curé de la paroisse des Martyrs, un jeune Franciscain croate très jovial et dynamique, nous la fait visiter. Il nous montre l’endroit où les premiers Franciscains arrivés au Maroc ont été martyrisés, peu après le temps de St. François. La communauté actuelle des Franciscains vit dans le couvent attenant à l’église des Martyrs.

Marrakech. Le centre.
Photo Jean-Marie Guillaume
Marrakech. La plus vieille tour.
Photo Jean-Marie Guillaume

Jean-Baptiste, le « gardien », est congolais. La mémoire des lieux, puits de science et de sagesse, est personnifiée par le frère Gilles, dans le pays depuis 60 ans. Deux jeunes frères sont venus renforcer la communauté, un Philippin et un Mexicain. Ils viennent d’arriver et en sont encore à l’apprentissage du français. Les Franciscains ont décidé récemment de renforcer leur présence au Maroc, avec l’envoi de onze frères. C’est une communauté joyeuse qui nous reçoit à une table améliorée pour la circonstance : Wƚadysƚaw, connu pour son accueil généreux que les frères ont apprécié, se devait d’être honoré.

Marrakech. L’église des Martyrs.
Photo Jean-Marie Guillaume

L’église des Martyrs se repère facilement grâce à son clocher qui fait pendant à la grande tour de la mosquée d’en face. Elle est entourée d’un petit jardin et de verdure. Elle est bien tenue, presque bourgeoise. Elle fonctionne comme centre paroissial, avec les activités habituelles, catéchèse, réflexions, groupes de prières. De plus, elle s’est spécialisée dans les fêtes familiales particulières : on y célèbre les mariages, les premières communions, les funérailles…

Marrakech. La médina.
Photo Jean-Marie Guillaume

Nous prenons le repas du soir et passons la nuit chez les sœurs libanaises des « Saints Cœurs » où nous sommes accueillis comme si nous étions les seuls au monde. Elles ont repris l’école tenue naguère par les sœurs de Notre-Dame des Apôtres. L’entrée de l’école porte d’ailleurs toujours le nom École Sœurs Notre-Dame des Apôtres. Les sœurs libanaises ne sont que quatre mais elles sont bien organisées et font face de façon admirable aux multiples tracasseries et taxes administratives qu’on leur impose. Un de leurs points d’honneur est d’accueillir riches et pauvres, les plus riches payant pour les plus pauvres. L’école fait le plein avec plus de 1200 élèves. L’enseignement, même aux petits de quatre ans, est donné en français. Elles nourrissent le projet d’ouvrir un collège pour les études secondaires car la clientèle se fait pressante.

Marrakech. La vieille ville.
Photo Jean-Marie Guillaume

Midelt.
1 - L’esprit de Thibhirine

Midelt depuis le monastère N-D de l’Atlas.
Photo Jean-Marie Guillaume

Ce qui m’a le plus impressionné, c’est certainement la visite du petit monastère cistercien de Notre-Dame de l’Atlas et la rencontre avec le frère Jean-Pierre, le dernier survivant de Thibhirine. L’endroit se trouve en haut de la petite ville de Midelt, à 200 km au sud de Fès. Depuis Azrou, une route étroite se faufile entre les montagnes pour aboutir sur les hauts plateaux de l’Atlas. Le monastère a fait son nid dans un ancien couvent des Sœurs Franciscaines de Marie.

Le paysage des environs de Midelt.
Photo Jean-Marie Guillaume

Les sœurs ne sont plus que trois, installées dans une petite maison tout près de là. Leur atelier, Kasbah Myriem, broderie et tissage Berbères, devenu coopérative, a été passé à une association de femmes locales. Leur magasin est rempli de beaux tissus de toutes sortes. La communauté sert d’appui à d’autres sœurs, qui ont fondé une fraternité itinérante et vivent sous la tente au milieu de Touaregs semi-nomades. Le monastère est un havre discret de silence, de prière, de paix et de partage, de présence pour un dialogue de vie et de foi en milieu musulman.

