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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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Pascal : un guide pour dialoguer aujourd’hui ?
Article mis en ligne le 25 novembre 2013

par Albert Kouamé

Le Père Albert Kouamé, sma, membre de la communauté du Zinswald, a soutenu brillamment son mémoire de Master en philosophie à l’Université de Strasbourg le 24 mai 2013. Sous la direction de M. Edouard Mehl, il a présenté une dissertation sur les Pensées de Blaise Pascal intitulée « La religion hors des limites de la simple raison ». Nous lui présentons nos plus vives félicitations et nous le remercions d’avoir accepté de nous faire partager ci-dessous quelques unes de ses découvertes [1].

L’actualité du paradigme pascalien de la résolution des conflits d’opinion par le dialogue constructif

C’est en profitant du débat sur l’hérésie ou l’orthodoxie du Jansénisme que Pascal trace les contours d’un modèle de dialogue pouvant servir à traiter efficacement les conflits d’opinion. En réponse à l’objection des libertins au sujet des contradictions sur la sotériologie, l’Eucharistie, la double nature de Jésus-Christ etc., Pascal analyse la question de l’hérésie et de l’orthodoxie dans la théologie chrétienne. Qu’est-ce qui fait une doctrine hérétique ou orthodoxe ? L’analyse de cette question permet à Pascal de montrer que les contradictions doctrinales dont parlent les libertins sont apparentes. Elles relèvent d’une fausse compréhension de l’hérésie et de l’orthodoxie par les chrétiens eux-mêmes. « Il faut les désabuser », dit Pascal [2]. Il faut montrer tant aux libertins qu’aux chrétiens que leurs conceptions de l’hérésie ou de l’orthodoxie sont fausses. Cette fausseté rend nulles les contradictions apparentes sur lesquelles les libertins fondent leurs objections contre la religion. Pascal analyse les sources des véritables hérésies ou orthodoxies apparentes pour mieux appréhender les doctrines véritablement orthodoxes.

Les sources des véritables hérésies ou orthodoxies apparentes

Elles n’instruisent et ne déclarent qu’une partie des vérités opposées. Elles nient les vérités contraires à celle qui est instruite et déclarée. Elles font croire par ignorance que ceux qui déclarent les vérités opposées nient de facto la vérité déclarée.

Les véritables hérésies ou orthodoxies apparentes prospèrent sur des présupposés qui sont faux. Pour mettre à nu la fausseté de ces préjugés, Pascal fait remarquer que « la foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire [3] ». A titre d’exemple il cite le livre des Proverbes : « Ne réponds pas à l’insensé selon sa folie de peur de lui devenir semblable, toi aussi. Réponds à l’insensé selon sa folie de peur qu’il ne soit sage à ses propres yeux [4] ».

Il mentionne aussi le fait qu’aux mêmes noms on apporte des qualificatifs contraires, comme dans les expressions : monde ancien, monde nouveau. Pascal souligne qu’il « y a donc un grand nombre de vérités, et de foi et de morale, qui semblent répugnantes et qui subsistent dans un ordre admirable [5] ». De ce constat, Pascal démasque l’origine de la véritable hérésie ou orthodoxie apparente. Il apprend à ses interlocuteurs que « la source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques unes de ces vérités [6] ».

Parlant de manière spécifique de la polémique sotériologique et morale qui l’oppose aux molinistes, il renverse l’ordre des usages de l’hérésie et de l’orthodoxie. Présentant comme orthodoxe le jansénisme qui jusque là était condamné comme hérétique par les molinistes, il soutient en guise d’explication que « la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l’ignorance de quelques-unes de nos vérités [7] ». Pascal se fait plus précis en soulignant que « d’ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées et croyant que l’aveu de l’une enferme l’exclusion de l’autre, ils s’attachent à l’une, ils excluent l’autre, et pensent que nous sommes contraires. Or l’exclusion est la cause de leur hérésie, et l’ignorance que nous tenons l’autre cause leurs objections [8] ».

A titre d’exemple Pascal cite la controverse sur la double nature de Jésus-Christ affirmée dans le dogme de l’incarnation. Il écrit : « Jésus-Christ est Dieu et homme. Les ariens, ne pouvant allier ces choses qu’ils croient incompatibles, disent qu’il est homme : en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu’il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité : en cela ils sont ignorants [9] ».

De ce qui précède, on comprend bien qu’une doctrine véritablement hérétique et apparemment orthodoxe remplit trois conditions nécessaires : primo elle reconnaît uniquement une seule des vérités opposées ; secundo, elle nie la vérité opposée en pensant à tort que l’aveu de celle qu’elle affirme implique, par application du principe de non-contradiction, la fausseté de la seconde qu’elle exclut de facto ; tertio, elle accuse injustement que ceux qui défendent la vérité opposée nient la vérité quelle tient. Autrement dit, la véritable hérésie est une orthodoxie partiellement fondée qui exclut tyranniquement la vérité opposée et prend injustement ses partenaires de la seconde vérité pour des adversaires. Sa complexité réside dans le fait qu’elle est une doctrine mi-orthodoxe et mi-hérétique.