Midelt. Le monastère N-D de l’Atlas.
Photo Jean-Marie Guillaume
Midelt. L’entrée du monastère N-D de l’Atlas.
Photo Jean-Marie Guillaume
Midelt. La cour du monastère N-D de l’Atlas.
Photo Jean-Marie Guillaume

L’entrée, avec ses deux miradors crénelés, ressemble aux portes des villes fortifiées et des palais. Elle donne accès à une cour de sable encadrée par plusieurs bâtiments : à droite, la chapelle, la résidence des moines et l’hôtellerie ; à gauche, une autre chapelle dédiée au Bienheureux Charles de Foucauld et un bâtiment destiné à l’accueil des groupes de passage, pèlerins ou curieux qui, à la suite du film Des dieux et des hommes, se font de plus en plus nombreux et peuvent ainsi s’organiser de façon autonome. La propriété s’étend derrière les bâtiments en un immense jardin et un verger.

N-D de l’Atlas. Chapelle dédiée au Bx Charles de Foucauld.
Photo Jean-Marie Guillaume
N-D de l’Atlas. Portrait du Bx Charles de Foucauld peint par un Berbère.
Photo Jean-Marie Guillaume

Le frère Prieur, Jean-Pierre Flachaire, Jean-Pierre n°2, nous fait visiter les lieux. Il commence par la chapelle de Charles de Foucauld, qui rappelle les petites églises romanes. Dépouillée de tout artifice, elle est de cette couleur ocre dont on ne se lasse jamais dans ce pays. Avant d’installer une communauté de priants dans le désert du sud algérien, Charles de Foucauld, alors militaire et géographe, était venu clandestinement au Maroc en 1896. Son portrait le mieux réussi est peut-être celui qui est ici et qu’a peint récemment un artiste marocain.

N-D de l’Atlas. Chapelle souvenir du P. Peyriguère.
Photo Jean-Marie Guillaume
N-D de l’Atlas. Portrait du P. Peyriguère peint par un Berbère.
Photo Jean-Marie Guillaume

Sur la droite en entrant, une porte donne sur une autre chapelle qui rassemble les souvenirs attachés à un autre amoureux et bienfaiteur des petites gens au Maroc, le Père Peyriguère : « C’est en Tunisie, alors qu’il est curé de Hammamet, qu’il découvre le père de Foucauld, grâce au livre de René Bazin. Avec un compagnon, il fonde, en 1926, une première fraternité selon l’idéal du père de Foucauld, à Ghardaïa en Algérie. Mais leurs santés les obligent tous les deux à interrompre l’essai. Et c’est en 1927 que le Père Peyriguère débarque au Maroc. En pleine épidémie de typhus, il fonde la mission de Tarroudant. Lui-même est atteint très gravement. Enfin, en juillet 1928, il s’installe définitivement à El-Kbab au milieu d’une tribu berbère du Moyen Atlas. Très vite il ouvre un dispensaire où les malades se pressent en foule. Il distribue vêtements et nourriture à tous les nécessiteux qui viennent frapper à sa porte. Mais ce qui a conquis les populations, ce n’est pas seulement sa bienfaisance, c’est aussi son indépendance farouche vis-à-vis des autorités (françaises à l’époque) et ses exigences de justice. C’est surtout le prestige d’un homme qui prie, de jour comme de nuit, dans sa petite chapelle. Le cœur usé par tant de travail et d’austérité, le Père Peyriguère meurt le 26 avril 1959, à l’âge de 76 ans [4] ». La petite chapelle qui rappelle son souvenir est dotée de l’autel sur lequel il célébrait l’eucharistie. Quelques uns de ses vêtements liturgiques, des écrits et divers objets qui lui ont appartenu sont disposés à l’arrière de la chapelle. Un grand portrait grandeur nature, où le Père est peint en tenue berbère, est accroché au mur, auprès de son sarcophage en bois car ses restes mortels ont été rapatriés de El-Kbab en 2001. Il s’agit d’un véritable sanctuaire, dédié à un homme à la sainteté reconnue par tous ceux avec lesquels il a tissé des liens de fraternité reflétant la bonté de Dieu, mais trop humble, trop discret et trop pauvre pour être porté sur les autels.

N-D de l’Atlas. La chapelle du monastère.
Photo Jean-Marie Guillaume

La découverte des lieux se poursuit avec la salle du « mémorial » dédié aux moines martyrs de Thibhirine. Durant la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept frères du monastère de Notre Dame de l’Atlas de Tibhirine, en Algérie, sont enlevés. Quelques semaines plus tard, le 21 mai, ils étaient assassinés. Le monastère est transféré à Fès le 2 juin 1996 et plus tard à Midelt, au pied de la chaine des montagnes du Moyen Atlas qui pointent à 3 747 m. En fait, Notre Dame de l’Atlas, d’après le Prieur, n’est pas un monastère mais simplement un prieuré. Le maximum de moines, d’après lui, serait de six personnes. Ils sont actuellement quatre mais nous n’en rencontrerons que trois, le quatrième, le chantre, dont l’absence se fait sentir durant les célébrations des offices, est absent. Signe d’espoir, deux postulants se sont présentés, dont un prêtre diocésain des U.S.A. Il faut une vocation particulière pour venir ici dans la solitude, la chaleur ou le froid. Le rythme d’une vie routinière qui commence à 4 h du matin est marqué par les sept offices de l’Église, la contemplation, le travail manuel, la recherche de Dieu, le contact simple avec la population locale. Le frère Prieur, Jean-Pierre, sent que le monastère est fragile en cette Afrique du Nord secouée actuellement par tant de vagues socio-politiques et de mouvements religieux extrémistes. Mais il croit à la proximité des peuples et des religieux, et il est plein d’idées pour son monastère, qui suit de façon stricte la vie cistercienne. Il est fier de pouvoir dire que, malgré leur petit nombre, la communauté reste fidèle à la célébration chantée de tous les offices.

2 – L’accueil du voisin

Cependant, cette stricte observance reste ouverte pour des aides socio-caritatives éventuelles et surtout pour le simple partage des joies et des peines que la vie ménage dans les foyers. C’est de bon cœur que les moines répondent, toujours en groupe, aux invitations de la rupture du ramadan, de la célébration des mariages et des fêtes locales. Eux-mêmes reçoivent leurs voisins à l’occasion de fêtes chrétiennes ou d’événements marquant la vie du monastère. C’est là un des moyens les plus authentiques du dialogue et on y parle toujours de Dieu.

N-D de l’Atlas. Icône des Sept Dormants.
Photo Jean-Marie Guillaume

Le mémorial est un autre sanctuaire dans lequel nous entrons avec émotion et précaution. Sur un pupitre, une copie agrandie du testament de Christian de Chergé, quelques livres et manuscrits de Thibérine, une icône représentant les sept moines assassinés. On ne peut que s’y recueillir. Nous finissons par la chapelle, qui peut accueillir plus d’une cinquantaine de personnes. Le chœur, de style roman en pierres de taille, reproduit en miniature celui des églises cisterciennes. Une icône de la Vierge est bien en évidence, sur le côté droit à l’entrée de l’abside. Une autre belle icône, celle des « Sept Dormants », rappelle de façon discrète les sept moines entrés dans le sommeil en attente de la résurrection. Mais tout le monde sait qu’ils sont déjà présents dans l’amour éternel de Dieu avec le Fils ressuscité.