Selon Pascal, la persuasion au sujet d’une orthodoxie apparente et inversement au sujet d’une hérésie apparente repose sur deux faits. Le premier, nous apprend Pascal, est qu’« on se persuade mieux , d’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres [10] ». Le second tient au fait que l’opinion de l’hérétique est aussi vraie que celle contraire de ses adversaires apparents. Ces deux faits persuadent l’hérétique qu’il est le seul à être dans le vrai et l’orthodoxie.

Cette persuasion fantaisiste empêche celui qui est convaincu de son orthodoxie et de l’hérésie des autres de comprendre que la doctrine véritablement orthodoxe (ou l’opinion véritablement vraie) est celle qui tient les vérités opposées et apparemment contradictoires dans un ordre admirable. Cet ordre admirable dont parle Pascal est celui qui vogue entre une unité tyrannique (qui réduit la pluralité à une seule opinion) et une pluralité confuse (relativisme). En effet, dit Pascal, « la multitude qui ne se réduit point à l’unité est confusion. L’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie [11] » L’hérésie apparente est une véritable orthodoxie injustement prise comme fausse parce qu’accusée à tort d’être une négation d’une des vérités opposées qu’une doctrine mi-orthodoxe et mi-hérétique tient pour absolument vraie.

Après avoir déterminé ce qu’est la vraie hérésie et la vraie orthodoxie, Pascal prescrit quelques règles pour démasquer et dépasser les doctrines mi-hérétiques et mi-orthodoxes.


Les règles du dialogue pascalien pour la résolution des conflits d’opinion

Pascal prescrit fondamentalement trois règles pour apaiser les conflits doctrinaux (conflits d’opinion) que la tradition chrétienne de son temps résolvaient à coup d’accusation d’hérésie. Il préconise trois règles pour détecter, empêcher, réfuter et évacuer les hérésies. Les trois règles sont : entendre toutes les parties ; instruire toutes les vérités des opinions apparemment contradictoires ; déclarer toutes ces vérités.

Pascal énonce et explique la première règle en ces termes : « Il faut ouïr les deux parties ; c’est de quoi j’ai eu soin. Quand on n’a ouï qu’une partie, on est toujours de ce côté là. Mais l’adversaire fait changer [12]. » Pour décrire les deux autres règles, il soutient que « le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d’instruire toutes les vérités. Et le plus sûr moyen est de les déclarer toutes. Car que diront les hérétiques ? [13] »

Pascal montre ensuite comment instruire et déclarer toutes les vérités. Il indique la procédure à suivre pour « reprendre avec utilité et montrer à un autre qu’il se trompe [14]. » Elle consiste à « observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse [15]. » Expliquant l’intérêt d’une telle procédure, il révèle que l’autre, s’il est un véritable chercheur de vérité, peut se contenter de cela, « car il voit qu’il ne se trompait pas et qu’il manquait seulement à voir tous les côtés. Or on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas être trompé [16]. »

Pascal récuse l’usage du vote démocratique (ou autres référendums) comme moyen pour résoudre les conflits doctrinaux ou les conflits d’opinion. En effet, dans ces pratiques, retient-il, les hommes ont tendance à suivre la pluralité parce qu’elle a plus de force et non parce qu’elle a plus de raison. En outre, ils ont tendance à suivre les anciennes lois et les anciennes opinions, pas parce qu’elles sont plus saines, mais parce qu’elles « sont uniques, et nous ôtent la racine de la diversité [17]. »

Pascal dénonce ainsi l’usage du vote démocratique pour trancher les controverses doctrinales ou les conflits d’opinion, car ce vote ne cherche pas à établir la véritable orthodoxie ou l’opinion véritablement juste qui se définit comme l’instruction et l’affirmation des vérités opposées.

Pascal réfute aussi l’autoritarisme des rois, qui entreprennent d’imposer (persuasion par la force ou la corruption) la vérité doctrinale qui leur est favorable en usant abusivement de leur autorité. Pour résoudre les controverses doctrinales ou les conflits d’opinion, il recommande la recherche éclairée de la totalité des vérités en présence. Il récuse la tyrannie démocratique, monarchique, aristocratique ou militaire.

Nous croyons sincèrement que ce modèle de résolution des conflits d’opinion, bien que difficile et fastidieux, est sain. Il pourrait servir de paradigme dans les débats politiques, sociaux, syndicaux et religieux. Il pourrait être utilisé dans les débats nationaux et internationaux.

Cela pourrait nous éviter : la tyrannie des majorités écrasantes, oublieuses des opinions justes et légitimes des minorités et celle des plus puissants, qui ignorent les cris de détresse des plus faibles. Mieux, ce paradigme pourrait nous aider à construire des relations plus fraternelles et un monde plus uni et plus pacifié. Ce modèle pascalien pourrait inspirer les dialogues œcuméniques et interreligieux pour bâtir une unité respectueuse de la diversité et affranchie de la confusion.

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