N-D de l’Atlas. Icône des Sept Moines de Tibhirine..
Photo Jean-Marie Guillaume

Le frère José-Luis, l’hôtelier d’origine espagnole, a la parole facile et abondante. Il nous indique nos chambres et nous précise que le thé sera servi à 16h 30 et que nous y sommes attendus. Ce thé est un véritable rituel. Il a lieu deux fois par jour, à 10h 30 et à 16h 30, dans le local mis à la disposition des ouvriers qui travaillent au monastère. Ils sont trois permanents et il peut y en avoir d’autres occasionnellement en cas de travaux spéciaux, comme actuellement pour la construction d’une extension à l’hôtellerie. C’est Omar, musulman, l’ouvrier principal du groupe, qui fournit le thé, le prépare avec de la menthe et des herbes et le sert à chacun. Les moines y assistent toujours, c’est un peu leur récréation, de même que les hôtes de passage, aujourd’hui un monsieur qui vient régulièrement de France passer un mois au monastère, Wƚadysƚaw et moi… On fait les présentations, on parle de tout et de rien et surtout des affaires locales. On crée des liens de voisinage, de fraternité, de dialogue, qui s’approfondissent de plus en plus et se répercutent au dehors. Ce jour-là, le frère Prieur, probablement pour la énième fois, incite Omar à raconter sa conversion : lorsqu’il était jeune, il menait une vie très dissolue et se laissait aller à la débauche ; le jour de son mariage, se sentant homme responsable et libre, il a décidé de changer de vie et, depuis ce temps, il n’a jamais bu d’alcool et a prié tous les jours selon les recommandations de sa religion. Il porte aux moines une véritable vénération. Il est toujours inquiet lorsque le Prieur s’en va avec la voiture pour un long voyage ; il n’ira jamais dormir sans s’être assuré qu’il est rentré sain et sauf.

3 – Rencontre avec frère Jean-Pierre

Cette séance de thé, à laquelle nous participerons encore le lendemain, me permet de rencontrer le frère Jean-Pierre n° 1, « le dernier moine de Thibhirine ». Au cours de la longue conversation que nous aurons ensemble, j’apprends qu’il est d’origine lorraine, qu’il a été ordonné prêtre en 1953 à Lyon par Mgr Parisot, SMA, vicaire apostolique de Ouidah [5] pour le compte des Pères Maristes. Très vite il est poursuivi par l’idéal trappiste et obtient finalement d’entrer à la trappe de Timadeuc en Bretagne, où il est aspirant avec Paul Houix en 1960 [6]. Frère Jean-Pierre est d’une simplicité et d’une humilité déconcertantes, presque embarrassé d’avoir par hasard échappé à l’enlèvement de mars 1996. Il parle avec beaucoup de respect et de délicatesse de ses frères enlevés, sûr de leur foi, de l’offrande de leur vie, sûr que le grain jeté en terre lève toujours : « On peut écraser sept fleurs, on ne peut pas empêcher le printemps de refleurir », est-il écrit sur la page de garde d’un des derniers livres sur Tibhirine [7]. Je n’ose pas lui poser de questions sur cette expérience douloureuse dont il parle avec beaucoup de recul et d’émotion. On lui en a déjà tellement posées [8]. Il me parle surtout de la bonté de Dieu Père, de sa présence, de tant de grâces reçues…

N-D de l’Atlas. de g. à dr. : les deux Fr. Jean-Pierre, le P. J.-M. Guillaume et le Fr. José-Luis.
Photo Jean-Marie Guillaume

En cours de soirée, juste avant les Complies, les moines m’invitent à leur présenter ce qu’est la SMA. J’évoque surtout le contrat spirituel conclu entre le père Planque et la Grande Chartreuse, le changement de vie de plusieurs de nos confrères qui, après une vie active en mission, sont entrés chez les Cisterciens. J’en avais rencontrés deux en 1987 au monastère cistercien du diocèse de Kikwit, au Congo. Je leur dresse aussi un panorama rapide de nos activités en Afrique et des maisons de formation qui sont pour nous l’un de nos plus grands soucis. Les questions ne sont pas nombreuses, les moines semblent fatigués, ils sont debout depuis 4h du matin. La prière du soir des Complies nous rassemble encore et nous chantons notre confiance à la Vierge Marie, sur le ton du solennel « Salve Regina, Mater misericordiae ».

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